HUG_1/HUG409
Victor Hugo
LES CONTEMPLATIONS
tome I
AUTREFOIS
1830-1843
LIVRE PREMIER
AURORE
VII
Réponse à un acte d'accusation
         Donc, c'est moi qui suis l'ogre et le bouc émissaire. 12
         Dans ce chaos du siècle où votre cœur se serre, 12
         J'ai foulé le bon goût et l'ancien vers françois 12
         Sous mes pieds, et, hideux, j'ai dit à l'ombre : « Sois ! » 12
5 Et l'ombre fut. — Voilà votre réquisitoire. 12
         Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire, 12
         Toute cette clarté s'est éteinte, et je suis 12
         Le responsable, et j'ai vidé l'urne des nuits. 12
         De la chute de tout je suis la pioche inepte ; 12
10 C'est votre point de vue. Eh bien, soit, je l'accepte ; 12
         C'est moi que votre prose en colère a choisi ; 12
         Vous me criez : Racca ; moi, je vous dis : Merci ! 12
         Cette marche du temps, qui ne sort d'une église 12
         Que pour entrer dans l'autre, et qui se civilise ; 12
15 Ces grandes questions d'art et de liberté, 12
         Voyons-les, j'y consens, par le moindre côté, 12
         Et par le petit bout de la lorgnette. En somme, 12
         J'en conviens, oui, je suis cet abominable homme ; 12
         Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis 12
20 D'autres crimes encor que vous avez omis, 12
         Avoir un peu touché les questions obscures, 12
         Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures, 12
         De la vieille ânerie insulté les vieux bâts, 12
         Secoué le passé du haut jusques en bas, 12
25 Et saccagé le fond tout autant que la forme, 12
         Je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme 12
         Je suis le démagogue horrible et débordé, 12
         Et le dévastateur du vieil A B C D ; 12
         Causons.
         Quand je sortis du collège, du thème,
30 Des vers latins, farouche, espèce d'enfant blême 12
         Et grave, au front penchant, aux membres appauvris ; 12
         Quand, tâchant de comprendre et de juger, j'ouvris 12
         Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idiome, 12
         Peuple et noblesse, était l'image du royaume ; 12
35 La poésie était la monarchie ; un mot 12
         Était un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud ; 12
         Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre, 12
         Ne se mêlaient ; ainsi marchent sans se confondre 12
         Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf ; 12
40 La langue était l'État avant quatre-vingt-neuf ; 12
         Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ; 12
         Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes, 12
         Les Méropes, ayant le décorum pour loi, 12
         Et montant à Versaille aux carrosses du roi ; 12
45 Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires, 12
         Habitant les patois ; quelques-uns aux galères 12
         Dans l'argot ; dévoués à tous le genres bas, 12
         Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas, 12
         Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ; 12
50 Populace du style au fond de l'ombre éparse ; 12
         Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef 12
         Dans le bagne Lexique avait marqués d'une èF ; 12
         N'exprimant que la vie abjecte et familière, 12
         Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière. 12
55 Racine regardait ces marauds de travers ; 12
         Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers, 12
         Il le gardait, trop grand pour dire : Qu'il s'en aille ; 12
         Et Voltaire criait : Corneille s'encanaille 12
         Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi. 12
60 Alors, brigand, je vins ; je m'écriai : Pourquoi 12
         Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ? 12
         Et sur l'Académie, aïeule et douairière, 12
         Cachant sous ses jupons les tropes effarés, 12
         Et sur les bataillons d'alexandrins carrés, 12
65 Je fis souffler un vent révolutionnaire. 12
         Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. 12
         Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier ! 12
         Je fis une tempête au fond de l'encrier, 12
         Et je mêlai, parmi les ombres débordées, 12
70 Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées ; 12
         Et je dis : Pas de mot où l'idée au vol pur 12
         Ne puisse se poser, tout humide d'azur ! 12
         Discours affreux ! — Syllepse, hypallage, litote, 12
         Frémirent ; je montai sur la borne Aristote, 12
75 Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs. 12
         Tous les envahisseurs et tous les ravageurs, 12
         Tous ces tigres, le Huns, les Scythes et les Daces, 12
         N'étaient que des toutous auprès de mes audaces ; 12
         Je bondis hors du cercle et brisai le compas. 12
80 Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ? 12
         Guichardin a nommé le Borgia ! Tacite 12
         Le Vitellius ! Fauve, implacable explicite, 12
         J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier 12
         D'épithètes ; dans l'herbe, à l'ombre du hallier, 12
85 Je fis fraterniser la vache et la génisse, 12
         L'une étant Margoton et l'autre Bérénice. 12
         Alors, l'ode, embrassant Rabelais, s'enivra ; 12
         Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira ; 12
         Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole ; 12
90 L'emphase frissonna dans sa fraise espagnole ; 12
         Jean, l'ânier, épousa la bergère Myrtil. 12
         On entendit un roi dire : « Quelle heure est-il ? » 12
         Je massacrai l'albâtre, et la neige, et l'ivoire, 12
         Je retirai le jais de la prunelle noire, 12
95 Et j'osai dire au bras : Sois blanc, tout simplement. 12
         Je violai du vers le cadavre fumant ; 12
         J'y fis entrer le chiffre ; ô terreur ! Mithridate 12
         Du siège de Cyzique eût pu citer la date. 12
         Jours d'effroi ! les Laïs devinrent des catins. 12
100 Force mots, par Restaut peignés tous les matins, 12
         Et de Louis-Quatorze ayant gardé l'allure, 12
         Portaient encor perruque ; à cette chevelure 12
         La Révolution, du haut de son beffroi, 12
         Cria : « Transforme-toi ! c'est l'heure. Remplis-toi 12
105 De l'âme de ces mots que tu tiens prisonnière ! » 12
         Et la perruque alors rugit, et fut crinière. 12
         Liberté ! c'est ainsi qu'en nos rébellions, 12
         Avec des épagneuls nous fîmes des lions, 12
         Et que, sous l'ouragan maudit que nous soufflâmes, 12
110 Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes. 12
         J'affichai sur Lhomond des proclamations. 12
         On y lisait : « Il faut que nous en finissions ! 12
         Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes ! 12
         À la pensée humaine ils ont mis les poucettes. 12
115 Aux armes, prose et vers ! formez vos bataillons ! 12
         Voyez où l'on en est : la strophe a des bâillons ! 12
         L'ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule. 12
         Sur la Racine mort le Campistron pullule ! » 12
         Boileau grinça des dents ; je lui dis : Ci-devant, 12
120 Silence ! et je criai dans la foudre et le vent : 12
         Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe ! 12
         Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe, 12
         On vit trembler l'athos, l'ithos et le pathos. 12
         Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos, 12
125 Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue, 12
         Des ondes du Permesse emplirent leur seringue. 12
         La syllabe, enjambant la loi qui la tria, 12
         Le substantif manant, le verbe paria, 12
         Accoururent. On but l'horreur jusqu'à la lie. 12
130 On les vit déterrer le songe d'Athalie ; 12
         Ils jetèrent au vent le cendres du récit 12
         De Théramène ; et l'astre Institut s'obscurcit. 12
         Oui, de l'ancien régime ils ont fait tables rases, 12
         Et j'ai battu des mains, buveur du sang des phrases, 12
135 Quand j'ai vu par la strophe écumante et disant 12
         Les choses dans un style énorme et rugissant, 12
         L'Art poétique pris au collet dans la rue, 12
         Et quand j'ai vu, parmi la foule qui se rue, 12
         Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit, 12
140 La lettre aristocrate à la lanterne esprit. 12
         Oui, je suis ce Danton ! je suis ce Robespierre ! 12
         J'ai, contre le mot noble à la longue rapière, 12
         Insurgé le vocable ignoble, son valet, 12
         Et j'ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet. 12
145 Oui, c'est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes. 12
         J'ai pris et démoli la bastille des rimes. 12
         J'ai fait plus : j'ai brisé tous les carcans de fer 12
         Qui liaient le mot peuple, et tiré de l'enfer 12
         Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales ; 12
150 J'ai de la périphrase écrasé les spirales, 12
         Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel 12
         L'alphabet, sombre tour qui naquit de Babel ; 12
         Et je n'ignorais pas que la main courroucée 12
         Qui délivre le mot, délivre la pensée. 12
155 L'unité, des efforts de l'homme est l'attribut. 12
         Tout est la même flèche et frappe au même but. 12
         Donc, j'en conviens, voilà, déduits en style honnête, 12
         Plusieurs de mes forfaits, et j'apporte ma tête. 12
         Vous devez être vieux, par conséquent, papa, 12
160 Pour la dixième fois j'en fais meâ culpâ. 12
         Oui, si Beauzée est dieu, c'est vrai, je suis athée. 12
         La langue était en ordre, auguste, époussetée, 12
         Fleurs-de-lis d'or, Tristan et Boileau, plafond bleu, 12
         Les quarante fauteuils et le trône au milieu ; 12
165 Je l'ai troublée, et j'ai, dans ce salon illustre, 12
         Même un peu cassé tout ; le mot propre, ce rustre, 12
         N'était que caporal : je l'ai fait colonel ; 12
         J'ai fait un jacobin du pronom personnel, 12
         Du participe, esclave à la tête blanchie, 12
170 Une hyène, et du verbe une hydre d'anarchie. 12
         Vous tenez le reum confitentem. Tonnez ! 12
         J'ai dit à la narine : Eh mais ! tu n'es qu'un nez ! 12
         J'ai dit au long fruit d'or : Mais tu n'es qu'une poire ! 12
         J'ai dit à Vaugelas : Tu n'es qu'une mâchoire ! 12
175 J'ai dit aux mots : Soyez république ! soyez 12
         La fourmilière immense, et travaillez ! Croyez, 12
         Aimez, vivez ! — J'ai mis tout en branle, et, morose, 12
         J'ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose. 12
         Et, ce que je faisais, d'autres l'ont fait aussi ; 12
180 Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi, 12
         Polymnie, ont perdu leur gravité postiche. 12
         Nous faisons basculer la balance hémistiche. 12
         C'est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front 12
         Jadis portait toujours douze plumes en rond, 12
185 Et sans cesse sautait sur la double raquette 12
         Qu'on nomme prosodie et qu'on nomme étiquette, 12
         Rompt désormais la règle et trompe le ciseau, 12
         Et s'échappe, volant qui se change en oiseau, 12
         De la cage césure, et fuit vers la ravine, 12
190 Et vole dans les cieux, alouette divine. 12
         Tous les mots à présent planent dans la clarté. 12
         Les écrivains ont mis la langue en liberté. 12
         Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes, 12
         Le vrai, chassant l'essaim des pédagogues tristes, 12
195 L'imagination, tapageuse aux cent voix, 12
         Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois ; 12
         La poésie au front triple, qui rit, soupire 12
         Et chante ; raille et croit ; que Plaute et que Shakspeare 12
         Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le mob ; 12
200 Qui verse aux nations la sagesse de Job 12
         Et la raison d'Horace à travers sa démence ; 12
         Qu'enivre de l'azur la frénésie immense, 12
         Et qui, folle sacrée aux regards éclatants, 12
         Monte à l'éternité par les degrés du temps, 12
205 La muse reparaît, nous reprend, nous ramène, 12
         Se remet à pleurer sur la misère humaine, 12
         Frappe et console, va du zénith au nadir, 12
         Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir 12
         Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'étincelles, 12
210 Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes. 12
         Le mouvement complète ainsi son action. 12
         Grâce à toi, progrès saint, la Révolution 12
         Vibre aujourd'hui dans l'air, dans la voix, dans le livre ; 12
         Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre ; 12
215 Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit. 12
         Sa langue est déliée ainsi que son esprit. 12
         Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes. 12
         Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes, 12
         L'un sur le citoyen, l'autre sur le penseur. 12
220 Elle prend par la main la Liberté, sa sœur, 12
         Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores. 12
         Les préjugés, formés, comme les madrépores, 12
         Du sombre entassement des abus sous les temps, 12
         Se dissolvent au choc de tous les mots flottants, 12
225 Pleins de sa volonté, de son but, de son âme. 12
         Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame ; 12
         Elle est l'expression, elle est le sentiment, 12
         Lanterne dans la rue, étoile au firmament. 12
         Elle entre aux profondeurs du langage insondable ; 12
230 Elle souffle dans l'art, porte-voix formidable ; 12
         Et, c'est Dieu qui le veut, après avoir rempli 12
         De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli 12
         Des fronts, et relevé la foule dégradée, 12
         Et s'être faite droit, elle se fait idée ! 12
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