HUG_1/HUG416
Victor Hugo
LES CONTEMPLATIONS
tome I
AUTREFOIS
1830-1843
LIVRE PREMIER
AURORE
XIV
À Granville, en 1836
         Voici juin. Le moineau raille 7
         Dans les champs les amoureux ; 7
         Le rossignol de muraille 7
         Chante dans son nid pierreux. 7
5 Les herbes et les branchages, 7
         Pleins de soupirs et d'abois, 7
         Font de charmants rabâchages 7
         Dans la profondeur des bois. 7
         La grive et la tourterelle 7
10 Prolongent, dans les nids sourds, 7
         La ravissante querelle 7
         Des baisers et des amours. 7
         Sous les treilles de la plaine, 7
         Dans l'antre où verdit l'osier, 7
15 Virgile enivre Silène, 7
         Et Rabelais Grandgousier. 7
         O Virgile, verse à boire ! 7
         Verse à boire, ô Rabelais ! 7
         La forêt est une gloire ; 7
20 La caverne est un palais ! 7
         Il n'est pas de lac ni d'île 7
         Qui ne nous prenne au gluau, 7
         Qui n'improvise une idylle, 7
         Ou qui ne chante un duo. 7
25 Car l'amour chasse aux bocages, 7
         Et l'amour pêche aux ruisseaux, 7
         Car les belles sont les cages 7
         Dont nos cœurs sont les oiseaux. 7
         De la source, sa cuvette, 7
30 La fleur, faisant son miroir, 7
         Dit : « Bonjour », à la fauvette, 7
         Et dit au hibou : « Bonsoir. » 7
         Le toit espère la gerbe, 7
         Pain d'abord et chaume après ; 7
35 La croupe du bœuf dans l'herbe 7
         Semble un mont dans les forêts. 7
         L'étang rit à la macreuse, 7
         Le pré rit au loriot, 7
         Pendant que l'ornière creuse 7
40 Gronde le lourd chariot. 7
         L'or fleurit en giroflée ; 7
         L'ancien zéphyr fabuleux 7
         Souffle avec sa joue enflée 7
         Au fond des nuages bleus. 7
45 Jersey, sur l'onde docile, 7
         Se drape d'un beau ciel pur, 7
         Et prend des airs de Sicile 7
         Dans un grand haillon d'azur. 7
         Partout l'églogue est écrite ; 7
50 Même en la froide Albion, 7
         L'air est plein de Théocrite, 7
         Le vent sait par cœur Bion ; 7
         Et redit, mélancolique, 7
         La chanson que fredonna 7
55 Moschus, grillon bucolique 7
         De la cheminée Etna. 7
         L'hiver tousse, vieux phthisique, 7
         Et s'en va ; la brume fond ; 7
         Les vagues font la musique 7
60 Des vers que les arbres font. 7
         Toute la nature sombre 7
         Verse un mystérieux jour ; 7
         L'âme qui rêve a plus d'ombre 7
         Et la fleur a plus d'amour. 7
65 L'herbe éclate en pâquerettes ; 7
         Les parfums, qu'on croit muets, 7
         Content les peines secrètes 7
         Des liserons aux bleuets. 7
         Les petites ailes blanches 7
70 Sur les eaux et les sillons 7
         S'abattent en avalanches ; 7
         Il neige des papillons. 7
         Et sur la mer, qui reflète 7
         L'aube au sourire d'émail, 7
75 La bruyère violette 7
         Met au vieux mont un camail ; 7
         Afin qu'il puisse, à l'abîme 7
         Qu'il contient et qu'il bénit, 7
         Dire sa messe sublime 7
80 Sous sa mitre de granit. 7
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