HUG_1/HUG420
Victor Hugo
LES CONTEMPLATIONS
tome I
AUTREFOIS
1830-1843
LIVRE PREMIER
AURORE
XVIII
Les Oiseaux
         Je rêvais dans un grand cimetière désert ; 6+6
         De mon âme et des morts j'écoutais le concert, 6+6
         Parmi les fleurs de l'herbe et les croix de la tombe. 6+6
         Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe. 6+6
         Et l'ombre m'emplissait.
5 Autour de moi, nombreux, 6+6
         Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux, 6+6
         Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière, 6+6
         Des moineaux francs faisaient l'école buissonnière. 6+6
         C'était l'éterni que taquine l'instant. 6+6
10 Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant, 6+6
         Égratignant la mort de leurs griffes pointues, 6+6
         Lissant leur bec au nez lugubre des statues, 6+6
         Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux. 6+6
         Je pris ces tapageurs ailés au sérieux ; 6+6
15 Je criai : — Paix aux morts ! vous êtes des harpies. 6+6
         — Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies. 6+6
         — Silence ! allez-vous-en ! repris-je, peu clément. 6+6
         Ils s'enfuirent ; j'étais le plus fort. Seulement, 6+6
         Un d'eux resta derrière, et, pour toute musique, 6+6
20 Dressa la queue, et dit : — Quel est ce vieux classique ? 6+6
         Comme ils s'en allaient tous, furieux, maugréant, 6+6
         Criant, et regardant de travers le géant, 6+6
         Un houx noir qui songeait près d'une tombe, un sage, 6+6
         M'arrêta brusquement par la manche au passage, 6+6
25 Et me dit : — Ces oiseaux sont dans leur fonction. 6+6
         Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon. 6+6
         Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière. 6+6
         Homme, ils sont la g de la nature entière ; 6+6
         Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté 6+6
30 À l'astre, son sourire au matin enchanté ; 6+6
         Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie, 6+6
         Et nous l'apportent ; l'ombre en les voyant flamboie ; 6+6
         Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers ; 6+6
         À travers l'homme et l'herbe, et l'onde, et les halliers, 6+6
35 Ils vont pillant la joie en l'univers immense. 6+6
         Ils ont cette raison qui te semble démence. 6+6
         Ils ont pitié de nous qui loin d'eux languissons ; 6+6
         Et, lorsqu'ils sont bien pleins de jeux et de chansons, 6+6
         D'églogues, de baisers, de tous les commérages 6+6
40 Que les nids en avril font sous les verts ombrages, 6+6
         Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants, 6+6
         Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants ; 6+6
         Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière, 6+6
         Vider dans notre nuit toute cette lumière ! 6+6
45 Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons : 6+6
         « Les voilà ! » tout s'émeut, pierres, tertres, gazons ; 6+6
         Le moindre arbrisseau parle, et l'herbe est en extase ; 6+6
         Le saule pleureur chante en achevant sa phrase ; 6+6
         Ils confessent les ifs, devenus babillards ; 6+6
50 Ils jasent de la vie avec les corbillards ; 6+6
         Des linceuls trop pompeux ils décrochent l'agrafe ; 6+6
         Ils se moquent du marbre ; ils savent l'orthographe ; 6+6
         Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur, 6+6
         Devant qui le mensonge étale sa laideur, 6+6
55 Et ne se gêne pas, me traitant comme un hôte, 6+6
         Je trouve juste, ami, qu'en lisant à voix haute 6+6
         L'épitaphe où le mort est toujours bon et beau, 6+6
         Ils fassent éclater de rire le tombeau. 6+6
mètre profil métrique : 6+6
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