HUG_1/HUG428
Victor Hugo
LES CONTEMPLATIONS
tome I
AUTREFOIS
1830-1843
LIVRE PREMIER
AURORE
XXVI
Quelques mots à un autre
         On y revient ; il fauty revenir moi-même. 6+6
         Ce qu'on attaque en moi,c'est mon temps, et je l'aime. 6+6
         Certe, on me laisseraiten paix, passant obscur, 6+6
         Si je ne contenais,atome de l'azur, 6+6
5 Un peu du grand rayondont notre époque est faite. 6+6
         Hier le citoyen,aujourd'hui le poëte ; 6+6
         Le « romantique » aprèsle « libéral ». — Allons, 6+6
         Soit ; dans mes deux sentiersmordez mes deux talons. 6+6
         Je suis le ténébreuxpar qui tout dégénère. 6+6
10 Sur mon autre côtélancez l'autre tonnerre. 6+6
         Vous aussi, vous m'avezvu tout jeune, et voici 6+6
         Que vous me dénoncez,bonhomme, vous aussi ; 6+6
         Me déchirant le plusallégrement du monde, 6+6
         Par attendrissementpour mon enfance blonde. 6+6
15 Vous me criez : « Comment,Monsieur ! qu'est-ce que c'est ? 6+6
         « La stance va nu-pieds !le drame est sans corset ! 6+6
         « La muse jette au ventsa robe d'innocence ! 6+6
         « Et l'art crève la règleet dit : C'est la croissance ! » 6+6
         Géronte littéraireaux aboiements plaintifs, 6+6
20 Vous vous ébahissez,en vers rétrospectifs, 6+6
         Que ma voix trouble l'ordre,et que ce romantique 6+6
         Vive, et que ce petit,à qui l'Art Poétique 6+6
         Avec tant de bontédonna le pain et l'eau, 6+6
         Devienne si pesantaux genoux de Boileau ! 6+6
25 Vous regardez mes vers,pourvus d'ongles et d'ailes, 6+6
         Refusant de marcherderrière les modèles, 6+6
         Comme après les doyensmarchent les petits clercs ; 6+6
         Vous en voyez sortirde sinistres éclairs ; 6+6
         Horreur ! et vous voilàpoussant des cris d'hyène 6+6
30 À travers les barreauxde la Quotidienne. 6+6
         Vous épuisez sur moitout votre calepin, 6+6
         Et le père Bouhourset le père Rapin ; 6+6
         Et, m'écrasant avectous les noms qu'on vénère, 6+6
         Vous lâchez le grand mot :Révolutionnaire. 6+6
35 Et, sur ce, les pédantsen chœur disent : Amen ! 6+6
         On m'empoigne ; on me faitpasser mon examen ; 6+6
         La Sorbonne bredouilleet l'école griffonne ; 6+6
         De vingt plumes jaillitla colère bouffonne : 6+6
         « Que veulent ces affreuxnovateurs ? ça, des vers ? 6+6
40 « Devant leurs livres noirs,la nuit, dans l'ombre ouverts, 6+6
         « Les lectrices ont peurau fond de leurs alcôves. 6+6
         « Le Pinde entend rugirleurs rimes bêtes fauves, 6+6
         « Et frémit. Par leur faute,aujourd'hui tout est mort ; 6+6
         « L'alexandrin saisitla césure, et la mord ; 6+6
45 « Comme le sanglierdans l'herbe et dans la sauge, 6+6
         « Au beau milieu du versl'enjambement patauge ; 6+6
         « Que va-t-on devenir ?Richelet s'obscurcit. 6+6
         « Il faut à toute choseun magister dixit. 6+6
         « Revenons à la règle,et sortons de l'opprobre ; 6+6
50 « L'hippocrène est de l'eau ;donc, le beau, c'est le sobre. 6+6
         « Les vrais sages, ayantla raison pour lien, 6+6
         « Ont toujours consulté,sur l'art, Quintilien ; 6+6
         « Sur l'algèbre, Leibnitz ;sur la guerre, Végèce. » 6+6
         Quand l'impuissance écrit,elle signe : Sagesse. 6+6
55 Je ne vois pas pourquoije ne vous dirais point 6+6
         Ce qu'à d'autres j'ai ditsans leur montrer le poing. 6+6
         Eh bien, démasquons-nous !c'est vrai, notre âme est noire. 6+6
         Sortons du dominonommé forme oratoire. 6+6
         On nous a vus, poussantvers un autre horizon 6+6
60 La langue, avec la rimeentrnant la raison, 6+6
         Lancer au pas de charge,en batailles rangées, 6+6
         Sur Laharpe éperdu,toutes ces insurgées. 6+6
         Nous avons au vieux styleattaché ce brûlot : 6+6
         Liberté ! Nous avons,dans le même complot, 6+6
65 Mis l'esprit, pauvre diable,et le mot, pauvre hère ; 6+6
         Nous avons déchiréle capuchon, la haire, 6+6
         Le froc, dont on couvraitl'Idée aux yeux divins. 6+6
         Tous ont fait rage en foule.Orateurs, écrivains, 6+6
         Poëtes, nous avons,du doigt avançant l'heure, 6+6
70 Dit à la rhétorique :Allons, fille majeure ; 6+6
         Lève les yeux ! — et j'ai,chantant, luttant, bravant, 6+6
         Tordu plus d'une grilleau parloir du couvent ; 6+6
         J'ai, torche en main, ouvertles deux battants du drame : 6+6
         Pirates, nous avons,à la voile, à la rame, 6+6
75 De la triple unitépris l'aride archipel ; 6+6
         Sur l'Hélicon tremblantj'ai battu le rappel. 6+6
         Tout est perdu ! le versvague sans muselière ! 6+6
         À Racine effarénous préférons Molière ; 6+6
         O pédants ! à Ducisnous préférons Rotrou. 6+6
80 Lucrèce Borgiasort brusquement d'un trou, 6+6
         Et mêle des poisonshideux à vos guimauves ; 6+6
         Le drame écheveléfait peur à vos fronts chauves ; 6+6
         C'est horrible ! oui, brigand,jacobin, malandrin, 6+6
         J'ai disloqué ce grandniais d'alexandrin ; 6+6
85 Les mots de qualité,les syllabes marquises, 6+6
         Vivaient ensemble au fondde leurs grottes exquises, 6+6
         Faisant la bouche en cœuret ne parlant qu'entre eux, 6+6
         J'ai dit aux mots d'en bas :Manchots, boiteux, goitreux, 6+6
         Redressez-vous ! planez,et mêlez-vous, sans règles, 6+6
90 Dans la caverne immenseet farouche des aigles ! 6+6
         J'ai déjà confesséce tas de crimes-là ; 6+6
         Oui, je suis Papavoine,Érostrate, Attila : 6+6
         Après ?
         Emportez-vous,et criez à la garde, 6+6
         Brave homme ! tempêtez,tonnez ! je vous regarde. 6+6
95 Nos progrès prétendusvous semblent outrageants ; 6+6
         Vous détestez ce siècle, quand il parle aux gens, 6+6
         Le vers des trois salutsd'usage se dispense ; 6+6
         Temps sombre , sans pudeur,on écrit comme on pense, 6+6
         l'on est philosopheet poëte crûment, 6+6
100 de ton vin sincère,adorable, écumant, 6+6
         O sévère idéal,tous les songeurs sont ivres. 6+6
         Vous couvrez d'abat-jour,quand vous ouvrez nos livres, 6+6
         Vos yeux, par la clartédu mot propre brûlés ; 6+6
         Vous exécrez nos versfrancs et vrais ; vous hurlez 6+6
105 De fureur en voyantnos strophes toutes nues. 6+6
         Mais donc est le tempsdes nymphes ingénues, 6+6
         Qui couraient dans les bois,et dont la nudité 6+6
         Dansait dans la lueurdes vagues soirs d'été ? 6+6
         Sur l'aube nue et blanche,entr'ouvrant sa fenêtre, 6+6
110 Faut-il plisser la brumehonnête et prude, et mettre 6+6
         Une feuille de vigneà l'astre dans l'azur ? 6+6
         Le flot, conque d'amour,est-il d'un gt peu sûr ? 6+6
         O Virgile ! Pindare !Orphée ! est-ce qu'on gaze, 6+6
         Comme une obscénité,les ailes de Pégase, 6+6
115 Qui semble, les ouvrantau haut du mont béni, 6+6
         L'immense papillondu baiser infini ? 6+6
         Est-ce que le soleilsplendide est un cynique ? 6+6
         La fleur a-t-elle tortd'écarter sa tunique ? 6+6
         Calliope, planantderrière un pan des cieux, 6+6
120 Fait donc mal de montrerà Dante soucieux 6+6
         Ses seins éblouissantsà travers les étoiles ? 6+6
         Vous êtes un anciend'hier. Libre et sans voiles, 6+6
         Le grand Olympe nuvous ferait dire : Fi ! 6+6
         Vous mettez une jupeau Cupidon bouffi ; 6+6
125 Au clinquant, aux neuf sœursen atours, au Parnasse 6+6
         De Titon du Tillet,votre gt est tenace ; 6+6
         Les Ménades pour vousdanseraient le cancan ; 6+6
         Apollon vous feraitl'effet d'un Mohican ; 6+6
         Vous prendriez Vénuspour une sauvagesse. 6+6
130 L'âge — c'est là souventtoute notre sagesse 6+6
         A beau vous bougonnertout bas : « Vous avez tort, 6+6
         « Vous vous ferez toussersi vous criez si fort ; 6+6
         « Pour quelques nouveautéssauvages et fortuites, 6+6
         « Monsieur, ne troublez pasla paix de vos pituites. 6+6
135 « Ces gens-ci vont leur train ;qu'est-ce que ça vous fait ? 6+6
         « Ils ne trouvent que cendreau feu qui vous chauffait. 6+6
         « Pourquoi déclarez-vousla guerre à leur tapage ? 6+6
         « Ce siècle est libéralcomme vous fûtes page. 6+6
         « Fermez bien vos volets,tirez bien vos rideaux, 6+6
140 « Soufflez votre chandelle,et tournez-lui le dos ! 6+6
         « Qu'est l'âme du vrai sage ?Une sourde-muette. 6+6
         « Que vous importe, à vous,que tel ou tel poëte, 6+6
         « Comme l'oiseau des cieux,veuille avoir sa chanson ; 6+6
         « Et que tel garnementdu Pinde, nourrisson 6+6
145 « Des Muses, au milieud'un bruit de corybante, 6+6
         « Marmot sombre, ait morduleur gorge un peu tombante ? » 6+6
         Vous n'en tenez nul compte,et vous n'écoutez rien. 6+6
         Voltaire, en vain, grand hommeet peu voltairien, 6+6
         Vous murmure à l'oreille :« Ami, tu nous assommes ! » 6+6
150 — Vous écumez ! — partantde ceci : que nous, hommes 6+6
         De ce temps d'anarchieet d'enfer, nous donnons 6+6
         L'assaut au grand Louisjuché sur vingt grands noms ; 6+6
         Vous dites qu'après toutnous perdons notre peine, 6+6
         Que haute est l'escaladeet courte notre haleine ; 6+6
155 Que c'est dit, que jamaisnous ne réussirons ; 6+6
         Que Batteux nous regardeavec ses gros yeux ronds, 6+6
         Que Tancrède est de bronzeet qu'Hamlet est de sable. 6+6
         Vous déclarez Boileauperruque indéfrisable ; 6+6
         Et, coiffé de lauriers,d'un coup d'œil de travers, 6+6
160 Vous indiquez le tasd'ordures de nos vers, 6+6
         Fumier la laideurde ce siècle se guinde 6+6
         Au pauvre vieux bon gt,ce balayeur du Pinde ; 6+6
         Et même, allant plus loin,vaillant, vous nous criez : 6+6
         « Je vais vous balayermoi-même ! »
         Balayez. 6+6
mètre profil métrique : 6+6
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