HUG_1/HUG461
Victor Hugo
LES CONTEMPLATIONS
tome I
AUTREFOIS
1830-1843
LIVRE TROISIÈME
LES LUTTES ET LES RÊVES
II
Melancholia
         Écoutez. Une femme au profil décharné, 12
         Maigre, blême, portant un enfant étonné, 12
         Est là qui se lamente au milieu de la rue. 12
         La foule, pour l'entendre, autour d'elle se rue. 12
5 Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bien 12
         Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n'a rien ; 12
         Pas d'argent ; pas de pain ; à peine un lit de paille. 12
         L'homme est au cabaret pendant qu'elle travaille. 12
         Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a passé, 12
10 O penseurs, au milieu de ce groupe amassé, 12
         Qui vient de voir le fond d'un cœur qui se déchire, 12
         Qu'entendez-vous toujours ? Un long éclat de rire. 12
         Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour, 12
         Avoir droit au bonheur, à la joie, à l'amour. 12
15 Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille ! 12
         Seule ! — n'importe ! elle a du courage, une aiguille, 12
         Elle travaille, et peut gagner dans son réduit, 12
         En travaillant le jour, en travaillant la nuit, 12
         Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile. 12
20 Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile, 12
         Et chante au bord du toit tant que dure l'été. 12
         Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vérité, 12
         Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe ; 12
         Les jours sont courts, il faut allumer une lampe ; 12
25 L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher. 12
         O jeunesse ! printemps ! aube ! en proie à l'hiver ! 12
         La faim passe bientôt sa griffe sous la porte, 12
         Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte 12
         Les meubles, prend enfin quelque humble bague d'or ; 12
30 Tout est vendu ! L'enfant travaille et lutte encor ; 12
         Elle est honnête ; mais elle a, quand elle veille, 12
         La misère, démon, qui lui parle à l'oreille. 12
         L'ouvrage manque, hélas ! cela se voit souvent. 12
         Que devenir ! Un jour, ô jour sombre ! elle vend 12
35 La pauvre croix d'honneur de son vieux père, et pleure ; 12
         Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle meure ! 12
         À dix-sept ans ! grand Dieu ! mais que faire ?… — Voilà 12
         Ce qui fait qu'un matin la douce fille alla 12
         Droit au gouffre, et qu'enfin, à présent, ce qui monte 12
40 À son front, ce n'est plus la pudeur, c'est la honte. 12
         Hélas ! et maintenant, deuil et pleurs éternels ! 12
         C'est fini. Les enfants, ces innocents cruels, 12
         La suivent dans la rue avec des cris de joie. 12
         Malheureuse ! elle traîne une robe de soie, 12
45 Elle chante, elle rit… ah ! pauvre âme aux abois ! 12
         Et le peuple sévère, avec sa grande voix, 12
         Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme, 12
         Lui dit quand elle vient : « C'est toi ? Va-t-en, infâme ! » 12
         Un homme s'est fait riche en vendant à faux poids ; 12
50 La loi le fait juré. L'hiver, dans les temps froids ; 12
         Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille. 12
         Regardez cette salle où le peuple fourmille ; 12
         Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien. 12
         C'est juste, puisque l'un a tout et l'autre rien. 12
55 Ce juge, — ce marchand, — fâché de perdre une heure, 12
         Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure, 12
         L'envoie au bagne, et part pour sa maison des champs. 12
         Tous s'en vont en disant : « C'est bien ! » bons et méchants ; 12
         Et rien ne reste là qu'un Christ pensif et pâle, 12
60 Levant les bras au ciel dans le fond de la salle. 12
         Un homme de génie apparaît. Il est doux, 12
         Il est fort, il est grand ; il est utile à tous ; 12
         Comme l'aube au-dessus de l'océan qui roule, 12
         Il dore d'un rayon tous les fronts de la foule ; 12
65 Il luit ; le jour qu'il jette est un jour éclatant ; 12
         Il apporte une idée au siècle qui l'attend ; 12
         Il fait son œuvre ; il veut des choses nécessaires, 12
         Agrandir les esprits, amoindrir les misères ; 12
         Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins, 12
70 Si l'on pense un peu plus, si l'on souffre un peu moins ! 12
         Il vient. — Certe, on le va couronner ! — On le hue ! 12
         Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue, 12
         Ceux qui n'ignorent rien, ceux qui doutent de tout, 12
         Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l'égout, 12
75 Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre. 12
         Si c'est un orateur ou si c'est un ministre, 12
         On le siffle. Si c'est un poëte, il entend 12
         Ce chœur : « Absurde ! faux ! monstrueux ! révoltant ! » 12
         Lui, cependant, tandis qu'on bave sur sa palme, 12
80 Debout, les bras croisés, le front levé, l'œil calme, 12
         Il contemple, serein, l'idéal et le beau ; 12
         Il rêve ; et, par moments, il secoue un flambeau 12
         Qui, sous ses pieds, dans l'ombre, éblouissant la haine, 12
         Éclaire tout à coup le fond de l'âme humaine ; 12
85 Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours ; 12
         Orateur, il entasse efforts, travaux, discours ; 12
         Il marche, il lutte ! Hélas ! l'injure ardente et triste, 12
         À chaque pas qu'il fait, se transforme et persiste. 12
         Nul abri. Ce serait un ennemi public, 12
90 Un monstre fabuleux, dragon ou basilic, 12
         Qu'il serait moins traqué de toutes les manières, 12
         Moins entouré de gens armés de grosses pierres, 12
         Moins haï ! — Pour eux tous et pour ceux qui viendront, 12
         Il va semant la gloire, il recueille l'affront. 12
95 Le progrès est son but, le bien est sa boussole ; 12
         Pilote, sur l'avant du navire il s'isole ; 12
         Tout marin, pour dompter les vents et les courants, 12
         Met tour à tour le cap sur des points différents, 12
         Et, pour mieux arriver, dévie en apparence ; 12
100 Il fait de même ; aussi blâme et cris ; l'ignorance 12
         Sait tout, dénonce tout ; il allait vers le nord, 12
         Il avait tort ; il va vers le sud, il a tort ; 12
         Si le temps devient noir, que de rage et de joie ! 12
         Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie, 12
105 L'âge vient, il couvait un mal profond et lent, 12
         Il meurt. L'envie alors, ce démon vigilant, 12
         Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière, 12
         Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière, 12
         Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit 12
110 S'il est vraiment bien mort, s'il ne fait pas de bruit, 12
         S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme, 12
         Et, s'essuyant les yeux, dit : « C'était un grand homme ! » 12
         Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? 12
         Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit ? 12
115 Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ? 12
         Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ; 12
         Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement 12
         Dans la même prison le même mouvement. 12
         Accroupis sous les dents d'une machine sombre, 12
120 Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre, 12
         Innocents dans un bagne, anges dans un enfer, 12
         Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer. 12
         Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue. 12
         Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue. 12
125 Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las. 12
         Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas ! 12
         Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes, 12
         Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! » 12
         O servitude infâme imposée à l'enfant ! 12
130 Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant 12
         Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée, 12
         La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée, 12
         Et qui ferait — c'est là son fruit le plus certain — 12
         D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin ! 12
135 Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre, 12
         Qui produit la richesse en créant la misère, 12
         Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil ! 12
         Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? que veut-il ? » 12
         Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme, 12
140 Une âme à la machine et la retire à l'homme ! 12
         Que ce travail, haï des mères, soit maudit ! 12
         Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit, 12
         Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème ! 12
         O Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même, 12
145 Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux, 12
         Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux ! 12
         Le pesant chariot porte une énorme pierre ; 12
         Le limonier, suant du mors à la croupière, 12
         Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant 12
150 Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang. 12
         Il tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête ; 12
         Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête ; 12
         C'est lundi ; l'homme hier buvait aux Porcherons 12
         Un vin plein de fureur, de cris et de jurons ; 12
155 Oh ! quelle est donc la loi formidable qui livre 12
         L'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre ! 12
         L'animal éperdu ne peut plus faire un pas ; 12
         Il sent l'ombre sur lui peser ; il ne sait pas, 12
         Sous le bloc qui l'écrase et le fouet qui l'assomme, 12
160 Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme. 12
         Et le roulier n'est plus qu'un orage de coups 12
         Tombant sur ce forçat qui traîne les licous, 12
         Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche. 12
         Si la corde se casse, il frappe avec le manche, 12
165 Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pié ; 12
         Et le cheval, tremblant, hagard, estropié, 12
         Baisse son cou lugubre et sa tête égarée ; 12
         On entend, sous les coups de la botte ferrée, 12
         Sonner le ventre nu du pauvre être muet ! 12
170 Il râle ; tout à l'heure encore il remuait ; 12
         Mais il ne bouge plus, et sa force est finie ; 12
         Et les coups furieux pleuvent ; son agonie 12
         Tente un dernier effort ; son pied fait un écart, 12
         Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard ; 12
175 Et, dans l'ombre, pendant que son bourreau redouble, 12
         Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble ; 12
         Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni, 12
         Son œil plein des stupeurs sombres de l'infini, 12
         Où luit vaguement l'âme effrayante des choses. 12
         Hélas !
180 Cet avocat plaide toutes les causes ;
         Il rit des généreux qui désirent savoir 12
         Si blanc n'a pas raison, avant de dire noir ; 12
         Calme, en sa conscience il met ce qu'il rencontre, 12
         Ou le sac d'argent Pour, ou le sac d'argent Contre ; 12
185 Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut. 12
         Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot, 12
         Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame. 12
         La foule hait cet homme et proscrit cette femme ; 12
         Ils sont maudits. Quel est leur crime ? Ils ont aimé. 12
190 L'opinion rampante accable l'opprimé, 12
         Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse. 12
         De l'inventeur mourant le parasite engraisse. 12
         Le monde parle, assure, affirme, jure, ment, 12
         Triche, et rit d'escroquer la dupe Dévouement. 12
195 Le puissant resplendit et du destin se joue ; 12
         Derrière lui, tandis qu'il marche et fait la roue, 12
         Sa fiente épanouie engendre son flatteur. 12
         Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur. 12
         O hideux coins de rue où le chiffonnier morne 12
200 Va, tenant à la main sa lanterne de corne, 12
         Vos tas d'ordures sont moins noirs que les vivants ! 12
         Qui, des vents ou des cœurs, est le plus sûr ? Les vents. 12
         Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire ; 12
         Il a l'œil clair, le front gracieux, l'âme noire ; 12
205 Il se courbe ; il sera votre maître demain. 12
         Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin ; 12
         Ton feutre humble et troué s'ouvre à l'air qui le mouille ; 12
         Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille ; 12
         Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau ; 12
210 Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau ; 12
         Ta cahute, au niveau du fossé de la route, 12
         Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute ; 12
         Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir 12
         Pour manger le matin et pour jeûner le soir ; 12
215 Et, fantôme suspect devant qui l'on recule, 12
         Regardé de travers quand vient le crépuscule, 12
         Pauvre au point d'alarmer les allants et venants, 12
         Frère sombre et pensif des arbres frissonnants, 12
         Tu laisses choir tes ans ainsi qu'eux leur feuillage ; 12
220 Autrefois, homme alors dans la force de l'âge, 12
         Quand tu vis que l'Europe implacable venait, 12
         Et menaçait Paris et notre aube qui naît, 12
         Et, mer d'hommes, roulait vers la France effarée, 12
         Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée 12
225 Se ruer, et le nord revomir Attila, 12
         Tu te levas, tu pris ta fourche ; en ces temps-là, 12
         Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne, 12
         Un des grands paysans de la grande Champagne. 12
         C'est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon, 12
230 Une calèche arrive, et, comme un tourbillon, 12
         Dans la poudre du soir qu'à ton front tu secoues, 12
         Mêle l'éclair du fouet au tonnerre des roues. 12
         Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas ! Ce passant 12
         Fit sa fortune à l'heure où tu versais ton sang ; 12
235 Il jouait à la baisse, et montait à mesure 12
         Que notre chute était plus profonde et plus sûre ; 12
         Il fallait un vautour à nos morts ; il le fut ; 12
         Il fit, travailleur âpre et toujours à l'affût, 12
         Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes ; 12
240 Moscou remplit ses prés de meules odorantes ; 12
         Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets, 12
         Et la Bérésina charriait un palais ; 12
         Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles, 12
         Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles, 12
245 Des jardins où l'on voit le cygne errer sur l'eau, 12
         Un million joyeux sortit de Waterloo ; 12
         Si bien que du désastre il a fait sa victoire, 12
         Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire, 12
         Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher, 12
250 A coupé sur la France une livre de chair. 12
         Or, de vous deux, c'est toi qu'on hait, lui qu'on vénère ; 12
         Vieillard, tu n'es qu'un gueux, et ce millionnaire, 12
         C'est l'honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas ! 12
         Les carrefours sont pleins de chocs et de combats. 12
255 Les multitudes vont et viennent dans les rues. 12
         Foules ! sillons creusés par ces mornes charrues : 12
         Nuit, douleur, deuil ! champ triste où souvent a germé 12
         Un épi qui fait peur à ceux qui l'ont semé ! 12
         Vie et mort ! onde où l'hydre à l'infini s'enlace ! 12
260 Peuple océan jetant l'écume populace ! 12
         Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs ; 12
         Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs, 12
         Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances, 12
         Qu'on distingue à travers de vagues transparences, 12
265 Ses rudes appétits, redoutables aimants, 12
         Ses prostitutions, ses avilissements, 12
         Et la fatalité de ses mœurs imperdables, 12
         La misère épaissit ses couches formidables. 12
         Les malheureux sont là, dans le malheur reclus. 12
270 L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux, 12
         Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres, 12
         Roulent l'obscur filet des pénalités sombres. 12
         Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit, 12
         Et l'homme cherche l'homme à tâtons ; il fait nuit ; 12
275 Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres ; 12
         Le crime, antre béant, s'ouvre dans ces ténèbres ; 12
         Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons, 12
         Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons ; 12
         Pas de cœur où ne croisse une aveugle chimère. 12
280 Qui grince des dents ? L'homme. Et qui pleure ? La mère. 12
         Qui sanglote ? La vierge aux yeux hagards et doux. 12
         Qui dit : « J'ai froid ? » L'aïeule. Et qui dit : « J'ai faim ? » Tous ! 12
         Et le fond est horreur, et la surface est joie. 12
         Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie, 12
285 Et sur le pâle amas des cris et des douleurs, 12
         Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs ! 12
         Ceux-là sont les heureux. Ils n'ont qu'une pensée : 12
         À quel néant jeter la journée insensée ? 12
         Chiens, voitures, chevaux ! cendre au reflet vermeil ! 12
290 Poussière dont les grains semblent d'or au soleil ! 12
         Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve, 12
         Et se passe à tâcher d'oublier dans un rêve 12
         L'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus. 12
         Quand on voile Lazare, on efface Jésus. 12
295 Ils ne regardent pas dans les ombres moroses. 12
         Ils n'admettent que l'air tout parfumé de roses, 12
         La volupté, l'orgueil, l'ivresse, et le laquais, 12
         Ce spectre galonné du pauvre, à leurs banquets. 12
         Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases. 12
300 Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases, 12
         Rayonne, étourdissant ce qui s'évanouit ; 12
         Éden étrange fait de lumière et de nuit. 12
         Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes, 12
         Et semblent la racine ardente et pleine d'âmes 12
305 De quelque arbre céleste épanoui plus haut. 12
         Noir paradis dansant sur l'immense cachot ! 12
         Ils savourent, ravis, l'éblouissement sombre 12
         Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre, 12
         Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs. 12
310 Les valses, visions, passent dans les miroirs. 12
         Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales, 12
         Les galops effrénés courent ; par intervalles, 12
         Le bal reprend haleine ; on s'interrompt, on fuit, 12
         On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit ; 12
315 Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées, 12
         La musique, jetant les notes à poignées, 12
         Revient, et les regards s'allument, et l'archet, 12
         Bondissant, ressaisit la foule qui marchait. 12
         O délire ! et, d'encens et de bruit enivrées, 12
320 L'heure emporte en riant les rapides soirées. 12
         Et les nuits et les jours, feuilles mortes des cieux. 12
         D'autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux, 12
         Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent, 12
         Où des spectres riants ou sanglants apparaissent, 12
325 Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert, 12
         Jusqu'à ce qu'au volet le jour bâille entr'ouvert, 12
         Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre ; 12
         Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre, 12
         Pendant que les greniers grelottent sous les toits, 12
330 Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix, 12
         Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient, 12
         Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient, 12
         Chantent ; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux, 12
         Deux poteaux soutenant un triangle hideux, 12
335 Qui sortent lentement du noir pavé des villes… — 12
         O forêts ! bois profonds ! solitudes ! asiles ! 12
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie