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Victor Hugo
LES CONTEMPLATIONS
tome I
AUTREFOIS
1830-1843
LIVRE TROISIÈME
LES LUTTES ET LES RÊVES
XXIX
La Nature
         La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre ; 12
         C'est l'hiver ; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre, 12
         Être dans mon foyer la bûche de Noël ? 12
         — Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel. 12
5 Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme, 12
         Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme. 12
         Aimez, vivez. — Veux-tu, bon arbre, être timon 12
         De charrue ? — Oui, je veux creuser le noir limon, 12
         Et tirer l'épi d'or de la terre profonde. 12
10 Quand le soc a passé, la plaine devient blonde, 12
         La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert. 12
         Et l'aube en pleurs sourit. — Veux-tu, bel arbre vert. 12
         Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe, 12
         De la maison de l'homme être le pilier ? — Frappe. 12
15 Je puis porter les toits, ayant porté les nids. 12
         Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis ; 12
         Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles ; 12
         Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles. 12
         — Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau ? 12
20 — Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau. 12
         Le navire est pour moi, dans l'immense mystère, 12
         Ce qu'est pour vous la tombe ; il m'arrache à la terre, 12
         Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini. 12
         J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni, 12
25 Et dont plus d'un essaim me parle à son passage. 12
         Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage, 12
         Le profond Océan, d'obscurité vêtu, 12
         Ne m'épouvante point : oui, frappe. — Arbre, veux-tu 12
         Être gibet ? — Silence, homme ! va-t'en cognée ! 12
30 J'appartiens à la vie, à la vie indignée ! 12
         Va-t'en, bourreau ! va-t'en, juge ! fuyez, démons ! 12
         Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts ; 12
         Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches ; 12
         Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches ! 12
35 Arrière ! hommes, tuez ! ouvriers du trépas, 12
         Soyez sanglants, mauvais, durs ; mais ne venez pas, 12
         Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes, 12
         Vous chercher un complice au milieu des grands chênes ! 12
         Ne faites pas servir à vos crimes, vivants, 12
40 L'arbre mystérieux à qui parlent les vents ! 12
         Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres. 12
         Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres. 12
         Allez-vous-en ! laissez l'arbre dans ses déserts. 12
         À vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts, 12
45 Accouplez l'échafaud et le supplice : faites. 12
         Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes, 12
         Le malheureux, chargé de fautes et de maux ; 12
         Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux ! 12
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