HUG_12/HUG908
Victor Hugo
l'Art d'être grand-père
1877
I
A GUERNESEY
VIII
LÆTITIA RERUM
         Tout est pris d'un frisson subit. 8
         L'hiver s'enfuit et se dérobe. 8
         L'année ôte son vieil habit ; 8
         La terre met sa belle robe. 8
5 Tout est nouveau, tout est debout ; 8
         L'adolescence est dans les plaines ; 8
         La beauté du diable, partout, 8
         Rayonne et se mire aux fontaines. 8
         L'arbre est coquet ; parmi les fleurs 8
10 C'est à qui sera la plus belle ; 8
         Toutes étalent leurs couleurs, 8
         Et les plus laides ont du zèle. 8
         Le bouquet jaillit du rocher ; 8
         L'air baise les feuilles légères ; 8
15 Juin rit de voir s'endimancher 8
         Le petit peuple des fougères. 8
         C'est une fête en vérité, 8
         Fête où vient le chardon, ce rustre ; 8
         Dans le grand palais de l'été 8
20 Les astres allument le lustre. 8
         On fait les foins. Bientôt les blés. 8
         Le faucheur dort sous la cépée ; 8
         Et tous les souffles sont mêlés 8
         D'une senteur d'herbe coupée. 8
25 Qui chante là ? Le rossignol. 8
         Les chrysalides sont parties. 8
         Le ver de terre a pris son vol 8
         Et jeté le froc aux orties ; 8
         L'aragne sur l'eau fait des ronds ; 8
30 Ô ciel bleu ! l'ombre est sous la treille ; 8
         Le jonc tremble, et les moucherons 8
         Viennent vous parler à l'oreille ; 8
         On voit rôder l'abeille à jeun, 8
         La guêpe court, le frelon guette ; 8
35 A tous ces buveurs de parfum 8
         Le printemps ouvre sa guinguette. 8
         Le bourdon, aux excès enclin 8
         Entre en chiffonnant sa chemise ; 8
         Un œillet est un verre plein 8
40 Un lys est une nappe mise. 8
         La mouche boit le vermillon 8
         Et l'or dans les fleurs demi-closes, 8
         Et l'ivrogne est le papillon, 8
         Et les cabarets sont les roses. 8
45 De joie et d'extase on s'emplit, 8
         L'ivresse, c'est la délivrance ; 8
         Sur aucune fleur on ne lit : 8
         Société de tempérance. 8
         Le faste providentiel 8
50 Partout brille, éclate et s'épanche 8
         Et l'unique livre, le ciel, 8
         Est par l'aube doré sur tranche. 8
         Enfants, dans vos yeux éclatants 8
         Je crois voir l'empyrée éclore ; 8
55 Vous riez comme le printemps 8
         Et vous pleurez comme l'aurore. 8
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