HUG_12/HUG952
Victor Hugo
l'Art d'être grand-père
1877
XV
LAUS PUERO
I
LES ENFANTS GÂTÉS
         En me voyant si peu redoutable aux enfants, 12
         Et si rêveur devant les marmots triomphants, 12
         Les hommes sérieux froncent leurs sourcils mornes. 12
         Un grand-père échappé passant toutes les bornes, 12
5 C'est moi. Triste, infini dans la paternité, 12
         Je ne suis rien qu'un bon vieux sourire entêté. 12
         Ces chers petits ! Je suis grand-père sans mesure ; 12
         Je suis l'ancêtre aimant ces nains que l'aube azure, 12
         Et regardant parfois la lune avec ennui, 12
10 Et la voulant pour eux, et même un peu pour lui ; 12
         Pas raisonnable enfin. C'est terrible. Je règne 12
         Mal, et je ne veux pas que mon peuple me craigne ; 12
         Or, mon peuple, c'est Jeanne et George ; et moi, barbon, 12
         Aïeul sans frein, ayant cette rage, être bon, 12
15 Je leur fais enjamber toutes les lois, et j'ose 12
         Pousser aux attentats leur république rose ; 12
         La popularité malsaine me séduit ; 12
         Certe, on passe au vieillard, qu'attend la froide nuit, 12
         Son amour pour la grâce et le rire et l'aurore ; 12
20 Mais des petits, qui n'ont pas fait de crime encore, 12
         Je vous demande un peu si le grand-père doit 12
         Être anarchique, au point de leur montrer du doigt, 12
         Comme pouvant dans l'ombre avoir des aventures, 12
         L'auguste armoire où sont les pots de confitures ! 12
25 Oui, j'ai pour eux, parfois, — ménagères, pleurez ! — 12
         Consommé le viol de ces vases sacrés. 12
         Je suis affreux. Pour eux je grimpe sur des chaises ! 12
         Si je vois dans un coin une assiette de fraises 12
         Réservée au dessert de nous autres, je dis : 12
30 — Ô chers petits oiseaux goulus du paradis, 12
         C'est à vous ! Voyez-vous, en bas, sous la fenêtre, 12
         Ces enfants pauvres, l'un vient à peine de naître, 12
         Ils ont faim. Faites-les monter, et partagez. — 12
         Jetons le masque. Eh bien ! je tiens pour préjugés, 12
35 Oui, je tiens pour erreurs stupides les maximes 12
         Qui veulent interdire aux grands aigles les cimes, 12
         L'amour aux seins d'albâtre et la joie aux enfants. 12
         Je nous trouve ennuyeux, assommants, étouffants. 12
         Je ris quand nous enflons notre colère d'homme 12
40 Pour empêcher l'enfant de cueillir une pomme, 12
         Et quand nous permettons un faux serment aux rois. 12
         Défends moins tes pommiers et défends mieux tes droits, 12
         Paysan. Quand l'opprobre est une mer qui monte, 12
         Quand je vois le bourgeois voter oui pour sa honte ; 12
45 Quand Scapin est évêque et Basile banquier ; 12
         Quand, ainsi qu'on remue un pion sur l'échiquier, 12
         Un aventurier pose un forfait sur la France, 12
         Et le joue, impassible et sombre, avec la chance 12
         D'être forçat s'il perd et s'il gagne empereur ; 12
50 Quand on le laisse faire, et qu'on voit sans fureur 12
         Régner la trahison abrutie en orgie, 12
         Alors dans les berceaux moi je me réfugie, 12
         Je m'enfuis dans la douce aurore, et j'aime mieux 12
         Cet essaim d'innocents, petits démons joyeux 12
55 Faisant tout ce qui peut leur passer par la tête, 12
         Que la foule acceptant le crime en pleine fête 12
         Et tout ce bas-empire infâme dans Paris ; 12
         Et les enfants gâtés que les pères pourris. 12
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