HUG_12/HUG962
Victor Hugo
l'Art d'être grand-père
1877
XVI
DEUX CHANSONS
II
CHANSON D'ANCÊTRE
         Parlons de nos aïeux sous la verte feuillée. 12
         Parlons des pères, fils ! — Ils ont rompu leurs fers, 12
         Et vaincu ; leur armure est aujourd'hui rouillée. 12
         Comme il tombe de l'eau d'une éponge mouillée, 12
5 De leur âme dans l'ombre il tombait des éclairs, 12
         Comme si dans la foudre on les avait trempées. 12
         Frappez, écoliers, 5
         Avec les épées 5
         Sur les boucliers. 5
10 Ils craignaient le vin sombre et les pâles ménades ; 12
         Ils étaient indignés, ces vieux fils de Brennus, 12
         De voir les rois passer fiers sous les colonnades, 12
         Les cortèges des rois étant des promenades 12
         De prêtres, de soldats, de femmes aux seins nus, 12
15 D'hymnes et d'encensoirs, et de têtes coupées. 12
         Frappez, écoliers, 5
         Avec les épées 5
         Sur les boucliers. 5
         Ils ont voulu, couvé, créé la délivrance ; 12
20 Ils étaient les titans, nous sommes les fourmis ; 12
         Ils savaient que la Gaule enfanterait la France ; 12
         Quand on a la hauteur, on a la confiance ; 12
         Les montagnes, à qui le rayon est promis, 12
         Songent, et ne sont point par l'aurore trompées. 12
25 Frappez, écoliers, 5
         Avec les épées 5
         Sur les boucliers. 5
         Quand une ligue était par les princes construite, 12
         Ils grondaient, et, pour peu que la chose en valût 12
30 La peine, et que leur chef leur criât : Tout de suite ! 12
         Ils accouraient ; alors les rois prenaient la fuite 12
         En hâte, et les chansons d'un vil joueur de luth 12
         Ne sont pas dans les airs plus vite dissipées. 12
         Frappez, écoliers, 5
35 Avec les épées 5
         Sur les boucliers. 5
         Lutteurs du gouffre, ils ont découronné le crime, 12
         Brisé les autels noirs, détruit les dieux brigands ; 12
         C'est pourquoi, moi vieillard, penché sur leur abîme, 12
40 Je les déclare grands, car rien n'est plus sublime 12
         Que l'océan avec ses profonds ouragans, 12
         Si ce n'est l'homme avec ses sombres épopées. 12
         Frappez, écoliers, 5
         Avec les épées 5
45 Sur les boucliers. 5
         Hélas ! sur leur flambeau, nous leurs fils, nous soufflâmes. 12
         Fiers aïeux ! ils disaient au faux prêtre : Va-t'en ! 12
         Du bûcher misérable ils éteignaient les flammes, 12
         Et c'est par leur secours que plusieurs grandes âmes, 12
50 Mises injustement au bagne par Satan, 12
         Tu le sais, Dieu ! se sont de l'enfer échappées. 12
         Frappez, écoliers, 5
         Avec les épées 5
         Sur les boucliers. 5
55 Levez vos fronts ; voyez oe pur sommet, la gloire, 12
         Ils étaient là ; voyez cette cime, l'honneur, 12
         Ils étaient là ; voyez ce hautain promontoire, 12
         La liberté ; mourir libres fut leur victoire ; 12
         Il faudra, car l'orgie est un lâche bonheur, 12
60 Se remettre à gravir ces pentes escarpées. 12
         Frappez, chevaliers, 5
         Avec les épées 5
         Sur les boucliers. 5
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