HUG_12/HUG967
Victor Hugo
l'Art d'être grand-père
1877
XVIII
QUE LES PETITS LIRONT QUAND ILS SERONT GRANDS
IV
FRATERNITÉ
         Je rêve l'équité,la vérité profonde, 6+6
         L'amour qui veut, l'espoirqui luit, la foi qui fonde, 6+6
         Et le peuple éclairéplutôt que châtié. 6+6
         Je rêve la douceur,la bonté, la pitié, 6+6
5 Et le vaste pardon.De là ma solitude. 6+6
         La vieille barbariehumaine a l'habitude 6+6
         De s'absoudre, et de croire,hélas, que ce qu'on veut, 6+6
         Prêtre ou juge, on a droitde le faire, et qu'on peut 6+6
         Ôter sa conscienceen mettant une robe. 6+6
10 Elle prend l'équitécéleste, elle y dérobe 6+6
         Ce qui la gêne, y metce qui lui plt ; biffant 6+6
         Tout ce qu'on doit au faible,à la femme, à l'enfant, 6+6
         Elle change le chiffre,elle change la somme, 6+6
         Et du droit selon Dieufait la loi selon l'homme. 6+6
15 De là les hommes-dieux,de là les rois-soleils ; 6+6
         De là sur les pavéstant de ruisseaux vermeils ; 6+6
         De là les Laffemas,les Vouglans, les Bâvilles ; 6+6
         De là l'effroi des champset la terreur des villes, 6+6
         Les lapidations,les deuils, les cruautés, 6+6
20 Et le front sérieuxdes sages insultés. 6+6
         Jésus part ; qui doncs'écrie : Il faut qu'il meure ! 6+6
         C'est le prêtre. Ô douleur !À jamais, à demeure, 6+6
         Et quoi que nous disions,et quoi que nous songions, 6+6
         Les euménides sontdans les religions ; 6+6
25 Mégère est catholique ;Alecton est chrétienne ; 6+6
         Clotho, nonne sanglante,accompagnait l'antienne 6+6
         D'Arbuez, et l'on entenddans l'église sa voix ; 6+6
         Ces bacchantes du meurtreencourageaient Louvois ; 6+6
         Et les monts étaient pleinsdu cri de ces ménades 6+6
30 Quand Bossuet poussaitBoufflers aux dragonnades. 6+6
         Ne vous figurez pas,si Dieu lui-même accourt, 6+6
         Que l'antique fureurde l'homme reste court, 6+6
         Et recule devantla lumière céleste. 6+6
         Au plus pur vent d'en hautelle mêle sa peste, 6+6
35 Elle mêle sa rageaux plus doux chants d'amour, 6+6
         S'enfuit avec la nuit,mais rentre avec le jour. 6+6
         Le progrès le plus vrai,le plus beau, le plus sage, 6+6
         Le plus juste, subitson monstrueux passage. 6+6
         L'aube ne peut chasserl'affreux spectre importun. 6+6
40 Cromwell frappe un tyran,Charles ; il en reste un, 6+6
         Cromwell. L'atroce meurt,l'atrocité subsiste. 6+6
         Le bon sens, souriantet sévère exorciste, 6+6
         Attaque ce vampireet n'en a pas raison. 6+6
         Comme une sombre aïeulehabitant la maison, 6+6
45 La barbarie a faitde nos cœurs ses repaires, 6+6
         Et tient les fils aprèsavoir tenu les pères. 6+6
         L'idéal un jour ntsur l'ancien continent, 6+6
         Tout un peuple éblouise lève rayonnant, 6+6
         Le quatorze juilletjette au vent les bastilles, 6+6
50 Les révolutions,ô Liberté, tes filles, 6+6
         Se dressent sur les montset sur les océans, 6+6
         Et gagnent la batailleénorme des géants, 6+6
         Toute la terre assisteà la fuite inouïe 6+6
         Du passé, néant, nuit,larve, ombre évanouie ! 6+6
55 L'inepte barbarieattente à ce laurier, 6+6
         Et perd Torquemada,mais retrouve Carrier. 6+6
         Elle se trouble peude toute cette aurore. 6+6
         La vaste ruche humaine,éveillée et sonore, 6+6
         S'envole dans l'azur,travaille aux jours meilleurs, 6+6
60 Chante, et fait tous les mielsavec toutes les fleurs ; 6+6
         La vieille âme du vieuxCaïn, l'antique Haine 6+6
         Est là, voit notre édenet songe à sa géhenne, 6+6
         Ne veut pas s'interrompreet ne veut pas finir, 6+6
         Rattache au vil passél'éclatant avenir, 6+6
65 Et remplace, s'il manqueun chnon à sa chne, 6+6
         Le père Letellierpar le Père Duchêne ; 6+6
         De sorte que Satanpeut, avec les maudits, 6+6
         Rire de notre essaimanqué de paradis. 6+6
         Eh bien, moi, je dis : Non !tu n'es pas en démence, 6+6
70 Mon cœur, pour vouloir l'hommeindulgent, bon, immense ; 6+6
         Pour crier : Sois clément !sois clément ! sois clément ! 6+6
         Et parce que ta voixn'a pas d'autre enrouement ! 6+6
         Tu n'es pas furieuxparce que tu souhaites 6+6
         Plus d'aube au cygne et moinsde nuit pour les chouettes ; 6+6
75 Parce que tu gémissur tous les opprimés ; 6+6
         Non, ce n'est pas un foucelui qui dit : Aimez ! 6+6
         Non, ce n'est pas erreret rêver que de croire 6+6
         Que l'homme ne nt pointavec une âme noire, 6+6
         Que le bon est latentdans le pire, et qu'au fond 6+6
80 Peu de fautes vraimentsont de ceux qui les font. 6+6
         L'homme est au mal ce qu'està l'air le baromètre ; 6+6
         Il marque les degrésdu froid, sans rien omettre, 6+6
         Mais sans rien ajouter,et, s'il monte ou descend, 6+6
         Hélas ! la faute en estau vent, ce noir passant. 6+6
85 L'homme est le vain drapeaud'un sinistre édifice ; 6+6
         Tout souffle qui frémit,flotte, serpente, glisse 6+6
         Et passe, il le subit,et le pardon est dû 6+6
         À ce haillon vivantdans les cieux éperdu. 6+6
         Hommes, pardonnez-vous.Ô mes frères, vous êtes 6+6
90 Dans le vent, dans le gouffreobscur, dans les tempêtes ; 6+6
         Pardonnez-vous. Les cœurssaignent, les ans sont courts ; 6+6
         Ah ! donnez-vous les unsaux autres ce secours ! 6+6
         Oui, même quand j'ai faitle mal, quand je trébuche 6+6
         Et tombe, l'ombre étantla cause de l'embûche, 6+6
95 La nuit faisant l'erreur,l'hiver faisant le froid, 6+6
         Être absous, pardonné,plaint, aimé, c'est mon droit. 6+6
         Un jour, je vis passerune femme inconnue. 6+6
         Cette femme semblaitdescendre de la nue ; 6+6
         Elle avait sur le dosdes ailes, et du miel 6+6
100 Sur sa bouche entr'ouverte,et dans ses yeux le ciel. 6+6
         À des voyageurs las,à des errants sans nombre, 6+6
         Elle montrait du doigtune route dans l'ombre, 6+6
         Et semblait dire : On peutse tromper de chemin. 6+6
         Son regard faisait grâceà tout le genre humain ; 6+6
105 Elle était radieuseet douce ; et, derrière elle, 6+6
         Des monstres attendrisvenaient, baisant son aile, 6+6
         Des lions graciés,des tigres repentants, 6+6
         Nemrod sauvé, Néronen pleurs ; et par instants 6+6
         À force d'être bonneelle paraissait folle. 6+6
110 Et, tombant à genoux,sans dire une parole, 6+6
         Je l'adorai, croyantdeviner qui c'était. 6+6
         Mais elle, — devant l'angeen vain l'homme se tait, — 6+6
         Vit ma pensée, et dit :Faut-il qu'on t'avertisse ? 6+6
         Tu me crois la pitié ;fils, je suis la justice. 6+6
mètre profil métrique : 6+6
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