HUG_16/HUG227
Victor Hugo
LES VOIX INTÉRIEURES
1837
À L'ARC DE TRIOMPHE
IV
I
         Toi dont la courbe au loin, par le couchant dorée 12
         S'emplit d'azur céleste, arche démesurée 12
         Toi qui lèves si haut ton front large et serein 12
         Fait pour changer sous lui la campagne en abîme, 12
5 Et pour servir de base à quelque aigle sublime 12
         Qui viendra s'y poser et qui sera d'airain ! 12
         O vaste entassement ciselé par l'histoire ! 12
         Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire ! 12
         Édifice inouï ! 6
10 Toi que l'homme par qui notre siècle commence, 12
         De loin, dans les rayons de l'avenir immense, 12
         Voyait, tout ébloui ! 6
         Non, tu n'es pas fini quoique tu sois superbe ! 12
         Non ; puisque aucun passant, dans l'ombre assis sur l'herbe, 12
15 Ne fixe un œil rêveur à ton mur triomphant, 12
         Tandis que triviale, errante et vagabonde, 12
         Entre tes quatre pieds toute la ville abonde 12
         Comme une fourmilière aux pieds d'un éléphant ! 12
         À ta beauté royale il manque quelque chose. 12
20 Les siècles vont venir pour ton apothéose 12
         Qui te l'apporteront. 6
         Il manque sur ta tête un sombre amas d'années 12
         Qui pendent pêle-mêle et toutes ruinées 12
         Aux brèches de ton front ! 6
25 Il te manque la ride et l'antiquité fière, 12
         Le passé, pyramide où tout siècle a sa pierre, 12
         Les chapiteaux brisés, l'herbe sur les vieux fûts ; 12
         Il manque sous ta voûte où notre orgueil s'élance 12
         Ce bruit mystérieux qui se mêle au silence, 12
30 Le sourd chuchotement des souvenirs confus ! 12
         La vieillesse couronne et la ruine achève. 12
         Il faut à l'édifice un passé dont on rêve, 12
         Deuil, triomphe ou remords. 6
         Nous voulons, en foulant son enceinte pavée, 12
35 Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée 12
         De la cendre des morts ! 6
         Il faut que le fronton s'effeuille comme un arbre. 12
         I1 faut que le lichen, cette rouille du marbre, 12
         De sa lèpre dorée au loin couvre le mur ; 12
40 Et que la vétusté, par qui tout art s'efface, 12
         Prenne chaque sculpture et la ronge à la face, 12
         Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr. 12
         Il faut qu'un vieux dallage ondule sous les portes, 12
         Que le lierre vivant grimpe aux acanthes mortes, 12
45 Que l'eau dorme aux fossés, 6
         Que la cariatide, en sa lente révolte, 12
         Se refuse, enfin lasse, à porter l'archivolte, 12
         Et dise : C'est assez ! 6
         Ce n'est pas, ce n'est pas entre des pierres neuves 12
50 Que la bise et la nuit pleurent comme des veuves. 12
         Hélas ! d'un beau palais le débris est plus beau. 12
         Pour que la lune émousse à travers la nuit sombre 12
         L'ombre par le rayon et le rayon par l'ombre, 12
         Il lui faut la ruine à défaut du tombeau ! 12
55 Voulez-vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église 12
         Soient de ces monuments dont l'âme idéalise 12
         La forme et la hauteur, 6
         Attendez que de mousse elles soient revêtues, 12
         Et laissez travailler à toutes les statues 12
60 Le temps, ce grand sculpteur ! 6
         Il faut que le vieillard, chargé de jours sans nombre, 12
         Menant son jeune fils sous l'arche pleine d'ombre, 12
         Nomme Napoléon comme on nomme Cyrus, 12
         Et dise en la montrant de ses mains décharnées : 12
65 « Vois cette porte énorme ! elle a trois mille années. 12
         C'est par là qu'ont passé des hommes disparus ! » 12
II
         Oh ! Paris est la cité mère ! 8
         Paris est le lieu solennel 8
         vOù le tourbillon éphémère 8
70 Tourne sur un centre éternel ! 8
         Paris ! feu sombre ou pure étoile ! 8
         Morne Isis couverte d'un voile ! 8
         Araignée à l'immense toile 8
         Où se prennent les nations ! 8
75 Fontaine d'urnes obsédée ! 8
         Mamelle sans cesse inondée 8
         Où pour se nourrir de l'idée 8
         Viennent les générations ! 8
         Quand Paris se met à l'ouvrage 8
80 Dans sa forge aux mille clameurs, 8
         À tout peuple, heureux, brave ou sage, 8
         Il prend ses lois, ses dieux, ses mœurs. 8
         Dans sa fournaise, pêle-mêle, 8
         Il fond, transforme et renouvelle 8
85 Cette science universelle 8
         Qu'il emprunte à tous les humains ; 8
         Puis il rejette aux peuples blêmes 8
         Leurs sceptres et leurs diadèmes, 8
         Leurs préjugés et leurs systèmes, 8
90 Tout tordus par ses fortes mains ! 8
         Paris, qui garde, sans y croire, 8
         Les faisceaux et les encensoirs, 8
         Tous les matins dresse une gloire, 8
         Éteint un soleil tous les soirs ; 8
95 Avec l'idée, avec le glaive, 8
         Avec la chose, avec le rêve, 8
         Il refait, recloue et relève 8
         L'échelle de la terre aux cieux ; 8
         Frère des Memphis et des Romes, 8
100 Il bâtit au siècle où nous sommes 8
         Une Babel pour tous les hommes, 8
         Un Panthéon pour tous les dieux ! 8
         Ville qu'un orage enveloppe ! 8
         C'est elle, hélas ! qui, nuit et jour, 8
105 Réveille le géant Europe 8
         Avec sa cloche et son tambour ! 8
         Sans cesse, qu'il veille ou qu'il dorme, 8
         Il entend la cité difforme 8
         Bourdonner sur sa tête énorme 8
110 Comme un essaim dans la forêt. 8
         Toujours Paris s'écrie et gronde. 8
         Nul ne sait, question profonde ! 8
         Ce que perdrait le bruit du monde 8
         Le jour où Paris se tairait ! 8
III
115 Il se taira pourtant ! — Après bien des aurores, 12
         Bien des mois, bien des ans, bien des siècles couchés, 12
         Quand cette rive où l'eau se brise aux ponts sonores 12
         Sera rendue aux joncs murmurants et penchés ; 12
         Quand la Seine fuira de pierres obstruée, 12
120 Usant quelque vieux dôme écroulé dans ses eaux, 12
         Attentive au doux vent qui porte à la nuée 12
         Le frisson du feuillage et le chant des oiseaux ; 12
         Lorsqu'elle coulera, la nuit, blanche dans l'ombre, 12
         Heureuse, en endormant son flot longtemps troublé, 12
125 De pouvoir écouter enfin ces voix sans nombre 12
         Qui passent vaguement sous le ciel étoilé ; 12
         Quand de cette cité, folle et rude ouvrière, 12
         Qui, hâtant les destins à ses murs réservés, 12
         Sous son propre marteau s'en allant en poussière, 12
130 Met son bronze en monnaie et son marbre en pavés ; 12
         Quand, des toits des clochers, des ruches tortueuses, 12
         Des porches, des frontons, des dômes pleins d'orgueil 12
         Qui faisaient cette ville, aux voix tumultueuses, 12
         Touffue, inextricable et fourmillante à l'œil, 12
135 Il ne restera plus dans l'immense campagne, 12
         Pour toute pyramide et pour tout panthéon, 12
         Que deux tours de granit faites par Charlemagne, 12
         Et qu'un pilier d'airain fait par Napoléon ; 12
         Toi, tu compléteras le triangle sublime ! 12
140 L'airain sera la gloire et le granit la foi ; 12
         Toi, tu seras la porte ouverte sur la cime 12
         Qui dit : il faut monter pour venir jusqu'à moi ! 12
         Tu salueras là-bas cette église si vieille, 12
         Cette colonne altière au nom toujours accru, 12
145 Debout peut-être encore, ou tombée, et pareille 12
         Au clairon monstrueux d'un Titan disparu. 12
         Et sur ces deux débris que les destins rassemblent, 12
         Pour toi l'aube fera resplendir à la fois 12
         Deux signes triomphants qui de loin se ressemblent. 12
150 De près l'un est un glaive et l'autre est une croix ! 12
         Sur vous trois poseront mille ans de notre France. 12
         La colonne est le chant d'un règne à peine ouvert, 12
         C'est toi qui finiras l'hymne qu'elle commence. 12
         Elle dit : Austerlitz ! tu diras : Champaubert ! 12
IV
155 Arche ! alors tu seras éternelle et complète, 12
         Quand tout ce que la Seine en son onde reflète 12
         Aura fui pour jamais, 6
         Quand de cette cité qui fut égale à Rome 12
         Il ne restera plus qu'un ange, un aigle, un homme, 12
160 Debout sur trois sommets ! 6
         C'est alors que le roi, le sage, le poète, 12
         Tous ceux dont le passé presse l'âme inquiète, 12
         T'admireront vivante auprès de Paris mort ; 12
         Et, pour mieux voir ta face où flotte un sombre rêve, 12
165 Lèveront à demi ton lierre, ainsi qu'on lève 12
         Un voile sur le front d'une aïeule qui dort ! 12
         Sur ton mur qui pour eux n'aura rien de vulgaire, 12
         Ils chercheront nos mœurs, nos héros, notre guerre, 12
         Tous pensifs à tes pieds ; 6
170 Ils croiront voir, le long de ta frise animée, 12
         Revivre le grand peuple avec la grande armée ! 12
         — « Oh ! diront-ils, voyez ! 6
         Là, c'est le régiment, ce serpent des batailles, 12
         Traînant sur mille pieds ses luisantes écailles, 12
175 Qui tantôt, furieux, se roule au pied des tours, 12
         Tantôt, d'un mouvement formidable et tranquille, 12
         Troue un rempart de pierre et traverse une ville 12
         Avec son front sonore où battent vingt tambours ! 12
         Là-haut, c'est l'empereur avec ses capitaines, 12
180 Qui songe s'il ira vers ces terres lointaines 12
         Où se tourne son char, 6
         Et s'il doit préférer pour vaincre ou se défendre 12
         La courbe d'Annibal ou l'ange d'Alexandre 12
         Au carré de César. 6
185 Là, c'est l'artillerie aux cent gueules de fonte, 12
         D'où la fumée à flots monte, tombe et remonte, 12
         Qui broie une cité, détruit les garnisons, 12
         Ruine par la brèche incessamment accrue 12
         Tours, dômes, ponts, clochers, et, comme une charrue, 12
190 Creuse une horrible rue à travers les maisons ! » 12
         Et tous les souvenirs qu'à ton front taciturne 12
         Chaque siècle en passant versera de son urne 12
         Leur reviendront au cœur. 6
         Ils feront de ton mur jaillir ta vieille histoire, 12
195 Et diront, en posant un panache de gloire 12
         Sur ton cimier vainqueur : 6
         — « Oh ! que tout était grand dans cette époque antique ! 12
         Si les ans n'avaient pas dévasté ce portique, 12
         Nous en retrouverions encor bien des lambeaux ! 12
200 Mais le temps, grand semeur de la ronce et du lierre, 12
         Touche les monuments d'une main familière, 12
         Et déchire le livre aux endroits les plus beaux ! » 12
V
         Non, le temps n'ôte rien aux choses. 8
         Plus d'un portique à tort vanté 8
205 Dans ses lentes métamorphoses 8
         Arrive enfin à la beauté. 8
         Sur les monuments qu'on révère 8
         Le temps jette un charme sévère 8
         De leur façade à leur chevet. 8
210 Jamais, quoiqu'il brise et qu'il rouille, 8
         La robe dont il les dépouille 8
         Ne vaut celle qu'il leur revêt. 8
         C'est le temps qui creuse une ride 8
         Dans un claveau trop indigent ; 8
215 Qui sur l'ange d'un marbre aride 8
         Passe son pouce intelligent ; 8
         C'est lui qui, pour corriger l'œuvre, 8
         Mêle une vivante couleuvre 8
         Aux nœuds d'une hydre de granit. 8
220 Je cois voir rire un toit gothique 8
         Quand le temps dans la frise antique 8
         Ote une pierre et met un nid ! 8
         Aussi, quand vous venez, c'est lui qui vous accueille ; 12
         Lui qui verse l'odeur du vague chèvrefeuille 12
225 Sur ce pavé souillé peut-être d'ossements ; 12
         Lui qui remplit d'oiseaux les sculptures farouches, 12
         Met la vie en leurs flancs, et de leurs mornes bouches 12
         Fait sortir mille cris charmants ! 8
         Si quelque Vénus toute nue 8
230 Gémit, pauvre marbre désert, 8
         C'est lui, dans la verte avenue, 8
         Qui la caresse et qui la sert. 8
         À l'abri d'un porche héraldique 8
         Sous un beau feuillage pudique 8
235 Il la cache jusqu'au nombril ; 8
         Et sous son pied blanc et superbe 8
         Étend les mille fleurs de l'herbe, 8
         Cette mosaïque d'avril ! 8
         La mémoire des morts demeure 8
240 Dans les monuments ruinés. 8
         Là, douce et clémente, à toute heure, 8
         Elle parle aux fronts inclinés. 8
         Elle est là, dans l'âme affaissée 8
         Filtrant de pensée en pensée, 8
245 Comme une nymphe au front dormant 8
         Qui, seule sous l'obscure voûte 8
         D'où son eau suinte goutte à goutte, 8
         Penche son vase tristement ! 8
VI
         Mais, hélas ! hélas ! dit l'histoire, 8
250 Bien souvent le passé couvre plus d'un secret 12
         Dont sur un mur vieilli la tache reparaît ! 12
         Toute ancienne muraille est noire ! 8
         Souvent, par le désert et par l'ombre absorbé, 12
         L'édifice déchu ressemble au roi tombé. 12
255 Plus de gloire où n'est plus la foule ! 8
         Rome est humiliée et Venise est en deuil. 12
         La ruine de tout commence par l'orgueil ; 12
         C'est le premier fronton qui croule ! 8
         Athène est triste, et cache au front du Parthénon 12
260 Les traces de l'Anglais et celles du canon, 12
         Et, pleurant ses tours mutilées, 8
         Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main 12
         Quelque chose de beau comme un sourire humain 12
         Sur le profil des propylées ! 8
265 Thèbe a des temples morts où rampe en serpentant 12
         La vipère au front plat, au regard éclatant, 12
         Autour de la colonne torse ; 8
         Et, seul, quelque grand aigle habite en souverain 12
         Les piliers de Rhamsès d'où les lames d'airain 12
270 S'en vont comme une vieille écorce ! 8
         Dans les débris de Gur, pleins du cri des hiboux, 12
         Le tigre en marchant ploie et casse les bambous, 12
         D'où s'envole le vautour chauve, 8
         Et la lionne au pied d'un mur mystérieux 12
275 Met le groupe inquiet des lionceaux sans yeux 12
         Qui fouillent sous son ventre fauve. 8
         La morne Palenquè gît dans les marais verts. 12
         À peine entre ses blocs d'herbe haute couverts 12
         Entend-on le lézard qui bouge. 8
280 Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeil 12
         Où volent, tout moirés par l'ombre et le soleil, 12
         De beaux oiseaux de cuivre rouge ! 8
         Muette en la douleur, Jumièges gravement 12
         Étouffe un triste écho sous son portail normand, 12
285 Et laisse chanter sur ses tombes 8
         Tous ces nids dans ses tours abrités et couvés 12
         D'où le souffle du soir fait sur les noirs pavés 12
         Neiger des plumes de colombes ! 8
         Comme une mère sombre, et qui, dans sa fierté, 12
290 Cache sous son manteau son enfant souffleté, 12
         L'Égypte au bord du Nil assise 8
         Dans sa robe de sable enfonce enveloppés 12
         Ses colosses camards à la face frappés 12
         Par le pied brutal de Cambyse. 8
295 C'est que toujours les ans contiennent quelque affront. 12
         Toute ruine, hélas ! pleure et penche le front ! 12
VII
         Mais toi ! rien s'atteindra ta majesté pudique, 12
         Porte sainte ! jamais ton marbre véridique 12
         Ne sera profané. 6
300 Ton cintre virginal sera pur sous la nue ; 12
         Et les peuples à naître accourront tête nue 12
         Vers ton front couronné ! 6
         Toujours le pâtre, au loin accroupi dans les seigles, 12
         Verra sur ton sommeil planer un cercle d'aigles. 12
305 Les chênes à tes blocs noueront leur large tronc. 12
         La gloire sur ta cime allumera son phare. 12
         Ce n'est qu'en te chantant une haute fanfare 12
         Que sous ton arc altier le siècles passeront ! 12
         Jamais rien qui ressemble à quelque ancienne honte 12
310 N'osera sur ton mur où le flot des ans monte 12
         Répandre sa noirceur. 6
         Tu pourras, dans ces champs où vous resterez seules, 12
         Contempler fièrement les deux tours tes aïeules, 12
         La colonne ta sœur ! 6
315 C’est qu’on na pas caché de crime dans ta base, 12
         Ni dans tes fondements de sang qui s’extravase ! 12
         C’est qu’on ne te fit point d’un ciment hasardeux ! 12
         C’est qu’aucun noir forfait, semé dans ta racine 12
         Pour jeter quelque jour son ombre à ta ruine, 12
320 Ne mêle à tes lauriers son feuillage hideux ! 12
         Tandis que ces cités, dans leurs cendres enfouies, 12
         Furent pleines jadis d'actions inouïes, 12
         Ivres de sang versé, 6
         Si bien que le seigneur a dit à la nature : 12
325 Refais-toi des palais dans cette architecture 12
         Dont l'homme a mal usé ! 6
         Aussi tout est fini. Le chacal les visite ; 12
         Les murs vont décroissant sous l'herbe parasite ; 12
         L'étang s'installe et dort sous le dôme brisé ; 12
330 Sur les Nérons sculptés marche la bête fauve ; 12
         L'antre se creuse où fut l'incestueuse alcôve. 12
         Le tigre peut venir où le crime a passé ! 12
VIII
         Oh ! dans ces jours lointains où l'on n'ose descendre, 12
         Quand trois mille ans auront passé sur notre cendre 12
335 À nous qui maintenant vivons, pensons, allons, 12
         Quand nos fosses auront fait place à des sillons, 12
         Si, vers le soir, un homme assis sur la colline 12
         S'oublie à contempler cette Seine orpheline, 12
         O Dieu ! de quel aspect triste et silencieux 12
340 Les lieux où fut Paris étonneront ses yeux ! 12
         Si c'est l'heure où déjà des vapeurs sont tombées 12
         Sur le couchant rougi de l'or des scarabées, 12
         Si la touffe de l'arbre est noire sur le ciel, 12
         Dans ce demi-jour pâle où plus rien n'est réel, 12
345 Ombre où la fleur s'endort, où s'éveille l'étoile, 12
         De quel œil il verra, comme à travers un voile, 12
         Comme un songe aux contours grandissant et noyés, 12
         La plaine immense et brune apparaître à ses pieds, 12
         S'élargir lentement dans le vague nocturne, 12
350 Et comme une eau qui s'enfle et monte aux dors de l'urne, 12
         Absorbant par degrés forêt, coteau, gazon, 12
         Quand la nuit sera noire, emplir tout l'horizon ! 12
         Oh ! dans cette heure sombre où l'on croit voir les choses 12
         Fuir, sous une autre forme étrangement éclose, 12
355 Quelle extase de voir dormir, quant rien ne luit, 12
         Ces champs dont chaque pierre a contenu du bruit ! 12
         Comme il tendra l'oreille aux rumeurs indécises ! 12
         Comme il ira rêvant des figures assises 12
         Dans le buisson penché, dans l'arbre aux bord des eaux, 12
360 Dans le vieux pan de mur que lèchent les roseaux ! 12
         Qu'il cherchera de vie en ce tombeau suprême ! 12
         Et comme il se fera, s'éblouissant lui-même, 12
         À travers la nuit trouble et les rameaux touffus, 12
         Des visions de chars et de passants confus ! 12
365 — Mais non, tout sera mort. Plus rien dans cette plaine 12
         Qu'un peuple évanoui dont elle est encor pleine ; 12
         Que l'œil éteint de l'homme et l'œil vivant de dieu ; 12
         Un arc, une colonne, et, là-bas, au milieu 12
         De ce fleuve argenté dont on entend l'écume, 12
370 Une église échouée à demi dans la brume ! 12
         O spectacle ! — ainsi meurt ce que les peuples fonts ! 12
         Qu'un tel passé pour l'âme est un gouffre profond ! 12
         Pour ce passant pieux quel poids de notre histoire ! 12
         Surtout si tout à coup réveillant sa mémoire, 12
375 L'année a ce soir-là ramené dans son cours 12
         Une des grandes nuits, veilles de nos grands jours, 12
         Où l'empereur, rêvant un lendemain de gloire, 12
         Dormait en attendant l'aube d'une victoire ! 12
         Lorsqu'enfin, fatigué de songes, vers minuit, 12
380 Las d'écouter au seuil de ce monde détruit, 12
         Après s'être accoudé longtemps, oubliant l'heure, 12
         Au bord de ce néant immense où rien ne pleure, 12
         Il aura lentement regagné son chemin ; 12
         Quand dans ce grand désert, pur de tout pas humain, 12
385 Rien ne troublera plus cette pudeur que Rome 12
         Ou Paris ruiné doit avoir devant l'homme ; 12
         Lorsque la solitude, enfin libre et sans bruit, 12
         Pourra continuer ce qu'elle fait la nuit, 12
         Si quelque être animé veille encor dans la plaine 12
390 Peut-être verra-t-il, comme sous une haleine 12
         Soudain un pâle éclair de ta tête jaillir, 12
         Et la colonne au loin répondre et tressaillir ! 12
         Et ses soldats de cuivre et tes soldats de pierre 12
         Ouvrir subitement leur pesante paupière ! 12
395 Et tous s'entre-heurter, réveil miraculeux ! 12
         Tels que d'anciens guerriers d'un âge fabuleux 12
         Qu'un noir magicien, loin des temps où nous sommes, 12
         Jadis aurait fait marbre et qu'il referait homme ! 12
         Alors l'aigle d'airain à ton faîte endormi, 12
400 Superbe, et tout à coup se dressant à demi, 12
         Sur ces héros baignés du feu de ses prunelles 12
         Secouera largement ses ailes éternelles ! 12
         D'où viendra ce réveil ? d'où viendront ces clartés ? 12
         Et ce vent qui, soufflant sur ces guerriers sculptés, 12
405 Les fera remuer sur ta face hautaine 12
         Comme tremble un feuillage autour du tronc de chêne ? 12
         Qu'importe ? Dieu le sait. Le mystère est dans tout. 12
         L'un à l'autre à voix basse ils se diront : Debout ! 12
         Ceux de quatre-vingt-seize et de mil huit cent onze, 12
410 Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze, 12
         Ceux que scelle à la terre un socle de granit, 12
         Tous, poussant au combat le cheval qui hennit, 12
         Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule, 12
         À l'immense mêlée ils se rueront en foule ! 12
415 Alors on entendra sur ton mur les clairons, 12
         Les bombes, les tambours, le choc des escadrons, 12
         Les cris, et le bruit sourd des plaines ébranlées, 12
         Sortir confusément des pierres ciselées, 12
         Et du pied au sommet du pilier souverain 12
420 Cent batailles rugir avec des voix d'airain. 12
         Tout à coup, écrasant l'ennemi qui s'effare, 12
         La victoire aux cent voix sonnera sa fanfare. 12
         De la colonne à toi les cris se répondront. 12
         Et puis tout se taira sur votre double front ; 12
425 Une rumeur de fête emplira la vallée, 12
         Et Notre-Dame au loin, aux ténèbres mêlée, 12
         Illuminant sa croix ainsi qu'un labarum, 12
         Vous chantera dans l'ombre un vague Te Deum ! 12
         Monument ! voilà donc la rêverie immense 12
430 Qu'à ton ombre déjà le poète commence ! 12
         Piédestal qu'eût aimé Bélénus ou Mithra ! 12
         Arche aujourd'hui guerrière, un jour religieuse ! 12
         Rêve en pierre ébauché ! porte prodigieuse 12
         D'un palais de géants qu'on se figurera ! 12
435 Quand d'un lierre poudreux je couvre tes sculptures, 12
         Lorsque je vois, au fond des époques futures, 12
         La liste des héros sur ton mur constellé 12
         Reluire et rayonner, malgré les destinées, 12
         À travers les rameaux des profondes années, 12
440 Comme à travers un bois brille un ciel étoilé ; 12
         Quand ma pensée ainsi, vieillissant ton attique, 12
         Te fait de l'avenir un passé magnifique, 12
         Alors sous ta grandeur je me courbe effrayé, 12
         J'admire, et, fils pieux, passant que l'art anime, 12
445 Je ne regrette rien devant ton mur sublime 12
         Que Phidias absent et mon père oublié ! 12
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