HUG_16/HUG229
Victor Hugo
LES VOIX INTÉRIEURES
1837
VI
         Oh ! vivons ! disent-ils dans leur enivrement. 12
         Voyez la longue table et le festin charmant 12
         Qui rayonne dans nos demeures ! 8
         Nous semons tous nos biens n'importe en quels sillons. 12
5 Riches, nous dépensons, nous perdons, nous pillons 12
         Nos onces d'or ; jeunes, nos heures 8
         Jette ta vieIlle Bible, ô jeune homme pieux ! 12
         Quitte église et collège, et viens chez nous ! — Joyeux, 12
         Entourés de cent domestiques, 8
10 Buvant, chantant, riant, nous n'insultons pas Dieu, 12
         Et nous lui permettons de montrer son ciel bleu 12
         Par le cintre de nos portiques ! 8
         De quoi te servira ton labeur ennuyeux ? 12
         Sais-tu ce que diront les belles aux doux yeux 12
15 Dont le sourire vaut un trône ? 8
         — O jeune homme inutile ! — Et puis elles riront. 12
         — Oh ! que de peine il prend pour donner à son front 12
         La couleur de son livre jaune ! 8
         Nous, éblouis de feux, de concerts, de seins nus, 12
20 Nous vivons ! — Nous avons des bonheurs inconnus 12
         À la foule avare et grossière, 8
         Quand dans l'orchestre, où rien ne grandit qu'en tremblant, 12
         La fanfare, tantôt montant, tantôt croulant, 12
         S'enfle en onde ou vole en poussière ! 8
25 L'homme à tout ce qu'il fait dans tous les temps mêla 12
         La musique et les chants. — Amis c'est pour cela 12
         Que la Guerre qui nous enivre, 8
         Noble déesse à qui tout enfants nous songions, 12
         Fait chanter en avant des sombres légions 12
30 Les clairons aux bouches de cuivre ! 8
         O rois, pour vous la guerre et pour nous le plaisir ! 12
         Vous vivez par l'orgueil et nous par le désir. 12
         Nous avons tous notre part d'âmes. 8
         Nous avons, les uns craints et les autres aimés, 12
35 Vous les empires, nous les boudoirs parfumés, 12
         Vous les hommes, et nous les femmes. 8
         Prêtres, mages, docteurs, savants, nous font pitié ! 12
         Pauvres songeurs qui vont expliquant à moitié 12
         L'ombre dont l'Éternel se voile, 8
40 Tantôt lisant un livre et hués des valets, 12
         Tantôt assis la nuit sur le toit des palais, 12
         Épelant d'étoile en étoile ! 8
         Fous qui cherchent un centre au globe obscur du ciel ! 12
         Nous, rions ! — Il n'est rien ici-bas de réel 12
45 Que ce que tient la main e l'homme. 8
         Donnons leur saint bonheur pour les plaisirs maudits, 12
         Pour une Ève au front pur leur vague paradis, 12
         Et leur sphère pour une pomme ! 8
         Qu'est-ce que la science à côté de l'amour ? 12
50 L'hiver donne la neige et le soleil le jour. 12
         Aimons ! chantons ! trêve aux paroles ! 8
         Préférons, puisque enfin, nos cœurs flambent encor, 12
         Aux discours larmoyants le choc des coupes d'or, 12
         Aux vieux sages les belles folles ! 8
55 Nature, nous buvons aux flots que tu répands ! 12
         Toujours nous nos hâtons de jouir aux dépens 12
         Du penseur prudent qui diffère. 8
         Nous ne songeons, prenant les biens sans les choisir, 12
         Qu'à dissoudre ici-bas toute chose en plaisir. 12
60 Quant à Dieu, nous le laissons faire ! » 8
         Le sage cependant, qui songe à leur destin, 12
         Ramasse tristement les miettes du festin, 12
         Tandis que l'un l'autre ils s'enchantent ; 8
         Puis il donne ce pain aux pauvres oubliés, 12
65 Aux mendiants rêveurs, en leur disant : — Priez, 12
         Priez pour ces hommes qui chantent ! 8
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