HUG_16/HUG239
Victor Hugo
LES VOIX INTÉRIEURES
1837
PASSÉ
XVI
         C'était un grand château | du temps de Louis treize. 6+6
         Le couchant rougissait | ce palais oublié. 6+6
         Chaque fenêtre au loin, | transformée en fournaise, 6+6
         Avait perdu sa forme | et n'était plus que braise. 6+6
5 Le toit disparaissait | dans les rayons noyé. 6+6
         Sous nos yeux s'étendait, | gloire antique abattue, 6+6
         Un de ces parcs dont l'herbe | inonde le chemin, 6+6
         dans un coin, de lierre | à demi revêtue, 6+6
         Sur un piédestal gris, | l'hiver, morne statue, 6+6
10 Se chauffe avec un feu | de marbre sous sa main. 6+6
         O deuil ! Le grand bassin | dormait, lac solitaire. 6+6
         Un Neptune verdâtre | y moisissait dans l'eau. 6+6
         Les roseaux cachaient l'onde | et l'eau rongeait la terre. 6+6
         Et les arbres mêlaient | leur vieux branchage austère, 6+6
15 D' tombaient autrefois | des rimes pour Boileau. 6+6
         On voyait par moments | errer dans la futaie 6+6
         De beaux cerfs qui semblaient | regretter les chasseur ; 6+6
         Et, pauvres marbres blancs | qu'un vieux tronc d'arbre étaie 6+6
         Seules, sous la charmille, | hélas ! changé en haie, 6+6
20 Soupirer Gabrielle | et Vénus, ces deux sœurs ! 6+6
         Les manteaux relevés | par la longue rapière, 6+6
         Hélas ! ne passaient plus | dans ce jardin sans voix ; 6+6
         Les tritons avaient l'air | de fermer la paupière. 6+6
         Et, dans l'ombre, entr'ouvrant | ses mâchoires de pierre, 6+6
25 Un vieux antre ennuyé | bâillait au fond du bois. 6+6
         Et je vous dis alors : | — Ce château dans son ombre 6+6
         A contenu l'amour, | frais comme en votre cœur, 6+6
         Et la gloire, et le rire, | et les fêtes sans nombre, 6+6
         Et toute cette joie | aujourd'hui le rend sombre, 6+6
30 Comme un vaste noircit | rouillé par sa liqueur. 6+6
         Dans cet antre, la mousse | a recouvert la dalle, 6+6
         Venait, les yeux baissés | et le sein palpitant, 6+6
         Ou la belle Caussade | ou la jeune Candale, 6+6
         Qui, d'un royal amant | conquête féodale, 6+6
35 En entrant disait Sire, | et Louis en sortant. 6+6
         Alors comme aujourd'hui, | pour Candale ou Caussade, 6+6
         La nuée au ciel bleu | mêlait son blond duvet, 6+6
         Un doux rayon dorait | le toit grave et maussade, 6+6
         Les vitres flamboyaient | sur toute la façade, 6+6
40 Le soleil souriait, | la nature rêvait ! 6+6
         Alors comme aujourd'hui, | deux cœurs unis, deux âmes, 6+6
         Erraient sous ce feuillage | tant d'amour a lui ; 6+6
         Il nommait sa duchesse | un ange entre les femmes, 6+6
         Et l'œil plein de rayons | et l'œil rempli de flammes 6+6
45 S'éblouissaient l'un l'autre, | alors comme aujourd'hui ! 6+6
         Au loin dans le bois vague | on entendait des rires. 6+6
         C'étaient d'autres amants, | dans leur bonheur plongés. 6+6
         Par moments un silence | arrêtait leurs délires. 6+6
         Tendre il lui demandait : | D' vient que tu soupires ? 6+6
50 Douce, elle répondait : | D' vient que vous songez ? 6+6
         Tous deux, l'ange et le roi, | les mains entrelacées, 6+6
         Ils marchaient, fiers, joyeux, | foulant le vert gazon, 6+6
         Ils mêlaient leurs regards, | leur souffle, leurs pensées… — 6+6
         O temps évanouis ! | ô splendeurs éclipsées ! 6+6
55 O soleils descendus | derrière l'horizon ! 6+6
mètre profil métrique : 6+6
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