HUG_16/HUG250
Victor Hugo
LES VOIX INTÉRIEURES
1837
APRÈS UNE LECTURE DE DANTE
XXVII
         Quand le poète peint l'enfer, il peint sa vie : 12
         Sa vie, ombre qui fuit de spectres poursuivie ; 12
         Forêt mystérieuse où ses pas effrayés 12
         S'égarent à tâtons hors des chemins frayés ; 12
5 Noir voyage obstrué de rencontres difformes ; 12
         Spirale aux bords douteux, aux profondeurs énormes, 12
         Dont les cercles hideux vont toujours plus avant 12
         Dans une ombre où se meut l'enfer vague et vivant ! 12
         Cette rampe se perd dans la bruime indécise ; 12
10 Au bas de chaque marche une plainte est assise, 12
         Et l'on y voit passer avec un faible bruit 12
         Des grincements de dents blancs dans la sombre nuit. 12
         Là sont les visions, les rêves, les chimères ; 12
         Les yeux que la douleur change en sources amères, 12
15 L'amour, couple enlacé, triste, et toujours brûlant, 12
         Qui dans un tourbillon passe une plaie au flanc ; 12
         Dans un coin la vengeance et la faim, sœurs impies, 12
         Sur un crâne rongé côte à côte accroupies ; 12
         Puis la pâle misère au sourire appauvri ; 12
20 L'ambition, l'orgueil, de soi-même nourri, 12
         Et la luxure immonde, et l'avarice infâme, 12
         Tous les manteaux de plomb dont peut se charger l'âme ! 12
         Plus loin, la lâcheté, la peur, la trahison 12
         Offrant des clefs à vendre et goûtant du poison ; 12
25 Et puis, plus bas encore, et tout au fond du gouffre, 12
         Le masque grimaçant de la Haine qui souffre ! 12
         Oui, c'est bien là la vie, ô poète inspiré, 12
         Et son chemin brumeux d'obstacles encombré. 12
         Mais, pour que rien n'y manque, en cette route étroite 12
30 Vous nous montrez toujours debout à votre droite 12
         Le génie au front calme, aux yeux pleins de rayons, 12
         Le Virgile serein qui dit : Continuons ! 12
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