HUG_23/HUG1019
Victor Hugo
LES QUATRE VENTS DE L'ESPRIT
1881
II
LE LIVRE DRAMATIQUE
— LA FEMME —
LES DEUX TROUVAILLES DE GALLUS
I
MARGUARITA
COMÉDIE
PERSONNAGES
LE DUC GALLUS.
NELLA.
GEORGE.
LE BARON GUNICH,
chambellan.
LE BARON D'HOLBURG,
soldat.
— En Souabe. 17.. —
Un burg dans une forêt. Intérieur de la grande salle du rez-de-chaussée. Aspect de ruine. Le dénûment rustique mêlé au délabrement seigneurial. De vieilles statues dans des niches, de l’herbe dans le pavé. Dans les coins, des débris. Une table de chêne. Des chaises de bois. Vaisselle d’étain et grosse poterie sur une planche. Coffres le long des murs. Près de la table, sur un bahut de paysan, des in-folio reliés en parchemin. Un ou deux sont ouverts. Dans l’angle à gauche, sous une voussure en ogive, un enfoncement fermé d’une porte à deux volets. À droite, sur le devant, la tourelle de l’escalier en spirale qui mène aux étages d’en haut. Cette tourelle est contiguë à la muraille. La porte de la tourelle s’ouvre sur le devant du théâtre. On en voit les premières marches. Le mur de la tourelle est percé de petites fenêtres longues et étroites. Au fond une grande porte, tout ouverte, donnant sur la forêt. Fenêtres démantelées. Volets descellés. Çà et là des vitres cassées.
SCENE PREMIERE
LE DUC GALLUS, GUNICH.
Ils entrent par la porte du fond. Le duc, élégant, beau, grisonnant, environ cinquante ans, avec la prétention de n’en paraître que quarante. Il a un pardessus de voyage. Gunich est vieux.
LE DUC GALLUS
         Que sais-tu d’elle ?
GUNICH
         Rien. — Son nom, c’est tout. Nella.
LE DUC GALLUS
         Tes talents d’espion ont été jusque-là ! 12
Il regarde autour de lui le délabrement.
         Donc, c’est dans ce taudis qu’habite cette fille ! 12
GUNICH
         Avec son père.
LE DUC GALLUS
         Seule en ce burg !
GUNICH
         Sans famille.
LE DUC GALLUS
         Elle a tous les attraits, me dis-tu.
GUNICH, saluant.
5 Réunis.
LE DUC GALLUS
         Le plus beau des oiseaux dans le plus laid des nids ! 12
Regardant dans la salle.
         Personne.
Il frappe du pied sur le pavé et heurte le marteau sur la porte.
         On ne vient pas. — Entrons.
Ils avancent de quelques pas. Il hausse la voix et appelle.
         À la boutique !
Silence et solitude dans le burg.
Le duc Gallus regarde de toutes parts si personne ne paraît. Gunich le suit jusque sur le devant du théâtre.
GUNICH
         Souffrez que je vous parle un moment politique. 12
         Altesse, en attendant, votre neveu grandit. 12
LE DUC GALLUS
10 Il ne me gêne point, puisqu’il reste inédit. 12
GUNICH
         Ces complications sont fâcheuses en somme. 12
         Moi, j’eusse, monseigneur, supprimé le jeune homme. 12
         Tout ou rien. Pourquoi faire une chose à demi ? 12
LE DUC GALLUS
         Et l’adoucissement des mœurs, mon cher ami ! 12
15 On prend une couronne, et l’on n’est pas hostile. 12
         Mon frère laisse un fils. Tuer l’enfant ! Vieux style. 12
         Fi ! C’est de mauvais goût. On usurpe aujourd’hui 12
         Avec indulgence.
GUNICH
         Humpf !
LE DUC GALLUS
         Mon frère mort, l’ennui
         Me prit. Être sujet d’un marmot, c’était rude ; 12
20 Je fis je ne sais plus trop quelle platitude 12
         À Kaunitz, et je fus reconnu duc régnant. 12
         Je me débarrassai du mioche en l’éloignant. 12
         Dans ces bois, comme fils d’un vieux maître de forge, 12
         Je l’ai fait élever. C’est l’étudiant George. 12
25 Point de dégât. J’ai mis dans ces monts, purs sommets, 12
         Mon prince légitime en sevrage à jamais. 12
         Incognito, tout seul avec toi, sans escorte, 12
         Je viens de temps en temps voir comment il se porte. 12
         Il ne se doute pas qu’il est duc.
GUNICH
         C’est profond,
         Mais doux.
LE DUC GALLUS
30 Les rois se font, mon cher, et se défont.
GUNICH
         Humpf !
LE DUC GALLUS
         Ce que nous nommons nos droits, nous autres princes,
         Sont-ce des droits ? Oui. Non. Puisque j’ai les provinces, 12
         Je les garde. Elles sont à mon neveu, mais quoi ! 12
         Étant un peu larron, je suis d’autant plus roi ! 12
35 Le premier qui fut roi fut un voleur sans juges. 12
         Bah ! Tout est bien, les bois sont d’augustes refuges, 12
         Ce garçon est vivant, les nids chantent, les cieux 12
         Sont sur nous. Quant à moi, je règne de mon mieux ; 12
         J’ai brisé les vieux jougs et les vieilles bricoles, 12
40 Supprimé la potence, ouvert beaucoup d’écoles, 12
         Diminué l’impôt, semé le vrai, dissous 12
         L’erreur, et je n’ai pas de remords pour deux sous. 12
         Je tolère dans l’ombre un neveu qui s’ignore. 12
         Claudius de Hamlet guette la pâle aurore, 12
45 Mais il est Claudius et l’enfant est Hamlet. 12
         Moi, nul spectre ne vient me saisir au collet. 12
         Ce que j’ai, c’est l’ennui. Le trône, triste proie ! 12
         Sais-tu ce que je suis ? Un pauvre homme de joie. 12
         Plutôt bon que mauvais ; très canaille ; occupé, 12
50 Mais oisif ; fort penaud. Comme on est attrapé ! 12
         L’ambitieux pensif, usurpateur en herbe, 12
         Dit en préméditant le trône : — C’est superbe ! 12
         On est le maître ; on a le budget plein les mains ; 12
         Le prince resplendit, regardé des humains, 12
55 Au-dessus de la terre ; il est dans la comète ! 12
         Vite, ôte-toi de là, petit, que je m’y mette ! — 12
         C’est bon, j’ai pris la place, et je règne. À quel prix ! 12
         Quel néant ! Un respect qui ressemble au mépris ; 12
         Voir le fiel dans les cœurs et le miel sur les langues ; 12
60 Une dorure, pas solide ; des harangues ; 12
         Des valets ; point d’amis ; de faux éphestions ; 12
         Des malédictions, des indigestions ; 12
         Des tedeums chantés par des prêtres athées ; 12
         Du fracas, des grandeurs vaguement insultées 12
65 Par cette conscience énorme des vivants, 12
         Sombre sous les rois, comme une mer sous le vents ; 12
         En chasse, en guerre, un tas de flatteurs déshonnêtes 12
         Vous aidant à viser les peuples et les bêtes ; 12
         Les vastes bâillements du cérémonial ; 12
70 Beaucoup d’enterrement mêlé d’un peu de bal ; 12
         Le rang suprême, un mot ; le pouvoir, un problème ; 12
         Ne jamais être sûr qu’une femme vous aime ; 12
         Voilà ce qu’on usurpe, ami. — Si j’avais su ! 12
GUNICH
         Vous êtes triomphant, grand, couronné…
LE DUC GALLUS
         Déçu.
75 Ah ! De la chose sceptre et de la chose trône, 12
         J’en suis revenu, va. J’y tiens peu. Pas de prône 12
         Plus sot que l’étiquette, et pas d’orgueil plus creux. 12
         C’est un art des puissants de n’être pas heureux. 12
         Ils appellent cela la majesté. C’est bête. 12
80 Trop de couronne, hélas, fait qu’on n’a plus de tête. 12
         Sais-tu ce qui serait mon goût ? Vivre à Paris. 12
         Rome a son carnaval, Stamboul a ses houris, 12
         Mais Paris ! Oui, c’est là qu’il faudrait que je vinsse 12
         Pour être un chenapan sans cesser d’être un prince. 12
85 Un chenapan, vois-tu, c’est un sage gouailleur 12
         Que Paris seul produit, qui rit, cueille la fleur 12
         Et la fille, est féroce au plaisir, vit, s’attable, 12
         Chante, danse, extermine, affreux gueux, et bon diable. 12
         Le scrupule en un coin de son cœur se tient coi. 12
90 Être ça, c’est vraiment exister. C’est pourquoi, 12
         Quand je pense à Paris, je me dis : c’est la ville ! 12
         Là le mal n’est pas laid, la fange n’est pas vile ! 12
         Jamais comme à Paris les gens d’esprit n’ont pu 12
         Savourer le parfum d’un éden corrompu ; 12
95 Paris gâte la femme et l’homme, et les attaque 12
         Par tout le paradis que peut faire un cloaque. 12
         J’aime Paris, de vice et de grandeur pavé. 12
         N’y songeons pas. Je suis à mon sceptre rivé. 12
         Je suis le patient du trône. Roi, je bâille. 12
100 Ah ! N’être qu’un bourgeois, quel bonheur ! On ripaille, 12
         On s’amuse, on se vautre, amis, du vin, du rhum, 12
         Du gin ! Et pas d’altesse, et pas de décorum, 12
         On boit, la joie accourt et se livre en personne, 12
         Et vous la possédez ! Sais-tu que je grisonne ? 12
GUNICH
         Mais…
LE DUC GALLUS
105 Je grisonne ! — Or, j’ai, par-dessus le marché,
         Le désir bienveillant de commettre un péché. 12
         Quel péché ? Le meilleur, le grand, le vrai, l’unique. 12
         L’amour. Attention. Mon cœur se communique. 12
         Tout ce que le destin offre, j’en ai voulu ; 12
110 Ce sac, je l’ai vidé ; ce livre, je l’ai lu. 12
         Eh bien, Gunich, le fond du sort, le but de l’homme, 12
         C’est Elle !
GUNICH
         Elle ? Qui donc ?
LE DUC GALLUS
         Elle ! Celle qu’on nomme
         Plaisir, Tourment, Enfer et Ciel, Bien, Mal, Oui, Non. 12
         Elle ! En Grèce Aspasie. Elle ! En France Ninon. 12
115 Écoute, ô confident du prince ! Combler d’aise 12
         Quelque fille sans cœur, sans préjugés, mauvaise, 12
         Charmante, aux grands yeux bleus, ou noirs, se portant bien ; 12
         Avoir ma Pompadour comme un roi très chrétien, 12
         Je prémédite ça ! Mille défauts, pas veuve, 12
120 Et je la cherche aux bois pour l’avoir toute neuve. 12
         Tel est mon idéal. L’ennui, j’en fais l’aveu, 12
         Me ronge, je confie au bon Dieu mon neveu, 12
         Et moi, de mon côté, je vais à l’aventure ; 12
         Je suis un cœur errant quêtant sa nourriture. 12
125 Vois, je bâille. J’ai faim. Je n’ai rien sous la dent. 12
         Je voudrais rencontrer quelque être indépendant 12
         Dont je sois le despote et qui me mène en laisse ; 12
         Je cherche cette chose exquise : une drôlesse. 12
GUNICH
         Monseigneur, ce n’est point impossible à trouver. 12
LE DUC GALLUS
         Mais je la veux sauvage.
GUNICH
130 Il la faudra rêver,
         En ce cas, — C’est un peu de complaisance à mettre, — 12
         Et ne pas prendre trop votre rêve à la lettre. 12
         Sauvage presque.
LE DUC GALLUS
         O lacs, ô montagnes, qu’emplit
         Le grand songe orageux du torrent dans son lit, 12
135 Du hallier, de la source, et de la bête fauve, 12
         Où l’antre vaguement s’arrondit en alcôve, 12
         Où Pan se remarie et change de maisons 12
         Avec les douze mois et les quatre saisons, 12
         Espaces que la nuit ensemence d’étoiles, 12
140 Ronces où l’araignée ourdit ses sombres toiles, 12
         J’accours, je viens sonder vos abîmes profonds ; 12
         Dégoûté des bourreaux, et même des bouffons, 12
         Accablé de respect, obsédé de richesse, 12
         Las de cet à peu près qu’on nomme une duchesse, 12
145 Blasé, mais confiant, ivre du grand concert, 12
         Je viens chercher Vénus toute nue au désert, 12
         Je tends les bras vers vous, bois, monts, épithalame ! 12
         O nature, un sourire ! ô forêts, une femme ! 12
GUNICH
         O forêts, une vierge !
LE DUC GALLUS
         Oui, vierge. J’y consens.
150 Un démon vierge ! Un être aux penchants malfaisants 12
         Ayant l’aspect du lys que la nature encense ! 12
         Laïs Agnès ! Le monstre à l’état d’innocence ! 12
         C’est curiosité, rien de plus ; mais j’aurais 12
         Cet appétit. La touffe épaisse des forêts 12
155 Contient tout ; fleurs, venins. Ami, gagner le quine 12
         D’un ange contenant en germe une coquine ! 12
         Comprends-tu ? L’observer ! Voir aboutir au mal 12
         L’innocence à tâtons dans l’instinct animal, 12
         Peser dans la vertu ce que la chair en ôte, 12
160 Assister dans une âme à l’aube de la faute, 12
         Je ne suis pas méchant, mais j’aimerais ce jeu. 12
         Moi, des crimes, fi donc ! Mais des vices, parbleu ! 12
         Quel plaisir, se gratter du doigt la boîte osseuse, 12
         Et se dire tout bas : bon ! Elle est paresseuse, 12
165 Elle hait le travail, elle aime les bijoux, 12
         Elle me trompera pour d’affreux sapajous, 12
         Elle est chaque jour pire, elle est chaque jour moindre, 12
         Elle sent avec joie en elle Phryné poindre, 12
         Elle ignore l’honneur, le devoir, la raison ; 12
170 Elle a l’éclosion sinistre du poison ! 12
         Se dire : de farouche elle devient servile, 12
         La faunesse des champs est catin à la ville, 12
         Néère tourne mal et se change en Lola, 12
         Assez déesse ici pour être diable là ! 12
175 Elle a des yeux profonds de plus en plus funèbres, 12
         C’est une gueuse, ô joie ! Et voir, dans les ténèbres, 12
         Lentement, dépouillant tout voile, tout remord, 12
         Toute pudeur, avec le regard de la mort, 12
         Sombre comme Astarté, blanche comme Suzanne, 12
180 De la vierge au front pur sortir la courtisane ! 12
         Et se dire : c’est bien ! Je vais la dévorer ! 12
         Le tout pour rire.
GUNICH
         Au fait, c’est gai.
LE DUC GALLUS
         Flâner, errer,
         Se refaire le cœur !
GUNICH
         Bravo.
LE DUC GALLUS
         J’ai des nausées
         Des femmes qui chez nous naissent apprivoisées. 12
185 Cet immense plaisir, corrompre, on ne l’a pas. 12
         Leur fuite est l’art savant de faire tous les pas. 12
         Ces prudes ! La Macette est dans la Cidalise. 12
         Elles baissent les yeux en sortant de l’église ; 12
         Elles prennent pour rien des airs majestueux ; 12
190 Leur croupe se recourbe en replis vertueux. 12
         Moi qui sais le tarif, voir ces saintes-nitouches 12
         S’offrir dans l’ombre en vente et faire les farouches, 12
         Ça m’assomme. Et je viens chercher en d’autres lieux 12
         Quelque chose de pis, c’est-à-dire de mieux. 12
195 Je viens ici, parmi les ignorances franches, 12
         Parmi l’échange obscur des baisers sous les branches, 12
         Parmi les impudeurs naïves, faire un choix. 12
         L’acclimatation d’une femme des bois 12
         À la cour, c’est mon rêve, ami !
GUNICH
         Si, par prodige,
         Vous la trouvez…
LE DUC GALLUS
200 Je veux la dévorer, te dis-je.
GUNICH
         Je vois ce qu’il vous faut, une femme à croquer. 12
LE DUC GALLUS
         Je m’ennuie !
GUNICH
         Il serait étrange de manquer
         De femme quand on est prince.
LE DUC GALLUS
         Si, d’aventure,
         Nous allions déterrer ici la créature ! 12
         Je l’espère !
GUNICH
205 Et le crois. Grattons du bec le sol.
         Une allemande avec un regard espagnol 12
         Habite en ce burg.
Regardant au dehors par une des fenêtres ruinées.
         Tiens, à point nommé, c’est elle !
LE DUC GALLUS Regardant par la même fenêtre, avec un geste de stupeur.
         Et c’est lui !
GUNICH
         Duo.
LE DUC GALLUS
         C’est mon neveu !
GUNICH
         C’est la belle !
LE DUC GALLUS
         Çà, que fait-il céans ?
GUNICH
         Dame ! Il est prétendant.
210 Je ne suis pas du tout surpris de l’incident. 12
         Vous l’avez dans ces bois mis avec soin vous-même. 12
         Il flâne. Il est vivant, il en profite. Il aime. 12
         Rapportez-vous-en donc aux jocrisses locaux ! 12
         Je m’étais renseigné près de tous les échos, 12
215 j’ignorais ce détail. Chimène a son Rodrigue. 12
         Je comprends. La nature est une immense intrigue ; 12
         il aura rencontré la belle, par hasard. 12
         Le hasard, monseigneur, quel dieu ! Mais quel gueusard ! 12
         Dans les bois on a droit à l’églogue ; l’eau coule, 12
220 l’air souffle, on est garçon et fille, et l’on roucoule. 12
Il regarde par la fenêtre.
         Ce vieux burg est ainsi construit qu’ils sont forcés 12
         de suivre les remparts tout le long des fossés. 12
Montrant la porte qui ouvre sur l’escalier.
         Vous allez les revoir sortir par la tourelle. 12
LE DUC GALLUS
         Ah çà, mais me voilà jaloux !
GUNICH
         Et de qui ?
LE DUC GALLUS
         D’elle !
         De lui !
GUNICH
225 Vous allez vite en besogne. Comment,
         Vous avez vu, de loin, cette belle, un moment, 12
         Prince, et voilà le feu qui prend à votre altesse ! 12
LE DUC GALLUS
         Être vite amoureux, c’est de la politesse. 12
         Et puis, chacun son genre, ami. C’est ma façon, 12
230 À moi, de me hâter de perdre la raison. 12
GUNICH
         Faites.
Il rit.
LE DUC GALLUS
         Quoi ! L’on m’indique en ce donjon sinistre
         Une belle ! J’accours, et tu ne veux pas, cuistre, 12
         Dadais, triple crétin, qu’en ce pays de loups 12
         J’enrage, et que je sois furieux et jaloux ! 12
235 Je trouve mon neveu qui courtise la dame ! 12
GUNICH
         Vous usurpez le trône, il usurpe la femme. 12
         Carambolage.
LE DUC GALLUS
         Il a la bride sur le cou.
         N’étant pas roi, qu’a-t-il besoin d’un garde-fou ? 12
         En fait de liberté jamais je ne lésine. 12
240 Il est étudiant ici près ; il voisine. 12
         Il était sur la piste avant moi. C’est flagrant. 12
         Mais, bah ! Je lutterai. Sais-tu qu’il est fort grand, 12
         Ce petit ?
GUNICH
         C’est un homme.
LE DUC GALLUS
         En outre il a l’astuce
         D’être beau.
GUNICH
         Prétendant à deux tranchants.
Avec un sourire.
         Je l’eusse
         Supprimé.
LE DUC GALLUS
245 Ce garçon est deux fois mon rival.
GUNICH
         Droit, mince, il doit avoir bonne mine à cheval. 12
LE DUC GALLUS
         En politique il a son droit, et près des femmes 12
         Sa figure.
GUNICH
         Il fallait, lorsque nous triomphâmes,
         En finir de l’enfant. Certe, ainsi nous eussions 12
250 Dans leur source extirpé les révolutions. 12
         L’obscure pression des successeurs possibles 12
         Trouble un règne ; un amas d’incidents invisibles 12
         Se forme, et le pouvoir ne peut se maintenir. 12
         Qui veut régner doit faire eunuque l’avenir. 12
255 Monseigneur, on verrait du fait qui vous tracasse 12
         Rire Machiavel.
LE DUC GALLUS
         Et plus encor Boccace.
         Oh ! Ce George ! Abuser de ce qu’il n’est pas roi 12
         Pour aimer, profiter de son retrait d’emploi 12
         Pour me prendre ma place ici. Quelle canaille ! 12
260 Dois-je persévérer ? Faut-il que je m’en aille ? 12
         Conclusion : je suis dans un bois, et volé. 12
         Cupidon à Jupin escroque Sémélé. 12
         George est dans le réel, moi je suis dans le rêve. 12
         Satan, jadis, prit-il Adam ? Non. Il prit ève. 12
265 Adam, c’est la puissance, ève est l’amour. Satan, 12
         Entre les deux façons qu’on a d’être sultan, 12
         Choisissait la meilleure en s’adjugeant la femme. 12
         Moi, j’ai fait le contraire. À présent je réclame. 12
         Trop tard. Empanaché, bardé d’un grand cordon, 12
270 Je suis Mamamouchi battu par Céladon. 12
         Mon neveu rit, je règne ; il vit, je me lamente, 12
         Et j’enrage. Et je vois dans ses mains mon amante 12
         Au pillage. J’ai l’ombre, il a la proie. Et moi, 12
         Morbleu, je me sens dupe à force d’être roi ! 12
GUNICH
         Prince, vous êtes l’aigle, et vous planez.
LE DUC GALLUS
275 Sans joie.
         Le prince est un niais puissant ; l’aigle est une oie. 12
         Les palais, la fanfare, et les arcs triomphaux, 12
         L’amour des sujets, l’or, le faste, c’est du faux ; 12
         Le trône nous enferme en son cercle héraldique ; 12
280 Celui qu’on aime est roi ; celui qui règne abdique. 12
         Donc, voyant le garçon, beau, jeune, épris, pas vieux… 12
GUNICH
         Vous en êtes jaloux…
LE DUC GALLUS
         Non. J’en suis envieux !
         Vois-tu, l’heureux c’est lui, moi je suis l’imbécile. 12
         Je changerais fort bien avec lui.
GUNICH
         C’est facile.
LE DUC GALLUS
         Non, s’il est aimé.
GUNICH
         Quoi ! Vous tremblez, vous !
LE DUC GALLUS
285 Moqueur !
GUNICH
         Vous, prince !
LE DUC GALLUS
         On prend un trône, on ne prend pas un cœur.
         Pourtant je lutterai.
GUNICH
         Mais il est d’autres femmes.
LE DUC GALLUS
         Non.
Surprenant un ricanement de Gunich.
         Sous ta flatterie on sent tes épigrammes.
         Tu penses que je suis inepte. Je te dis 12
290 Que mes aïeux livraient bataille un contre dix, 12
         Qu’étant grison, je dois affronter ce jeune homme, 12
         Que j’ignore comment cette fille se nomme, 12
         Que j’ai marché dans l’herbe et bu dans les ruisseaux, 12
         Que depuis ce matin j’entends un tas d’oiseaux 12
295 Qui font l’amour dans l’ombre au-dessus de ma tête, 12
         Que George est bien plus fort que moi, puisqu’il est bête, 12
         Du moins je le suppose en voyant son succès, 12
         Que je devrais m’enfuir si je réfléchissais, 12
         Que puisque cette fille habite une masure 12
300 Elle rêve un palais, qu’elle est vaine, peu sûre, 12
         Coquette, pauvre, avec des fleurs dans ses cheveux, 12
         Et que c’est pour cela, butor, que je la veux ! 12
         Je te dis qu’il n’est pas d’autre femme sur terre. 12
GUNICH
         Le couple se croit seul en ce burg solitaire, 12
305 observons-les. J’entends dans l’escalier des pas. 12
         Ce sont eux. Les voilà de retour ici-bas. 12
LE DUC GALLUS
         Que de choses seront à la mort révélées ! 12
         On saura le secret du vent, des giboulées, 12
         des roses, de l’instinct féminin et viril, 12
310 des madrigaux dont est formé le mois d’avril ! 12
L’œil tourné vers l’escalier.
         Ils descendent du ciel en effet. Quelle ivresse, 12
         être deux amoureux ! Que Chloé soit traîtresse, 12
         qu’importe ! Daphnis bête est un heureux berger. 12
Paraissent George et NELLA Ils descendent l’escalier de la tourelle, George le premier, donnant la main à NELLA Le duc Gallus et Gunich se retirent en arrière de la tourelle, de façon à n’être pas aperçus. De ce recoin, le duc ne voit que GEORGE Nella reste sous la porte de la tourelle debout sur la dernière marche de l’escalier. Le duc contemple la bonne mine de GEORGE
         Décidément, vingt ans, c’est charmant. C’est léger. 12
         George est beau.
SCÈNE II
LES MÊMES. NELLA. GEORGE.
GEORGE
         Nella !
NELLA
315 George ! — Ami, je vous renvoie.
GEORGE
         À bientôt.
NELLA
         Oui. Prenez garde qu’on ne vous voie.
         Quel malheur que je sois fille noble !
GEORGE
         Et que moi
         Je sois roturier !
NELLA
         George !
GEORGE
         Oh ! Je ne sais pourquoi,
         Mais je fais en moi-même un roman. J’imagine 12
320 Que je ne connais point au vrai mon origine. 12
         J’ai le pressentiment d’un destin inconnu. 12
         Mais non, je ne suis rien que le premier venu. 12
         J’ose vous adorer, Nella.
LE DUC GALLUS, à part.
         Quelle bravoure !
NELLA
         Profitez du moment où mon père laboure 12
325 Au fond de son enclos, et fuyez par le bois. 12
LE DUC GALLUS, à Gunich.
         Son père ? Est-ce un soldat, ou bien un villageois ? 12
Par la fenêtre il montre à Gunich quelqu’un au dehors.
         C’est ce bon vieux là-bas courbé sur sa charrue. 12
GEORGE
         Vous êtes sur ma cendre une flamme apparue ; 12
         Sans vous je ne vis pas. Quand pourrai-je, à genoux, 12
         Vous épouser ?
NELLA
330 Hélas ! Je ne sais. Cachez-vous.
         Mon père est encor plein d’orgueil nobiliaire. 12
GEORGE
         Le donjon vieillissant n’a pas honte du lierre. 12
         Pourquoi ce vétéran me repousserait-il ? 12
         Mon chaste amour ressemble à son farouche exil. 12
335 Nous serions là, devant son front que l’âge ploie, 12
         Nous aimant, et quel mal lui ferait notre joie ? 12
NELLA
         Il est bon. Attendons. Dieu nous aidera.
GEORGE
         Non.
         J’accuse Dieu. Pourquoi suis-je un homme sans nom ? 12
NELLA
         Ami !
GEORGE
         Mon âme est franche et mon destin est louche.
NELLA
         George !
Le duc Gallus fait des efforts pour voir Nella sans y parvenir.
LE DUC GALLUS, à part.
340 Entendre la voix, c’est presque voir la bouche.
         C’est égal. Maudit mur !
GEORGE
         Ah ! Sort infortuné !
         Pourquoi suis-je puni ? Parce que je suis né. 12
         Il fallait naître noble. Hélas, le grain de sable 12
         Est-il de son néant coupable et responsable ? 12
345 Ah ! Quel accablement ! J’aime au-dessus de moi. 12
NELLA
         Mon George !
GEORGE
         J’ai le cœur trop haut !
NELLA
         Tu serais roi,
         T’aimerais-je mieux ?
GEORGE
         Non. Mais tu serais ma femme.
NELLA
         George, dites-moi vous. Ne troublez pas mon âme. 12
         Vous serez le mari, ne soyez pas l’amant ! 12
         Respectez-moi.
GEORGE
350 Nella, laissez-moi seulement
         Déposer un baiser sur votre main.
NELLA
         J’exige
         Que vous soyez sage.
GEORGE
         Oui.
Elle est restée sur l’escalier. George est hors de la tourelle. Nella tend son bras nu par la lucarne. Il lui prend la main.
NELLA
         Soyez sage, vous dis-je !
GEORGE
         Un seul baiser.
Il lui baise la main avec emportement.
LE DUC GALLUS, à part.
         Trois, quatre ! — Ah ! Tu me le paieras.
         Je suis éperdument amoureux de ce bras. 12
GEORGE
         Adieu, mon âme !
NELLA
         Adieu, mon cœur !
GEORGE
355 Quand reviendrai-je ?
NELLA
         Demain.
GEORGE
         Non. Aujourd’hui.
George furtivement et sans regarder s’esquive par une des fenêtres qui font brèche. Le duc Gallus et Gunich s’effacent dans l’ombre de la tourelle. Il ne les voit pas. Nella reste seule. On la voit dans l’escalier de la tourelle, pensive, cherchant par la lucarne à voir encore de loin George, qui a disparu.
LE DUC GALLUS, à part.
         Le paradis, quel piège !
         Comme ils sont pris ! L’amour est le profond jardin 12
         Au fond duquel est Dieu caché. Bravo l’éden ! 12
         Toute cette ombre aimable est d’aube pénétrée. 12
360 Il s’agit maintenant d’y faire mon entrée. 12
         Quærens quem devoret. C’est moi. — George, mon cher, 12
         On vous aime, mais bah ! La beauté c’est la chair, 12
         La femme c’est la faute ; et vous avez le charme, 12
         Jeune homme, vous avez l’amour ; mais j’ai mon arme, 12
365 L’expérience. Ami, vous allez en avant, 12
         Beau, tendre, frais, naïf. Moi, je suis le savant, 12
         L’artiste. Il est ardent, moi calme. Il a l’ivresse, 12
         J’ai l’appétit.
Cependant Nella est sortie de la tourelle ; elle fait quelques pas, et s’arrête, sans voir Gallus et Gunich. Le duc la montre à Gunich.
         Comment trouves-tu ma maîtresse ?
Gunich salue profondément le dos de Nella, immobile sur le devant du théâtre. Le duc Gallus regarde par la fenêtre d’où il a aperçu le père travaillant dans les champs.
         Le pauvre père est dupe, et George tient Nella ! 12
GUNICH
370 Nous venons au secours du père. Enlevons-la. 12
         Vous êtes roi ; je suis un baron pour tout faire. 12
         Donc…
Le duc Gallus fait un signe de tête négatif.
LE DUC GALLUS
         J’ai l’attraction. Je suis la haute sphère.
         Passer près d’elle doit suffire.
NELLA, allant à une armoire.
         Et mon couvert
         Qui n’est pas mis !
Elle tire de l’armoire une nappe de grosse toile très blanche qu’elle étale
sur la table, puis des vaisselles et des gobelets d’étain, un pot de lait et un
pain bis, qu’elle dispose avec symétrie, puis deux assiettes et deux cuillers
de fer, et elle place deux chaises devant les deux assiettes.
Le duc Gallus la contemple. Gunich et lui sont restés au fond de la salle.
Elle ne se doute pas de leur présence.
LE DUC GALLUS, à gunich.
         Va-t’en rêver dans le bois vert.
NELLA, se dépêchant.
         Mon père va rentrer.
LE DUC GALLUS, à gunich.
375 Laisse-nous. Herborise.
Gunich fait une nouvelle révérence au dos de Nella, et sort.
SCÈNE III
LE DUC GALLUS. NELLA.
LE DUC GALLUS, s’avançant et saluant.
         Madame… —
Nella se retourne et le regarde.
À part.
         Elle a grand air. Elle n’est pas surprise.
Haut à Nella.
         Je suis un voyageur qui passe. S’il vous plaît, 12
         Pourrait-on ici boire une tasse de lait ? 12
         En payant ?
NELLA
         Sans payer. Oui, monsieur.
Elle verse du lait dans un gobelet.
Le duc s’assied sur une des deux chaises, et boit une gorgée de lait. Nella va et vient dans la salle, rangeant les meubles et serrant du linge dans les bahuts sans s’occuper de lui.
LE DUC GALLUS, lorgnant la masure.
         Pierre et briques.
380 Édifice à classer parmi les historiques. 12
Lorgnant la fille.
         — Vingt ans. De trop grands yeux, et de trop petits pieds. 12
Revenant à l’inspection du logis.
         — Des ancêtres cassés. Des preux estropiés. 12
         Force héros sans nez, perdus dans les décombres. 12
         Ce mélange imposant de Charlemagnes sombres, 12
385 De Barberousses morts, de Christs, de Jéhovahs, 12
         De saints, que le vulgaire appelle des gravats. 12
         L’auguste bric-à-brac, épars sous la fougère, 12
         Que l’histoire plus tard met sur son étagère. 12
         Une commission de savants trouverait 12
Regardant le chiendent qui pousse entre les pavés.
390 À camper dans cette herbe énormément d’attrait. 12
         L’humidité triomphe, et fait sous ce portique 12
         Prospérer la grenouille, animal aquatique. 12
         Tous les siècles moisis ensemble. Que c’est beau ! 12
         La ruine vraiment vaut presque le tombeau. 12
395 C’est superbe. Les goths, les romains, les sicambres. 12
         Des pierres dans le blé, du gazon dans les chambres, 12
         Un burg, quoi ! C’est là, certe, un rare monument, 12
         Où l’on doit s’ennuyer épouvantablement. 12
Lorgnant Nella.
         — Divine ! Un brin de fleur, et la voilà coiffée ! 12
Haut à NELLA
400 — Mademoiselle, on voit dans les contes de fée 12
         Des belles, comme vous, que garde en une tour 12
         Un dragon, et pour qui des rois meurent d’amour, 12
         Et que viennent sauver des paladins bravaches. 12
         — Ah çà ! Que faites-vous ici ?
NELLA
         Je trais les vaches.
LE DUC GALLUS
405 Traire les vaches. Soit. Il est d’autres bonheurs. 12
         Que faites-vous après ?
NELLA
         Je porte aux moissonneurs
         Leur dîner dans les champs.
LE DUC GALLUS
         Après, belle pensive ?
NELLA
         Je lave à la fontaine et je fais la lessive. 12
LE DUC GALLUS
         Ah ! Grâce pour ces mains charmantes ! — Puis après ? 12
NELLA
410 Je balaie, et je range au cellier nos œufs frais. 12
LE DUC GALLUS
         Après ?
NELLA
         J’ai ma quenouille, ou bien je raccommode
         Ma robe.
LE DUC GALLUS
         Qui n’est pas tout à fait à la mode.
NELLA
         Je ne sais pas.
LE DUC GALLUS
         Après ?
NELLA
         Quand mon père, à pas lents…
Elle montre la fenêtre d’où le duc a déjà aperçu le père.
         — Regardez, — on le voit d’ici. — ces cheveux blancs ! — 12
415 Quand il rentre le soir, je tiens la table prête, 12
         Je mets la nappe.
LE DUC GALLUS
         Et puis ?
NELLA
         Nous soupons tête à tête.
LE DUC GALLUS
         De pain bis ?
NELLA
         Et de lait.
LE DUC GALLUS
         C’est là tout le gala ?
NELLA
         Puis je lui lis un peu de ces gros livres-là. 12
Elle montre les livres sur le bahut qui touche à la table. Le duc tourne la tête et, sans se lever, regarde les titres des livres sur les dossiers des volumes.
LE DUC GALLUS, déchiffrant.
         Homère. Grotius. Polybe, la Genèse. 12
NELLA
420 Ou bien, tout en causant, je couds près de sa chaise, 12
         et, le travail faisant des trous à ses habits, 12
         je les lui double avec de la peau de brebis. 12
         Puis mon père me tend ses bottes, je les ôte. 12
LE DUC GALLUS
         Ensuite ?
NELLA
         Ensuite on fait la prière à voix haute.
         Il m’embrasse, et l’on va dormir.
LE DUC GALLUS, se levant.
         C’est tout ?
NELLA
425 C’est tout.
Le duc s’approche d’un air insinuant avec un sourire d’intelligence.
LE DUC GALLUS
         Qu’avez-vous dans l’esprit ?
NELLA
         Croire en Dieu.
LE DUC GALLUS
         C’est beaucoup.
Nella se remet à faire le ménage de la salle.
Après un silence.
         Vous devez par instants vous sentir sérieuse ? 12
         Vous êtes…
NELLA
         Je ne suis pas même curieuse.
         J’ignore votre nom.
Avec une révérence fière.
         Soyez le bien venu.
LE DUC GALLUS, souriant.
430 Le bonheur est parfois caché dans l’inconnu. 12
Se rapprochant.
         Rêvez-vous ? Pensez-vous ?
NELLA
         Penser, c’est trop. J’espère.
LE DUC GALLUS, accentuant son sourire.
         Mais, belle, il faut aimer quelqu’un.
NELLA
         J’aime mon père.
LE DUC GALLUS
         Mais par des cheveux blancs tout le cœur n’est pas pris. 12
NELLA, le regardant.
         J’aime les cheveux blancs, et non les cheveux gris. 12
435 Maintenant, s’il vous plaît, je vais serrer mon linge. 12
LE DUC GALLUS, à part.
         Une gazelle ayant de l’esprit comme un singe ! 12
Nella retourne à ses occupations d’intérieur. Elle remet la ruine en ordre le plus
qu’elle peut. Elle va et vient, sans faire attention au duc.
LE DUC GALLUS, se rasseyant.
         Ah çà, je n’aime point voir des enterrements. 12
         Ces yeux profonds et bleus comme des firmaments, 12
         Cette fraîcheur timide, et cette rougeur fière, 12
440 Ce front rose qui semble un lever de lumière, 12
         Tout cela n’est pas fait pour garder la maison. 12
         Je crois en vous voyant voir l’aurore en prison. 12
         Oui, vous êtes l’aurore, et vous êtes esclave 12
         Dans la nuit ! Au cachot, seule au fond d’une cave, 12
445 Chez ce bonhomme affreux qu’on appelle l’hiver. 12
         La beauté c’est le fruit, l’indigence est le ver. 12
Regardant la masure.
         Burg sinistre ! Où donc est ton échelle. Ô Latude ! 12
À Nella.
         — Tel que vous me voyez, j’aime la solitude, 12
         À la condition de ne pas être seul. — 12
450 Croupir ! Devenir laide ! Autant vaut le linceul. 12
         Viviane se change en Toinon dans ces bouges. 12
         La taille s’épaissit, les bras deviennent rouges. 12
         Guerre à cet oppresseur infâme, le corset ! 12
         Je viens vous annoncer une nouvelle, c’est 12
455 Qu’il existe des lieux charmants ; c’est que Versailles, 12
         Potsdam, Schœnbrunn, ont mis l’Olympe en leurs broussailles 12
         C’est qu’il est des palais ; c’est qu’il est des bosquets ; 12
         C’est qu’au seuil d’une idylle il faut de grands laquais ; 12
         C’est que le buisson, l’herbe, et la bruyère, et l’arbre, 12
460 Ne sont beaux que mêlés à des nymphes de marbre ; 12
         C’est qu’un torrent est laid, et qu’au fond du vallon 12
         L’eau doit se comporter comme dans un salon ; 12
         C’est qu’Homère et Milton ne sont que des maroufles 12
         Faits pour passer le temps à chanter vos pantoufles ; 12
465 C’est qu’il est un devoir, l’oisiveté, pour ceux 12
         Qu’enivre la langueur des appas paresseux ; 12
         C’est que les beaux habits sont beaux ; c’est que les femmes 12
         Doivent être de poupre et d’or, comme les flammes, 12
         Car toutes ont pour loi de brûler à leur tour 12
470 Dans l’immense incendie universel, l’amour ! 12
         Je viens vous annoncer que vous êtes déesse ; 12
         Que la beauté, cet astre, a pour ciel la richesse, 12
         Et que sur cette terre, ancien fief de Vénus, 12
         Où, pour voir deux beaux yeux et baiser deux pieds nus, 12
475 Le pape donnerait Rome, et moi, Babylone, 12
         Vous avez une jupe en serge à dix sous l’aune ! 12
Montrant tour à tour Nella et le burg.
         Je ne suis pas Dieu. Non. Mais pour lui je rougis 12
         Que faisant de tels yeux, il fasse un tel logis ! 12
         Morbleu ! Faut-il qu’on rie, ou bien faut-il qu’on pleure ? 12
480 Vous êtes la beauté suprême, pour demeure 12
         Vous avez la tristesse horrible ! C’est complet. 12
         Ma parole d’honneur, si j’avais un valet 12
         Maladroit comme Dieu, laissant de sa fenêtre 12
         Tomber le pot de fleurs où le lys vient de naître 12
485 Et cassant un destin charmant sur le pavé, 12
         Cachant dans un taudis l’être qu’on a rêvé, 12
         Brouillant tout, faussant tout, faisant traire les vaches 12
         À Psyché, j’userais sur son dos vingt cravaches ! 12
         Dieu se moque de nous, tristes fils de Japhet ! 12
Il s’est levé et, comme par mégarde, laisse s’écarter son habit de voyage sous lequel
on entrevoit sa plaque et son grand cordon.
NELLA
490 Monsieur, si vous croyez me faire de l’effet 12
         Parce que vous ouvrez votre habit de manière 12
         À montrer un crachat sous votre boutonnière 12
         Et dans votre gilet le coin d’un cordon bleu, 12
         Vous vous trompez.
Elle va au coin où est la voussure, et écarte les deux volets fermés. En tournant sur leurs gonds, ils découvrent un tableau qui est le portrait en pied d’un homme de guerre en grand uniforme, couvert de décorations et de broderies, avec un grand cordon, le même que porte le duc.
         — Voici mon grand-père.
LE DUC GALLUS
         Vrai Dieu !
         C’est un feld-maréchal.
NELLA
         Parfaitement.
LE DUC GALLUS
495 Vous êtes ?…
NELLA
         Sa petite-fille.
Elle salue le portrait avec gravité, puis se redresse.
         Oui. Les tambours, les trompettes
         L’annonçaient. Maintenant, il dort dans son linceul. 12
         Les autres généraux l’admiraient. Mon aïeul 12
         Étant le plus prudent était le plus terrible. 12
500 Il était infaillible, il était invincible. 12
         Et l’empereur, présent, voulait qu’il commandât. 12
LE DUC GALLUS
         Et son fils, votre père ?…
NELLA
         Est un simple soldat.
Elle salue de nouveau le portrait, puis se retourne vers le duc.
         Mon père est le baron d’Holburg. La destinée 12
         L’avait brisé déjà que je n’étais pas née. 12
505 On n’apprend point l’histoire aux femmes, c’est pourquoi 12
         Je ne vous dirai pas si ce fut pour le roi 12
         Ou l’empereur, si c’est pour la Prusse ou l’Autriche, 12
         Qu’étant noble, il donna son sang, et qu’étant riche, 12
         Il donna son argent jusqu’au dernier écu ; 12
510 Je sais qu’il eut le tort d’être pour le vaincu. 12
         Le vainqueur le frappa. L’on mit sous le séquestre 12
         Ses fiefs seigneuriaux rayés de l’ordre équestre, 12
         Puis on le fit soldat. Ce burg fut son exil. 12
         Tout paysan pour lui devint un alguazil ; 12
515 Les murs tombent, hélas, et les cœurs dégénèrent. 12
         Ceux qu’il avait jadis nourris, l’espionnèrent. 12
         Mon père n’eut plus droit de porter l’éperon. 12
         Défense de lui dire excellence ou baron. 12
         Il laboure son champ. Lui, cousin des margraves, 12
520 Quoiqu’il fût le plus brave au milieu des vieux braves, 12
         Les jeunes officiers n’ont pas l’air de le voir. 12
         Il fait le blé, je fais le pain. Calme, le soir, 12
         Il s’en revient, traînant le soc parmi les plaines, 12
         Tandis que le soleil descend dans les grands chênes. 12
525 Nous buvons l’eau du ciel qui remplit le fossé. 12
         Il ne parle jamais de ce qui s’est passé ; 12
         Si quelqu’un par hasard lui fait une demande, 12
         Il répond : j’ai servi la patrie allemande, 12
         Et se retire, un peu plus fier qu’auparavant. 12
530 Il songe volontiers dans les bois pleins de vent. 12
         Il a le front pensif de l’homme qui persiste. 12
         Il est vieux, seul, vaincu, proscrit. Il n’est pas triste. 12
         On sent qu’il porte en lui la cause juste. Il croit. 12
         À mesure que l’ombre autour de lui s’accroît 12
535 Je vois dans sa prunelle augmenter la lumière. 12
         Son donjon lentement devient une chaumière. 12
         Il regarde souvent ce portrait, son trésor ; 12
         L’épaulette de laine à l’épaulette d’or 12
         Raconte son histoire et parle de la guerre, 12
540 Et je vois mon aïeul qui sourit à mon père. 12
         N’ayant pas de quoi mettre une tuile à son toit, 12
         Mon père dans sa chambre en ruine reçoit 12
         L’averse quand il pleut et le froid quand il vente, 12
         Et moi je suis sa fille et je suis sa servante, 12
545 Et c’est ce qu’on appelle être un homme déchu. 12
LE DUC GALLUS, à part.
         En entrant je voulais chiffonner ce fichu ; 12
         Maintenant, — est-ce donc le sol qui se dérobe ? — 12
         Je suis prêt à baiser le bas de cette robe. 12
Haut à Nella.
         Je ne suis pas très fort en histoire non plus. 12
550 Votre père appartient aux âges révolus. 12
         Mais, voyons, qu’a-t-il fait ?
NELLA
         De ce qu’a fait mon père,
         Je ne sais rien du tout, sinon que j’en suis fière. 12
LE DUC GALLUS
         L’empereur pourrait, tout étant calme aujourd’hui, 12
         Lui faire grâce.
NELLA
         Hein ? Lui faire grâce ! à lui !
555 Lui seul aurait le droit de faire grâce aux autres. 12
         De qui donc croyez-vous parler ?
LE DUC GALLUS
         De l’un des nôtres.
         D’un seigneur.
NELLA
         Les seigneurs sont aussi courtisans.
         Point. Nous sommes, mon père et moi, des paysans. 12
         Mon père est un soldat, je suis une vachère. 12
560 Notre chute profonde et haute nous est chère. 12
         Ah ! Lui peut s’appuyer aussi sur mon honneur ! 12
         Mon père est en dépôt dans mes mains. Son bonheur 12
         Est mon devoir. Je sais que je dois être forte. 12
         Je suis le seul débris de sa famille morte ; 12
565 Il n’a que moi. Vivez, vous les hommes dorés ! 12
         Oui, mes vaches, je vais les traire dans les prés. 12
         J’aime leurs grands yeux bleus qu’on dirait pleins d’un rêve ; 12
         Elles donnent leur lait à vous tous ; je me lève 12
         De grand matin, je cours, je saute les fossés, 12
570 Je me mouille les pieds dans l’herbe ; je ne sais 12
         Si le roi Frédéric combat l’empereur Charle ; 12
         Mais elles, dans les champs, m’attendent ; je leur parle ; 12
         Chacune semble heureuse et gaie en m’écoutant ; 12
         Elles lèchent mes mains, et j’ai le cœur content 12
575 Dans la grande nature, et loin de vos chimères, 12
         Moi bonne fille, avec toutes ces bonnes mères. 12
LE DUC GALLUS, à part.
         Je ne sais pas pourquoi je tremble comme un sot. 12
         Serais-je un honnête homme à mon insu ? L’assaut ! 12
         Vite ! Donnons l’assaut.
Haut à Nella.
         Que diriez-vous, madame,
580 D’un prince qui voudrait vous apporter son âme, 12
         Son rang, ses millions, son nom grand et vainqueur ? 12
NELLA
         Le nom est quelquefois le contraire du cœur ; 12
         Nom auguste, esprit vil ; nom obscur, âme illustre. 12
         Parfois le pâtre est prince et le monarque est rustre. 12
585 Ici c’est l’ombre. On n’a pas vu, dans ce manoir, 12
         De princes, et l’on trouve inutile d’en voir, 12
         Et j’ai toujours pensé, quant à moi, qu’une altesse, 12
         C’était de la grandeur, mais de la petitesse. 12
LE DUC GALLUS, à part.
         Brusquons.
Haut.
         Vous devez, car il faut bien être heureux,
         Avoir un amant.
NELLA, le regardant fixement.
         Moi !
LE DUC GALLUS
590 Pardon. Un amoureux.
NELLA
         De quoi vous mêlez-vous ? Venez-vous des étoiles 12
         Pour oser regarder l’âme à travers ses voiles ! 12
         Si j’aime, mon amour s’ajoute à mon orgueil. 12
         Il est pur, grave et fier, et ma mère au cercueil 12
595 Le sait, en attendant que mon père le sache. 12
         L’innocence se voile et la faute se cache. 12
         Je ne me cache pas. Aimer est ma grandeur. 12
         Mon secret est sans honte et n’est pas sans pudeur. 12
         Mon cœur cherche la nuit, mais ne craint pas le blâme. 12
600 L’œil de Dieu reste ouvert dans l’ombre de mon âme. 12
Le duc veut parler. Elle lui impose silence du geste.
         Je comprends. Une fille est chez un paysan. 12
         On se dit : Allons-y.
Elle lui montre la porte.
         C’est bien. Allez-vous-en.
Le duc se lève.
         On n’entre pas ici par une ligne courbe. 12
         Ah ! Je sais distinguer le cœur vrai du cœur fourbe. 12
605 L’ange et le tentateur n’ont pas la même voix ; 12
         Le loup n’est pas le chien fidèle ; et dans les bois 12
         Le chant du rossignol n’est pas le cri du merle. 12
LE DUC GALLUS
         Je cherche un grain de mil, et je trouve une perle. 12
         Attrapé.
NELLA
         Sortez.
LE DUC GALLUS
         Mais…
À part.
         Je suis chassé.
Entre George par la brèche, essoufflé, sans voir le duc.
SCÈNE IV
LES MÊMES. GEORGE. puis LE BARON D'HOLBURG.
GEORGE
         J’accours.
610 C’est moi. Pour peu d’instants, et des instants bien courts ! 12
         J’en profite. Je viens. Ah ! Loin de vous, que faire ? 12
         Puis-je entrer ?
NELLA, à part.
         Grand Dieu ! George ! Et cet homme !
Le baron d’Holburg paraît à la porte du fond ; vieux, en habit de soldat, avec une
souquenille de laboureur.
         Et mon père !
         Je tremble.
LE BARON D’HOLBURG, apercevant le duc.
         Un étranger !
NELLA, au baron d’holburg.
Montrant le duc.
         Je lui dis de sortir.
LE DUC GALLUS, au baron d’holburg.
         C’est vous le père ? Eh bien, je dois vous avertir 12
         Que ces deux jeunes gens s’aiment.
Il montre George.
GEORGE
615 Quel est cet homme ?
NELLA
         Ciel !
GEORGE, au duc.
         Qu’êtes-vous, monsieur ? Sachez que je me nomme
         George.
LE DUC GALLUS
         C’est bon. On sait mieux que vous votre nom.
S’adressant au baron d’Holburg stupéfait.
         Quand vous tournez le dos, ce jeune compagnon 12
         — Le scrupule aux amants ne pèse pas une once, — 12
620 Vient voir mademoiselle, et je vous les dénonce. 12
         Je viens d’être témoin d’un de leurs rendez-vous. 12
GEORGE
         Quel est cet espion ?
LE DUC GALLUS, continuant.
Au baron d’holburg.
         Monsieur fait les yeux doux.
         Mademoiselle, avec réserve, les accepte. 12
LE BARON D’HOLBURG
         Ma fille ! Est-il possible !
LE DUC GALLUS
         Il faudrait être inepte
625 Pour ignorer qu’avril est le mois des amours, 12
         Que la douceur des nuits suit la beauté des jours, 12
         Qu’un souffle est dans les bois, qu’il faut que tout renaisse, 12
         Que c’est la volonté de Dieu que la jeunesse 12
         Sente la pression amoureuse du ciel, 12
630 Qu’avoir vingt ans oblige, et qu’il est naturel 12
         Qu’un baiser, envié par les nids du burg sombre, 12
         Tombe sur le bras blanc qu’on entrevoit dans l’ombre. 12
NELLA, rougissante et suppliante.
         Monsieur…
LE DUC GALLUS, poursuivant. Au baron.
         Moi je suis là, je passe, j’aperçois,
         Je viens vous informer du fait.
GEORGE, au duc.
         Qui que tu sois,
635 Ce que tu viens de dire, entends-tu, c’est l’épée, 12
         La dague et le poignard, l’herbe de sang trempée, 12
         Sans quartier, tout de suite, et j’en fais le serment, 12
         Et regarde-moi bien en face fixement, 12
         Tu te rétracteras syllabe par syllabe ! 12
         Ton nom ?
LE DUC GALLUS
640 Je suis Gallus, landgrave de Souabe,
         Le frère du feu duc régnant George premier. 12
         L’aigle à deux têtes prend son vol sur mon cimier. 12
         L’Allemagne n’a pas de famille plus grande. 12
Il salue profondément le baron.
         Et, monsieur le baron d’Holburg, je vous demande 12
645 En mariage ici votre fille Nella 12
         Pour mon neveu le duc George deux
Montrant GEORGE
         Que voilà.
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