HUG_23/HUG1020
Victor Hugo
LES QUATRE VENTS DE L'ESPRIT
1881
II
LE LIVRE DRAMATIQUE
— LA FEMME —
II
ESCA
DRAME
ACTE PREMIER
LISON
PERSONNAGES
GALLUS.
LISON.
LE BARON GUNICH.
HAROU,
paysan.
UN PAGE.
UN NÈGRE.
UN VALET.
Dans un bois.
Une route sur le versant d’une colline boisée. La colline monte et occupe le fond du théâtre. La route passe au premier plan, tourne, puis reparaît au second plan à mi-côte parmi les arbres où elle se perd. En bas, à droite, une maisonnette couverte de chaume, très propre et très pauvre. Un court sentier de traverse, qui n’a que quelques enjambées sur le talus de la colline, met en communication le tronçon de route du premier plan avec le tronçon du deuxième plan. Gros arbres çà et là autour de la maison. Devant la maison, sous un arbre et dans un massif de roses, une source encadrée de grosses pierres frustes. La cabane, très basse, n’a qu’un rez-de-chaussée.
Au lever du rideau, deux voitures cheminent sur la route ; l’une , sur le tronçon supérieur, est une charrette chargée de fumier, attelée d’un âne et menée par un paysan en blouse juché sur le fumier ; l’autre, sur le tronçon inférieur, au premier plan, est un coche de voyage et de gala, tout doré, blasonné d’armoiries, surmonté d’une couronne princière, avec glaces, et intérieur de satin, traîné par quatre chevaux empanachés, harnachés de bossages d’or, avec postillons et laquais. Dans la voiture est Gallus. On aperçoit Gunich dans le compartiment du devant.
La porte de la chaumière est fermée ; la fenêtre est ouverte. Une jeune fille, dans le demi-désordre d’une toilette commencée, se peigne devant la fenêtre. C’est Lison. On voit l’intérieur d’une chambre indigente. Beau soleil. Printemps.
SCÈNE PREMIÈRE
LISON, GALLUS, PUIS HAROU.
GALLUS, se penchant à la portière du carrosse.
         Oh ! La charmante fille !
LISON, se penchant à la fenêtre de la chaumière.
         Oh ! La belle voiture !
Le carrosse passe et disparaît à droite. La charrette s’arrête. Harou en descend, son fouet à la main. Il dégringole par le sentier qui abrège, court à la chaumière et frappe à la porte d’un coup de sabot. Il a son fouet à la main.
HAROU
         Il est neuf heures.
LISON, par la fenêtre.
         Ah ! C’est vous.
HAROU
         Oui, ma future.
LISON
         C’est bon.
Elle jette un fichu sur ses épaules nues, et elle ouvre la porte.
Harou entre.
HAROU
         Vous n’êtes pas encor prête ?
LISON
         Pardi !
HAROU
         Mais monsieur le curé nous attend à midi. 12
LISON
         Bien.
HAROU
5 L’autel est paré. C’est comme aux grandes fêtes.
LISON
         Bon.
HAROU
         De cette cabane isolée où vous êtes,
         Jusqu’à l’église…
LISON
         Eh bien ?
HAROU
         C’est encor loin. Allons,
         Vite. Habillez-vous.
LISON
         Oui.
HAROU
         J’aurai deux violons.
LISON
         Bien.
HAROU
         Je vais décharger mon fumier, puis je rentre
10 Vous prendre en ma charrette avec Thibaut, le chantre. 12
LISON
         Soit.
HAROU
         Mamz’elle Lison…
LISON
         Dites Lisa.
HAROU
         Lisa.
         Vous êtes vertueuse, et c’est pour ça.
LISON
         Pour ça,
         Que quoi ?
HAROU
         Que je vous aime et que je vous épouse.
         Vous avez du bonheur, hein ? Plus d’une est jalouse. 12
15 Vous sentez bien que moi qui suis un gros fermier, 12
         Ayant acquêts et baux francs de droit coutumier, 12
         C’est à qui m’aura. Vous, vous êtes sans famille. 12
         Être madame Harou, quel sort pour une fille ! 12
         Avoir six cents arpents de blé, trois cents de foin ! 12
20 Et dire, en regardant tout le pays très loin : 12
         C’est à moi ! Voyez-vous, vous êtes orpheline, 12
         Pas un brin d’herbe n’est à vous sur la colline, 12
         Et vous êtes sans dot comme la fleur des champs. 12
         Cela n’amuse pas les gens qui sont méchants 12
25 De voir que je vous prends pour femme. ça les fâche. 12
         Vous n’étiez qu’une pauvre ouvrière à la tâche, 12
         Seule, et dont les parents sont morts sur des grabats, 12
         Gagnant six sous par jour à ravauder des bas. 12
         Vous allez devenir bourgeoise, et cette chambre 12
30 Où vous gelez, pas vrai, dès le mois de novembre, 12
         Vous l’allez changer contre un bon logis, ma foi, 12
         Où vous serez chez vous bien qu’en étant chez moi, 12
         Et d’où vous pourrez voir la mare avec les vignes, 12
         Et des canards si gros qu’on les prend pour des cygnes ! 12
35 Ah ! Les commères font du train ! Moi, bon luron, 12
         Tout ce tas d’oiseaux noirs qui bat de l’aileron, 12
         Parce qu’elles voudraient être ce que vous êtes, 12
         Me fait rire. Piaillez, mesdames les chouettes ! 12
         Quand demain, bras dessus dessous, nous passerons, 12
40 Cela fera sortir du trou leurs gros yeux ronds. 12
         Ça sera farce. Et vous, vous prendrez un air crâne, 12
         Vous direz : ma maison, mon champ, mon pré, mon âne. 12
         Et puis du cidre ! Et puis du pain, plein le buffet ! 12
         Moi, j’ai de l’amitié pour vous. C’est ce qui fait 12
45 Que j’épouse. Sur vous, du reste, rien à dire. 12
         Vous n’avez qu’un défaut, c’est que vous savez lire. 12
         Moi pas. Ah ! Par exemple, il faudra travailler. 12
         Étant maîtresse, on est servante. S’éveiller 12
         Au chant du coq, couper le seigle ou la fougère, 12
50 Être bonne faucheuse et bonne ménagère, 12
         Manier gentiment la fourche à tour de bras, 12
         Laver les murs, laver les lits, laver les draps, 12
         Donner à boire aux gars ayant au dos leurs pioches, 12
         Blanchir l’âtre, écumer le pot, moucher les mioches, 12
55 Porter, si le chemin est long et raboteux, 12
         Ses souliers à la main, les pieds s’usant moins qu’eux, 12
         Et vivre ainsi pieds nus et riche, heureuse en somme 12
         D’être une brave femme et d’avoir un brave homme. 12
         Nos bans sont publiés. Je vous ai fait cadeau 12
60 D’un parapluie, afin que, s’il tombe trop d’eau, 12
         On ne s’en serve point, parce qu’il est en soie. 12
         Et nous nous marions tantôt. Vive la joie ! 12
         Donc, mamz’elle, à midi, l’église. À minuit…
Il fait claquer ses doigts.
         Bien !
         Vous êtes un peu maigre. Ah ! Cela ne fait rien. 12
65 En mangeant du gigot, de la soupe bien chaude, 12
         Du lard, avec le temps vous deviendrez rougeaude. 12
         La viande, voyez-vous, c’est ça qui fait la chair. 12
         Vous étiez mal nourrie. Au fait, tout est si cher ! 12
         Le moyen qu’une fille, en mangeant peu, soit belle ! 12
70 Sans chardon, l’âne geint. Sans pré, le mouton bêle. 12
         Nous serons très heureux. Moi, j’aurai soin des bœufs, 12
         Vous des cochons. Des fois, l’étable, c’est bourbeux, 12
         Dame, on pataugera dans la paille mouillée. 12
         Bah !
LISON, à part.
         On nous a souvent, le soir, à la veillée,
75 dit des contes de fée où l’on voit qu’au printemps 12
         il arrive parfois aux filles de vingt ans 12
         de trouver au milieu de leur chambre un jeune homme 12
         portant un astre au front, qui leur dit : je me nomme 12
         le prince Azur, je t’offre un palais où tout rit, 12
80 chante et danse, je t’aime, et je suis un esprit. 12
Considérant maître Harou.
         Ce n’est pas ça.
HAROU
         Je veux vous donner douze, oui, douze !
         Chemises en bon fil,
Montrant sa manche.
         Pareilles à ma blouse.
LISON, à part.
         En toile à torchon !
HAROU
         Moi…
Gallus et Gunich, enveloppés de manteaux, passent au fond du théâtre et s’arrêtent derrière les arbres, en observation.
LISON, regardant Harou et reculant.
         Quelle odeur !
HAROU
         Moi, fermier,
         Je…
LISON
         Que sentez-vous donc ? Pouah !
HAROU
         Rien. C’est le fumier.
         Ça ne sent pas mauvais.
Il s’approche d’elle galamment.
85 Vous n’êtes pas commode.
         J’aime ça. L’autre jour, j’ai, puisque c’est la mode, 12
         Voulu vous embrasser, moi mauvais chenapan, 12
         Mais vous m’avez donné juste en plein museau, pan ! 12
         Une pichenette ! Ah ! Comme vous m’attrapâtes ! 12
Il rit et cherche à l’embrasser ; elle recule.
LISON, le repoussant.
         Ah ! Pardon. Vous avez des mains !
HAROU, riant plus fort.
90 De bonnes pattes,
         Hein ?
Il rit et étale ses mains.
         Ça travaille.
Il les retourne toutes hâlées des deux côtés.
         C’est de la bonne noirceur.
Lison se remet à se peigner.
LISON
         Dire que je n’ai pas une mère, une sœur, 12
         Pour m’habiller le jour de ma noce !
HAROU
         L’usage
         Est qu’une du pays lace votre corsage. 12
LISON
         Je ne veux de personne.
HAROU
95 Oui. Vous êtes ainsi.
         Quelle sauvage humeur de vous loger ici ! 12
         Seule, en cette cabane au bout de la vallée ! 12
LISON
         J’ai ce choix : ici seule ; au village isolée. 12
         Étant pauvre, on n’a pas d’amis, et j’aime mieux 12
100 Voir le désert au fond des bois qu’au fond des yeux. 12
HAROU
         Vous avez un parler trop haut. ça vient, je gage, 12
         Des livres. Quand on lit, ça gâte le langage. 12
         Mais j’y mettrai bon ordre. Ah ! Dans le temps ancien… 12
LISON, pensive et regardant un livre qui est sur sa table.
         En fait de livre ici, je n’ai qu’un paroissien. 12
À part.
105 Savoir lire, à quoi bon ? Pour lire de la messe ! 12
         Fi !
HAROU, faisant claquer son fouet.
         Je serai le maître, et j’en fais la promesse.
Il rit.
         Çà, pour vous épouser il faut que je sois fou, 12
         Moi qui suis riche, et vous qui n’avez pas le sou ; 12
         Mais l’homme est un nigaud que la femme ensorcelle, 12
         Hein, mam’zelle Lison ?
LISON
110 Dites mademoiselle
         Lisa.
À part.
         Grossier pain bis, va !
HAROU
         Convenablement,
         Je suis moins que mari, mais je suis plus qu’amant. 12
         Un baiser.
Il s’approche. Elle le repousse vivement.
LISON
         Jamais !
HAROU, éclatant de rire.
         Oh ! Jamais !
Il regarde à une grosse montre d’argent qu’il a sous sa blouse.
         Çà, je babille.
         Il faut vous habiller. Il faut que je m’habille. 12
LISON, le regardant de côté.
115 Je crois que pour cravate il a sa corde à puits. 12
HAROU
         Faire un brin de toilette est nécessaire, et puis, 12
         Vous, pendant ce temps-là, ma-de-moi-selle-Lise, 12
Avec un clin d’œil.
         — Est-ce ça ? — Parez-vous. Puis, en route, à l’église, 12
         Gens de la noce ! — et puis, ce soir,
Avec un geste galant qui l’effarouche.
         Plus de fichu !
Il fait claquer son fouet. Il escalade le sentier, rejoint la route d’en haut, remonte
dans la charrette et s’assoit sur le fumier. Il crie.
120 Je vais venir vous prendre en ma voiture. — Hu ! 12
LISON, seule.
Elle ôte son fichu, et n’a plus que sa chemise et un jupon. Elle divise et natte ses
cheveux.
         C’est là le malaisé. Je suis une rêveuse. 12
Elle ouvre un tiroir de commode.
         Habillons-nous.
Elle prend dans la commode quelques hardes, et s’arrête.
         Ma tête est obscure, et se creuse.
         Dire que je n’ai pas encor pris mon parti ! 12
Elle tire de la commode une coiffure de mariée en fleurs d’oranger.
         Souvent d’un oui, d’un non, on s’est bien repenti. 12
         Dans une heure il sera trop tard.
Elle déplie une robe de grosse laine neuve, propre et laide.
125 L’ennui me ronge !
Elle met sur un escabeau une paire de gros souliers de femme, neufs.
         Pas de destin auquel on ne préfère un songe ! 12
Elle regarde la robe, les souliers et les fleurs d’oranger.
         Que faire ?
Elle se remet à natter ses cheveux.
         Ce bouvier est honnête. — Et hideux.
Elle les roule en tresse.
         Lui, soit.
Elle les rattache en couronne sur sa tête.
         J’avais pourtant rêvé le ciel à deux !
Elle interrompt sa toilette et médite.
         Aimer, comme c’est bon ! S’idôlâtrer sans cesse ! 12
130 Et n’être pas trop pauvre ! Ah ! C’est beau, la richesse ! 12
         La vraie ! En plein. Oui, tout ! Pas l’épaisse façon 12
         D’être riche à peu près qu’a ce pauvre garçon. 12
         Sa femme ira pieds nus. Les souliers s’usent, dame ! 12
         Moi, je consens très bien aux pieds nus de la femme, 12
135 À la condition du tapis de velours. 12
         Et ces poignets ! Ces gens de campagne sont lourds ! 12
         Il faut, pour cet hymen de l’âme avec l’étoile 12
         Qu’on nomme Amour, un lit, pas en trop grosse toile, 12
         Un nuage où l’on flotte, on ne sait quel vivant 12
140 Char d’aurore emporté par le rêve et le vent, 12
         Et pas plus de travail que l’oiseau sur la branche ! 12
Pensive.
         L’œil est d’autant plus doux que la main est plus blanche. 12
         L’amour, dit l’Amadis de monsieur de Tressan, 12
         C’est la vie. Et je hais le parler paysan. 12
145 Ouvrière. Orpheline. Oh ! Je songe, et Dieu laisse 12
         Entrer dans mon œil trouble un regard de duchesse, 12
         Et j’ai des visions folles, plaire, charmer, 12
         Être libre, être belle, être adorée ! Aimer ! 12
Elle se remet à sa toilette.
Elle prend la coiffure de mariée et regarde les quatre murs de sa chambre.
         Je n’ai pas de miroir, tant je suis misérable ! 12
Elle sort de la chaumière, et va au puits de la source.
150 Si Dieu n’avait pas mis cette eau sous cet érable, 12
         Je n’aurais pas moyen de me coiffer, vraiment. 12
Elle se mire dans l’eau, tout en ajustant sa coiffure.
         La fleur d’oranger. — Peuh ! la rose, c’est charmant. 12
Elle ôte le bouquet d’oranger, cueille une rose dans le rosier, et la met
dans ses cheveux. Elle se mire.
         Pauvre, ou ce mariage. Ah ! La ressource est dure. 12
Elle ôte la rose et la regarde pensive.
         Une fleur, ça se fane.
Gallus, derrière elle et sans qu’elle le voie, sort à moitié du massif qui entoure
la source, avance le bras, et lui pose un épi de diamants dans les cheveux.
GALLUS, à demi-voix.
         Un diamant, ça dure !
Il rentre vivement dans le massif.
LISON, se retournant.
         Hein ? On a parlé.
Elle regarde.
         Non. Personne.
Elle se mire dans la source.
155 Ah ! Dieu, mon Dieu !
         Qu’ai-je au front ?
Elle se redresse effarée.
         Qui m’a mis cela ?
Elle se mire de nouveau.
         Qu’est-ce ? Du feu ?
         Ça doit brûler ! — je n’ose y toucher.
Relevant la tête.
         Je suis bête.
         C’est cette eau qui me trompe et qui met sur ma tête 12
         Un reflet de soleil. Ce que c’est que d’avoir 12
160 Une source au milieu d’un bois pour tout miroir ! 12
Elle se retourne. Un grand miroir de Venise ovale, encadré de vermeil ciselé,
apparaît devant elle dans le massif.
         Ciel !
Stupéfaite, elle regarde le miroir. Elle porte la main au bouquet de diamants
qu’elle a sur le front.
         Ah ! Les reines sont de la sorte coiffées !
Elle regarde le miroir.
         Est-ce que par hasard il passe un vol de fées 12
         Qui s’est venu poser sur les branches du bois ? 12
Elle regarde sa coiffure de diamants.
         Ai-je peur ? Non. J’ai fait ce rêve bien des fois. 12
165 Autour de moi tout tremble et devient ineffable. 12
Elle approche du miroir. Elle aperçoit un petit être, espèce de nain ou d’enfant,
vêtu de satin blanc glacé vert, qui porte le miroir et le lui présente, et qui disparaît
presque derrière, tant il est petit et tant le miroir est grand.
Lison, admirant l’enfant.
         Qu’il est joli !
Elle le considère sans crainte et comme apprivoisée à l’aventure.
         C’est ça ! Le nain ! C’est une fable
         Qui m’arrive.
Elle l’admire.
         Il est fée. Es-tu fée ? Oui, pour sûr !
         Quelle est ta reine ?
LE NAIN
         Vous, madame.
LISON, reculant.
         C’est obscur,
         Mais charmant. Suis-je en vie ? Oh ! L’extase m’accable. 12
         Suis-je morte ?
Pendant qu’elle regarde le nain, le miroir et l’épi de diamants sur sa tête, un collier
vient se poser sur sa gorge et sur ses épaules nues. Elle s’écrie.
         Un collier tout en perles !
Elle se retourne et voit un nègre. Ce nègre vient de sortir du massif, et c’est
lui qui lui a agrafé le collier au cou, sans être aperçu d’elle. Il est vêtu de velours
feu. Lison le regarde, pas effarouchée.
170 Le diable !
         Je comprends.
On entend une musique sous les arbres et une vague chanson murmurée qui semble
chantée au loin par des passants invisibles.
CHANSON
         Les lutins — Dans les thyms — Les hautbois —
         Dans les bois — Les roseaux — Dans les eaux — Ont des voix. 12
         Donc faisons — Des chansons — Et dansons. — L’aube achève 12
         Notre rêve — Et l’amour C’est le jour. —
LISON, pâmée et fascinée.
         Je suis Ève !
Une fumée se disperse dans les branches.
175 Qu’est-ce que cet encens dans l’ombre répandu ? 12
         Je sens comme une odeur de paradis.
GALLUS, paraissant.
         Perdu.
         Enfin ! Je tiens mon rêve !
Gallus, sorti du massif, laisse tomber son manteau. Il apparaît vêtu de brocart
d’or de la tête aux pieds, avec son cordon bleu et sa plaque d’ordres. Il a sur
la tête un panache couleur feu. Il se dresse devant Lison.
LISON
         Un homme fait de flamme !
On aperçoit dans les arbres Gunich au guet, caché par l’ombre du bois.
GALLUS, immobile, l’œil fixé sur Lison. À part.
         D’abord disons-lui tu. Le bonheur de la femme 12
         Est d’être tutoyée, et son autre bonheur 12
180 Est, quand on lui dit tu, de dire monseigneur. 12
Il hésite et hoche la tête.
         Mais diantre ! Tutoyer, c’est brusquer. C’est du style 12
         Bien familier. La nuit est l’intervalle utile. 12
         L’amour dit vous le soir et dit tu le matin. 12
Il se décide.
         Nuances qu’elle doit ignorer.
La regardant et l’admirant.
         Quel butin !
Haut à Lison.
185 Que désires-tu ? Parle, et ne sois pas modeste. 12
         Je viens combler tes vœux.
LISON, maintenant effrayée.
Avec une révérence tremblante.
         Monseigneur Satan…
GALLUS, à part.
         Peste !
         C’est plus que je n’osais espérer.
LISON, éperdue.
         Oui. Non. Si !
         Mais je suis toute nue, et c’est plein d’yeux ici. 12
Un manteau de velours pourpre lui tombe sur les épaules.
C’est le nègre qui lui met ce manteau.
LISON
         Monseigneur le démon…
LE DUC GALLUS, souriant, à part.
         Elle accepte l’abîme.
Haut.
190 Et d’abord, descendons de ce sommet sublime. 12
         Je ne suis pas Satan. Je suis un simple roi. 12
         Du moins j’étais cela l’an passé ; mais l’emploi 12
         M’ennuyait ; j’ai lâché le sceptre qui m’assomme ; 12
         Mais je suis encor prince, et même gentilhomme. 12
195 Sultan, j’ai planté là le sabre et le turban. 12
LISON
         Oh !
GALLUS, souriant.
         Tu vois un monarque en rupture de ban.
         Je me refais aux champs une âme printanière, 12
         Et j’y viens à l’école, — école buissonnière. 12
         Sois ma maîtresse.
LISON, effarouchée.
         Moi !
GALLUS, souriant.
         D’école. Belle, il sied
200 D’expliquer tout. Ce nègre est mon valet de pied. 12
         J’ai toujours avec moi ma musique de chambre, 12
         Et, même dans les bois, je fais brûler de l’ambre. 12
Il montre la fumée d’encens dans les arbres.
         De là vient cette odeur de sainteté. Ce nain, 12
         Diabolique à peu près, tant il est féminin, 12
205 Est un de mes laquais. J’ai de plus dans ma suite 12
         Un rimeur qui me dit la messe, étant jésuite ; 12
         Ce maroufle est chargé de me faire mes vers. 12
         J’en fais moi-même aussi parfois. J’ai pour travers 12
         De rire, et de vouloir qu’autour de moi l’on rie. 12
210 Je me fabrique un peu d’aurore et de féerie. 12
         Je voyage en nabab de l’Inde, et mes fourgons, 12
         Que Médée aurait fait traîner à ses dragons, 12
         Contiennent en décors de quoi jouer Armide ; 12
         Je ne suis pas méchant, mais ne suis pas timide. 12
215 Qu’on nous donne un hallier, de l’ombre, et cætera, 12
         Et nous improvisons d’emblée un opéra. 12
         Je suis riche, et j’ai pu, grâce à mes viles piastres, 12
         Te mettre sur la tête une coiffure d’astres, 12
         O belle, et te rouler une rivière au cou. 12
220 C’est là le réel. Point de rêve. Rien de fou, 12
         Tout est simple, et la fable en vérité s’achève. 12
LISON, comme somnambule et l’œil égaré.
         Ce réel est déjà très joli comme rêve. 12
GALLUS
         Fantastique grenier d’un palais incertain, 12
         le rêve est le cinquième étage du destin, 12
225 et la réalité, c’est le rez-de-chaussée. 12
         Restons en bas. Je suis un prince ; ma pensée, 12
         c’est de jouir ; je vais, tâchant de peu vieillir. 12
         Suis-je un songe-creux ? Non. Mais je voudrais cueillir 12
         le divin rameau d’or où l’oiseau bleu se perche. 12
230 L’homme ayant égaré le bonheur, je le cherche. 12
         Comment t’appelles-tu ?
LISON
         Monseigneur…
GALLUS, la contemplant. — À part.
         C’est vraiment
         Mon idéal. Le diable a fait évidemment 12
         Tant de perfections pour y loger des vices. 12
         Une telle rencontre est un des grands services 12
235 Que peut rendre l’enfer à quelqu’un d’ennuyé. 12
         Elle a tout. Front pensif, air sauvage, œil noyé, 12
         Bouche à dents de souris qui doit haïr le jeûne, 12
         Mains qui doivent haïr le vil travail.
LISON, revenant peu à peu à la réalité. — À part.
         Pas jeune.
         Ce n’est pas encor ça.
Le regardant en dessous.
         Tout doré. De beaux yeux.
240 Plus de jeunesse avec moins de dorure est mieux. 12
         Mais il a l’air d’avoir bien de l’esprit.
GALLUS
         Jolie
         Comme la trahison et comme la folie ! 12
         Ce petit pied, ce bras exquis, convenons-en, 12
         Cela n’était pas fait pour rester paysan. 12
Lison se rapproche du miroir et considère son manteau de velours et d’hermine. Il la regarde se mirer.
245 Elle sera perverse en étant bien conduite. 12
         Rien qu’à la voir songer, j’ai compris tout de suite 12
         Qu’en cette fille pauvre et coquette j’avais 12
         Un bon assortiment de tous les goûts mauvais. 12
         Volupté, vanité, toilette, argent, paresse. 12
250 De son ongle déjà le diable la caresse. 12
         Croquons-la. Cette fois, je me crois bien tombé. 12
         Une faunesse exquise et digne d’un abbé ! 12
Il s’approche d’elle avec une admiration passionnée.
LISON, regardant le duc fixement.
         Souvent le cœur est froid quand les yeux semblent ivres. 12
GALLUS
         Comment sais-tu cela ?
LISON
         Je l’ai lu dans les livres.
GALLUS, à part.
255 Elle sait lire ! C’est une difformité. 12
         Ma sauvagesse sort de l’université ! 12
         Une savante ! ça trouble mes conjectures. 12
Il réfléchit.
         Tout se répare avec un bon choix de lectures. 12
         Faublas. Crébillon fils.
Avec un haussement d’épaules.
         Aussi je lui trouvais
         Un certain air lettré…
LISON
260 Lire ! Est-ce donc mauvais ?
GALLUS
         Non. Ne pas lire est mieux. Une fille n’est faite 12
         Que pour être jolie et tout changer en fête. 12
         Le temps qu’on donne au livre on le prend à l’amour. 12
         Aucun livre ne vaut un baiser.
À part.
         Quel sot tour
265 On m’a fait là, d’apprendre à lire à cette fille ! 12
         L’ignorance est sur l’âme une charmante grille, 12
         Qu’il est fort amusant d’entr’ouvrir lentement. 12
Nouveau haussement d’épaules, comme quelqu’un qui prend son parti. Il se tourne vers elle.
         Crois-moi d’abord en tout. C’est le commencement. 12
LISON
         Je crois tout ce qu’on dit, à moins qu’on ne le jure. 12
GUNICH, en observation au fond du théâtre. À part.
270 Bon détail. Je mettrai ce mot dans ma brochure 12
         Sur les femmes.
GALLUS, à Lison.
         Tu n’as toujours pas dit ton nom.
LISON
         Élisabeth, qui fait Lise, ou bien Lisa.
GALLUS
         Non.
         Moi je te nommerai ZABETH Te voilà née. 12
         Je coupe en deux ton nom comme ta destinée, 12
275 Et tu t’appelleras la marquise Zabeth. 12
LISON
         Marquise !
GALLUS
         Je suis prince. Une étoile tombait,
         L’amour la ramassa. Cette étoile est la joie. 12
         Je serai ton esclave.
À part.
         Et tu seras ma proie.
         Soyons joyeux. Vivons. La vie est un gala. 12
LISON se regardant dans le miroir. À part.
280 Oh ! Comme je suis belle avec ces choses-là ! 12
À GALLUS
         Monsieur ! Reprenez tout !
GALLUS
         Pourquoi ?
LISON
         C’était pour rire,
         N’est-ce pas ?
GALLUS
         Je l’entends bien ainsi.
LISON
         Je me mire
         Avec des diamants, et j’oublie, ah mon Dieu ! 12
         Que je dois aujourd’hui me marier.
GALLUS
         Parbleu,
         Tu peux…
LISON
         Dites-moi vous.
GALLUS
285 Madame la marquise,
         Vous pouvez…
LISON
         Laissez-moi ! Je suis la pauvre Lise.
On entend un bruit de violons et le claquement d’un fouet dans la route d’en haut.
GALLUS
         Votre voiture vient.
LISON
         Cette charrette !
GALLUS
         À moins
         Que vous ne préfériez celle-ci.
Paraît la voiture dorée à quatre chevaux revenant dans la route basse par le côté d’où elle est sortie.
GUNICH, au duc. Du fond du théâtre.
         Sans témoins
         Fuir serait aisé.
LISON, à gallus.
         Mais… — à qui donc ce carrosse ?
GALLUS
         À vous !
LISON
         À moi !
Le carrosse s’arrête. Gunich ouvre la portière.
Gallus abat le marche-pied et y fait monter Lison éperdue.
GALLUS
290 Viens, c’est… ta voiture de noce !
Tous sont dans le carrosse. La portière est refermée. Le carrosse part. Au moment où il sort, entre dans la route haute, du côté opposé, la charrette traînée par l’âne. On aperçoit dedans un groupe en tête duquel on voit Harou en habits de marié, avec un gros bouquet, et deux violoneux qui jouent du violon.
ACTE DEUXIÈME
LA MARQUISE ZABETH
PERSONNAGES
GALLUS.
ZABETH.
LE BARON GUNICH.
LE DUC DE CRÉQUI.
LE DUC DE MONTBAZON.
LE MARQUIS DE COCHEFILET.
LE VICOMTE DE THOUARS.
LORD EFFINGHAM.
L’ABBÉ.
LE DOCTEUR.
SILLETTE,
fille de chambre.
NANTAIS,
laquais.
GENTILSHOMMES.
SEIGNEURS.
VALETS.
— À Paris. —
Un boudoir avec tous les raffinements du luxe. C’est l’hiver. Feu dans la cheminée.
Au fond une haute et large fenêtre par où l’on voit les arbres d’un parc, noirs et couverts
de givre. Le boudoir est octogone. Aux deux pans coupés du fond, des deux côtés de la
fenêtre, deux grandes portes dorées à deux battants. La porte de droite donne sur les
appartements intérieurs, la porte de gauche donne sur les vestibules et les antichambres.
Sur une crédence, un bouquet de fleurs exotiques rares ; à côté un écrin ouvert, montrant
un fouillis de pierreries, posé sur un plat de vermeil. Sur une assiette de vermeil, un pli
cacheté.
La cheminée est à droite. En face, à gauche, une porte bâtarde, basse, dorée.
SCÈNE PREMIÈRE
NANTAIS, SILLETTE, PUIS ZABETH.
Sillette range. Elle met l’écrin près du bouquet et l’expose très en vue. Nantais entr’ouvre un battant de la porte de gauche et passe la tête par l’entre-bâillement. On entend une chanson dans la coulisse et un bruit de guitare.
CHANSON au dehors
         Zon, zon, Suzon. 4
         On croit n’être que douze à table. 8
         Gibier fin, turbot délectable, 8
         Vins à foison. 4
295 On n’est que douze, on est bien aise. 8
         Mais on est treize, 4
         Pas vrai, Suzon ? 4
SILLETTE, apercevant nantais.
         Laquais de monseigneur, bonjour.
FREDON, dans la coulisse.
         Zon zon, Suzon.
NANTAIS
         Qui chante là ?
SILLETTE
         L’abbé, meuble de la maison.
         Ton maître va venir ?
NANTAIS
300 Moi d’abord. En personne.
         Puis lui. — Madame est là ?
SILLETTE
         J’attends qu’elle me sonne.
         Voici divers objets pour elle.
Elle montre la crédence.
         Des bouquets.
         Des cadeaux. Apportés par différents laquais. 12
NANTAIS
         Qui fait tous ces présents ?
SILLETTE
         On ne sait.
NANTAIS
         Tu l’ignores ?
SILLETTE
305 Sont-ce des financiers ? Sont-ce des monsignores ? 12
         Mystère. Tous les jours quelque présent nouveau. 12
         Une main s’ouvre, donne, et se cache.
NANTAIS
         Bravo !
         C’est élégant. Sont-ils plusieurs ?
SILLETTE
         Je le suppose.
         L’essaim des papillons flâne autour de la rose. 12
NANTAIS
         Donner sans se montrer, c’est de bon goût.
SILLETTE
310 Ainsi
         Tous les jours on nous fait de la musique ici. 12
         C’est un assez beau luxe à Paris. À ces arbres, 12
         Déjà pas mal ornés de grottes et de marbres, 12
         Tous les matins, à l’heure où le parc est désert, 12
315 On ajoute la grâce aimable d’un concert. 12
         Qui paie ? On ne sait pas. Mais l’aubade est exquise. 12
NANTAIS
         Et pendant ce temps-là madame la marquise… 12
SILLETTE
         Dort. Madame est rentrée assez tard, des Bouffons, 12
         D’un bal, qui coûte au duc mille écus de chiffons, 12
320 Ou de la comédie, ou du brelan, que sais-je ? 12
         Elle s’est attablée avec tout son cortège, 12
         Ayant sur son sofa son chat et son abbé, 12
         Puis on a voulu boire, et le punch a flambé, 12
         Elle a soupé, dansé, que c’est une folie, 12
325 Elle a tout ce temps-là, mon cher, été jolie. 12
         Fatigue. Toujours rire, et vivre au paradis, 12
         Cela vous courbature. Et le matin, tandis 12
         Qu’elle sommeille, après ces peines infinies, 12
         Les hommes à madame offrent des symphonies 12
330 Qu’elle n’entend pas même ; ils sont faits pour cela. 12
NANTAIS
         Ces filles-là !
La porte à gauche vient de s’ouvrir. Zabeth paraît ; elle est enveloppée d’un surtout de satin et de fourrure, et elle a sa faille et son manchon. Elle écoute.
SILLETTE, à Nantais.
         Silence. On vient.
ZABETH, à part.
         Ces filles-là !
Haut, à Sillette.
         Ma chaise est-elle en bas ?
SILLETTE, avec un signe affirmatif.
         Sous la porte cochère,
         À toute heure elle attend madame.
ZABETH
         Bien, ma chère.
         Surtout n’oubliez pas mes ordres pour ce soir. 12
SILLETTE
         Tout sera prêt, madame.
ZABETH
335 Ici, dans ce boudoir.
Nouveau signe d’obéissance de Sillette. Elle présente à Zabeth la lettre sur l’assiette de vermeil.
ZABETH
         Qu’est-ce ?
Elle ouvre la lettre.
         Ah ! Des vers !
Elle met la letre dans son manchon.
SILLETTE
         Voici des cadeaux qu’on apporte.
Zabeth regarde les fleurs et l’écrin avec distraction.
ZABETH
         J’ai la migraine. Il faut qu’une heure ou deux je sorte. 12
         Si le duc vient, je vais rentrer.
À part.
         Ces filles-là !
Elle sort par la porte opposée.
NANTAIS, écoutant à la porte bâtarde.
         Elle part. L’autre arrive.
La porte bâtarde s’ouvre. Entrent Gallus et Gunich. Gallus en habit de soie mordorée. Cordon bleu et plaque.
Sur un signe de Gunich, Sillette et Nantais se retirent par la porte du fond à droite.
SCÈNE II
NANTAIS, SILLETTE, PUIS ZABETH.
GALLUS
         Et tu dis donc qu’elle a…
         Moi qui ne quitte point Zabeth…
GUNICH, à part.
340 Ce qui m’agace.
GALLUS, continuant.
         Je n’en sais pas si long que toi, baron sagace. 12
         Combien d’amants dis-tu ?
GUNICH
         Sans vous compter, déjà
         J’en ai vu sept ou huit passer. Cela changea 12
         Comme un décor.
GALLUS
         Combien de dettes ?
GUNICH
         Elle achève
         Son second million, je pense.
GALLUS
345 Bonne élève.
GUNICH
         Et vous allez garder cette femme ?
GALLUS
         Morbleu !
         C’est mon chef-d’œuvre.
GUNICH
         Mais…
GALLUS
         C’est quand je gagne au jeu
         Que tu me dis : jetez les cartes. Je contemple 12
         Mon ouvrage, et j’élève aux sept péchés ce temple, 12
350 Zabeth. C’est peu vraiment qu’un million ou deux 12
         Pour une telle église offerte à de tels dieux. 12
         Zabeth me satisfait en tout. Je l’ai voulue 12
         Fausse.
GUNICH
         Elle triche au jeu.
GALLUS
         Gourmande.
GUNICH
         Elle est goulue.
GALLUS
         Vaine.
GUNICH
         Elle est folle.
GALLUS
         Aimant l’amour.
GUNICH
         C’est Astarté.
GALLUS
         Prodigue.
GUNICH
         Elle est avare.
Gallus le regarde. Il insiste.
355 Et met l’or de côté.
         Ah ! Vous réussissez !
GALLUS
         Toi, tu la calomnies.
         Elle vaut mieux que toi.
GUNICH
         Pour vous les gémonies
         Sont le vrai panthéon, ô grand prince railleur ! 12
         Pour vous le mal est bien, et le pire est meilleur ; 12
360 Pourtant, valet, je vois l’intérieur du maître ; 12
         Vous n’êtes pas mauvais, vous voulez le paraître. 12
         Jeu dangereux. Feu noir, dont on sent la cuisson 12
         Tôt ou tard.
GALLUS
         Je m’amuse, ô cuistre, à ma façon.
Il fredonne.
         Qu’est-ce en somme que la femme ? 7
365 Beaucoup de chair, un peu d’âme, 7
         Un éden entre-bâillé, 7
         Un masque, un rêve, une fable, 7
         Un vaudeville du diable 7
         Auquel l’homme a travaillé. 7
370 Je travaille à Zabeth. L’outil, c’est la débauche. 12
         Je fais le monstre, moi, dont Satan fit l’ébauche. 12
         Et plein d’extase, ainsi que jadis Salomon, 12
         Je regarde sortir d’une perle un démon. 12
GUNICH
         Vous m’avez l’air d’un homme amoureux.
GALLUS
         Par exemple !
GUNICH
         Dame ! C’est une idole.
GALLUS
375 Et l’athée à ce temple
         Construit par moi, c’est moi.
GUNICH
         Vous vous vantez.
GALLUS
         Jamais.
         Amoureux, moi ! Jamais. Je rirais, si j’aimais ! 12
GUNICH
         Non, mais vous feriez rire et seriez une altesse 12
         Fort compromise aux yeux des badauds de Lutèce. 12
380 Comme avec un éclat de rire ils vous défont ! 12
         Paris la bonne ville est très méchante au fond. 12
         Une altesse, elle mord dedans, elle en déjeune. 12
         Quelle chute pour vous si l’on vous trouvait — jeune ! 12
         Vous voilez votre cœur, vous sentant en danger, 12
385 Ah ! Peste ! Vous le loup, de passer pour berger. 12
GALLUS
         Un Bartholo ! Moi !
GUNICH
         Non. Céladon. Grand modèle.
GALLUS
         Quoi ! Zabeth !
GUNICH
         Monseigneur ne peut se passer d’elle.
         Vous la traînez partout, cette madame-là. 12
         Cette Lison changée en marquise brilla 12
390 Tout de suite, en jetant aux moulins sa cornette, 12
         Près de vous, comme auprès du soleil la planète. 12
         Bel astre. Et monseigneur a je ne sais quel air 12
         De peu s’en soucier et d’en être très fier. 12
         Ces nuances-là, dont se compose l’églogue, 12
         Sont l’énigme du cœur humain.
GALLUS, haussant les épaules.
395 Idéologue !
GUNICH
         Il vous la faut toujours, partout, car elle m’a 12
         Supplanté, cette dame, oui !
GALLUS
         L’enfer te forma
         De la laideur de l’homme et de la jalousie 12
         De la femme.
GUNICH
         Avouez, c’est une fantaisie,
400 C’est un caprice, on peut aimer par accident, 12
         Convenez avec moi votre vieux confident 12
         Qu’elle égratigne un peu votre âme.
À part, ricanant.
         Une âme mûre !
GALLUS
         Je n’ai point d’âme, oison, donc point d’égratignure. 12
GUNICH
         Au fond, vous la prenez au sérieux.
GALLUS
         Qui ? Moi !
         J’en ris.
GUNICH
405 Vous affectez d’en rire. On voit pourquoi.
         Vous êtes un dévot honteux de son église. 12
         Vous vous cachez.
GALLUS
         Nella m’échappant, j’ai pris Lise.
         Je chassais, je cherchais des appas indulgents, 12
         Une charmeuse ayant pitié des pauvres gens, 12
410 Un peu libre, un peu folle, ayant de la clémence. 12
         Tombé sur des vertus par un hasard immense, 12
         M’étant cassé le nez juste à l’escarpement 12
         D’une vierge d’acier, d’ombre et de diamant, 12
         Ayant vu tout à coup, quand je rêvais la butte 12
415 Montmartre où dix moulins font gaîment la culbute, 12
         Surgir avec sa neige auguste la Yungfrau, 12
         Ayant tiré du sac ce mauvais numéro, 12
         J’ai dit : je me crois aigle et lion, je suis âne. 12
         Je me suis rejeté sur une paysanne 12
420 Quelconque, fort jolie et pas bête, ma foi, 12
         Et je l’ai faite reine en me défaisant roi. 12
         Roman simple ; et j’en suis au deuxième chapitre. 12
Gallus fouille dans le gousset de son gilet, en tire sa tabatière, ne s’aperçoit pas qu’il vient d’en tirer en même temps un papier, et prend une prise de tabac. Le papier est tombé à terre. Gunich, en arrière de Gallus, le ramasse, y jette un coup d’œil, et le met dans sa poche pendant que Gallus éternue et secoue d’une chiquenaude les dentelles de son jabot.
GUNICH
         Çà, vous êtes un roi duquel je suis le pitre. 12
GALLUS
         Faquin !
GUNICH
         Le conseiller d’état, si vous voulez.
425 Je plains les papillons aux chandelles brûlés. 12
         Je vous vois approcher d’une flamme hagarde, 12
         Charmante et formidable, et je dis : prenez garde. 12
         Quelque chose se passe au fond de votre cœur. 12
         Vous êtes un captif qui se drape en vainqueur. 12
430 C’est une maladie étrange propre aux hommes 12
         Très corrompus, blasés, exquis, comme nous sommes, 12
         d’idolâtrer avec dédain, et d’être pris 12
         parfois profondément, tout en disant : je ris. 12
         L’eau qu’on jette à ce feu le rallume et l’attise. 12
435 Est-on jaloux ? Fi donc ! Tendre ? Quelle bêtise ! 12
         Si quelqu’un vous pénètre et dans votre âme lit, 12
         On se fâche ; on se sent comme en flagrant délit. 12
         Surtout il ne faut pas que la belle s’en doute. 12
         Qu’aime-t-on d’elle ? Rien. Et tout. Sotte, on l’écoute. 12
440 Grasse, c’est un Rubens ; maigre, c’est un Watteau. 12
         Don Juan extérieur, Pyrame incognito, 12
         On se croit libertin. Point. On est platonique. 12
         On couve en souriant un vague amour chronique. 12
         On aime l’âme, et non la chair fragile, on croit 12
445 N’être que gris, hélas ! On est ivre. L’œil froid 12
         Masque le cœur brûlant.
GALLUS
         Dadais métaphysique !
         Hors la bonne cuisine et la bonne musique, 12
         Qui sont la même chose au fond, je n’aime rien. 12
GUNICH
         Hum ! Parfois le lion a dans sa cage un chien. 12
450 Il croit d’abord qu’il va le manger ; puis il l’aime. 12
GALLUS
         Rien ne m’enivre.
GUNICH
         Hum !
GALLUS
         Je suis froid par système.
GUNICH
         Hum !
GALLUS
         Tu dis ?…
GUNICH
         Est-ce un cri factieux ? Je dis : hum !
GALLUS
         Mon cœur est le sommeil.
GUNICH
         L’amour est l’opium.
         Pardon, le cœur d’un prince, on ne sait trop qu’en dire. 12
455 Livre doré sur tranche où l’on n’ose pas lire. 12
         Pourtant permettez-vous que…
GALLUS
         Buse, je permets.
GUNICH
         L’amour se pique au jeu quand on lui dit : jamais ! 12
         Vous cachez l’aventure et moi je la devine. 12
         La rêver infernale et la trouver divine, 12
460 Voilà votre accident devant cette Zabeth. 12
GALLUS
         Et d’abord, tu ne sais pas même l’alphabet 12
         Du respect. Nomme-la madame. Elle est au prince. 12
         À moi, qui suis ton maître. Et maintenant, si mince 12
         Que soit ton intellect, comprends que, sans déchoir, 12
465 Je ne puis aimer, moi qui jette le mouchoir. 12
         Être un Tityre inepte au fond d’un site agreste, 12
         À d’autres ! N’aimant pas, je reste moi. Je reste 12
         Le maître. Devenir amoureux, moi rieur ! 12
         Tu crois que je prendrais ce rôle inférieur ! 12
GUNICH, ricanant.
         Le rôle vous prend.
GALLUS
470 Non. Si bon te semble, certe,
         Vieux fou, sois amoureux, passe aux femmes, déserte. 12
         Moi, point. J’ai pu, le jour où le dégoût me prit, 12
         Abdiquer comme roi, mais comme homme d’esprit, 12
         Non pas. Moi, grimacer l’amour ! Qu’on me lapide. 12
475 Je vois mes rides, va. Me crois-tu donc stupide 12
         Jusqu’à m’imaginer que de jeunes yeux bleus 12
         Planteront là messieurs les blancs-becs merveilleux 12
         Pour contempler rêveurs mon gilet de flanelle ! 12
         Ah ! Rien ne change, ami, la nature éternelle ! 12
480 Avril sera toujours par Aurore ébloui. 12
         Matin et renouveau sont des lieux communs ; oui, 12
         C’est vieux, le lys, c’est vieux, la rose ; mais qu’importe, 12
         C’est toujours jeune, et l’aube est toujours la plus forte. 12
         Oui, pour comprendre l’ombre et les cieux infinis, 12
485 L’astre et la fleur, Chloé se penche sur Daphnis, 12
         Oui, Nella cherche George, oui, les Agnès épellent 12
         Les Chérubins ; jeunesse et jeunesse s’appellent. 12
         Est-ce toi, printemps ? Dit la fauvette tout bas. 12
         Il faut les bleus sommets pour les tendres ébats. 12
         Résignons-nous. Rions.
GUNICH
490 Monseigneur se résigne.
         Il est grand, puissant, riche, illustre, auguste, insigne, 12
         et son manteau royal d’aigles est parsemé. 12
GALLUS
         À quoi cela sert-il si l’on n’est pas aimé ! 12
GUNICH
         Vous êtes toujours sûr, vous, prince, d’être au faîte. 12
GALLUS
495 Devant les femmes, non. L’orgueil du rang est bête. 12
         Pour la femme, un roi passe après son page. Un duc 12
         Ne vaut point ses laquais, mon cher, s’il est caduc. 12
         Aucun soleil couchant n’a droit à l’espérance. 12
         Le sage ne fait pas aux jeunes concurrence ; 12
500 Il ne va pas livrer un sot amour risqué 12
         Aux quolibets des gens qui flânent sur le quai ; 12
         Il voit son œil s’éteindre auprès d’un œil qui brille ; 12
         Il s’observe. Devant n’importe quelle fille, 12
         Devant une catau de trente sous, on est 12
505 Allié des Habsbourg et des Plantagenet, 12
         Landgrave palatin, duc d’Autriche, infant d’Este, 12
         Prince !… — on voit ses cheveux blanchir, on est modeste. 12
GUNICH
         On se poudre !
GALLUS
         Ah ! Tu crois, baron de peu de sens,
         Que cette neige-là cache celle des ans ! 12
         Mais j’ai dix lustres !
GUNICH
         Soit. Bel âge !
GALLUS
510 Tout s’envole.
         Mais je ne serai pas un Géronte frivole. 12
         C’est assez d’avoir cru trop longtemps au matin. 12
         Hélas ! C’est triste. Avoir arrangé son destin, 12
         Son cœur, ses goûts, sa vie éclatante et sonore, 12
515 Pour être à tout jamais la jeunesse, l’aurore, 12
         L’aube, et voir sur son front monter la sombre nuit ! 12
GUNICH
         Ah ! Je conviens que l’âge à la jeunesse nuit. 12
         Être jeune est le ciel. Rester jeune…
GALLUS
         Est l’abîme.
         Un ridicule à moi ! J’aimerais mieux un crime. 12
520 Oh ! Qui que vous soyez, devant Lise ou Ninon, 12
         Tenez-vous bien, soyez moqueur et fort, sinon 12
         Vous verrez bientôt poindre une belle hargneuse. 12
         Le méprisant peut seul braver la dédaigneuse. 12
         Surtout, méfions-nous des scènes que nous font 12
525 Ces belles, et des cris, et de leur art profond 12
         De s’irriter, de fondre en pleurs, d’être hardies, 12
         Et ne nous laissons pas prendre à leurs comédies. 12
         Plutôt livrer ma vie au tigre libyen 12
         Qu’à la femme ! — À propos, mon anneau, tu sais bien ? 12
         Ma bague empoisonnée ?
GUNICH
530 Ah ! Cet anneau terrible
         Qui contient un poison.
GALLUS
         Un remède infaillible.
GUNICH
         Eh bien ?
GALLUS
         Je ne l’ai plus.
GUNICH
         Comment ?
GALLUS
         On me l’a pris
         Pendant que je dormais ou bien que j’étais gris. 12
         Je le regrette.
GUNICH
         Au fait, c’était un joyau rare.
GALLUS
535 Un ami. Cet anneau me venait de Ferrare 12
         Dont une Borgia fut duchesse. On vieillit, 12
         Tu comprends ; le destin devient un mauvais lit ; 12
         Un vieux beau, c’est un être absurde et difficile, 12
         D’un côté sensitive et de l’autre fossile. 12
540 On sort de l’opéra, du bal, de chez Mesmer, 12
         De chez le roi de France, avec le mal de mer. 12
         C’est pour cela, dût-on n’en jamais faire usage, 12
         Qu’on tient à ces bijoux sinistres, et qu’un sage, 12
         À tous les biens qu’il a, qu’il attend, qu’on lui doit, 12
545 Qu’il espère ou qu’il veut, joint la mort, bague au doigt. 12
GUNICH
         Un suicide en l’air, facultatif, possible, 12
         Départ à volonté pour le monde invisible, 12
         Avoir toujours la clef du tombeau sous sa main, 12
         Faire, comme un valet, venir ce noir Demain, 12
550 Avoir derrière soi l’éternité qu’on sonne 12
         Et qui paraît : que veut monseigneur ? — J’en frissonne, 12
         Mais c’est bien agréable, au fait.
GALLUS, pensif.
         L’empoisonneur
         Des bijoux, c’est le sort.
GUNICH
         C’est vous. — Donc, monseigneur,
         C’est dit. Vous n’aimez point votre bonne fortune. 12
GALLUS
         Zabeth !
Il hausse les épaules.
         Bah !
GUNICH
555 Soit. Eh bien ! Moi, je vais vous faire une…
         Révélation.
GALLUS
         Quoi ?
GUNICH, s’approchant de la crédence et montrant le bouquet.
         Voyez-vous ce bouquet ?
GALLUS
         Oui.
GUNICH
         De qui ça vient-il ?
GALLUS
         De quelque freluquet
         Qui, ne pouvant payer des diamants infâmes, 12
         S’imagine qu’avec des fleurs on a des femmes. 12
GUNICH
560 Tous les jours il en vient pour madame un pareil. 12
Il montre l’écrin.
         Voyez-vous cet écrin ?
GALLUS
         Sur ce plat de vermeil ?
         Oui. C’est quelque galant, moins innocent que l’autre, 12
         Qui veut plaire.
GUNICH, s’approchant de la fenêtre et montrant le jardin.
         En ce parc, dessiné par Lenôtre,
         Tous les matins on joue une aubade.
GALLUS
         Oui. Très haut.
565 C’est encore un galant quelconque. Un peu bien sot. 12
         Car c’est à la Vénus qu’il offre la diane. 12
GUNICH, continuant.
         Quelqu’un tous les jours donne un bouquet.
GALLUS
         Qui se fane.
GUNICH, continuant.
         Un écrin, un concert, et monseigneur le sait. 12
GALLUS
         Je sais encor ceci qu’on ne sait pas qui c’est. 12
570 Ces trois bergers masqués et muets me font rire. 12
         Personne ne connaît leurs noms.
GUNICH
         Personne, sire,
         Excepté moi.
GALLUS
         Tu dis ?…
GUNICH
         Excepté moi.
GALLUS
         Tu crois
         Les connaître ?
GUNICH
         Je peux les nommer.
GALLUS
         Tous les trois ?
GUNICH
         Tous les trois. Le premier, le jeune, offrant des roses, 12
575 C’est vous. L’autre, plus vieux, donnant ces belles choses, 12
         Ces diamants, c’est vous. Le troisième, à genoux 12
         Aussi lui, le seigneur des aubades, c’est vous. 12
GALLUS
         Eh bien, après ?
GUNICH
         C’est vous.
GALLUS
         Voilà ta découverte !
GUNICH
         Niez-vous ?
GALLUS
         Non. C’est vrai. Qu’en conclut monsieur ?
GUNICH
         Certe,
580 Que vous êtes, mon prince, énormément épris. 12
GALLUS, se tenant les côtes.
         Ah ! Vraiment, mon baron est trop bête. Ah ! J’en ris ! 12
         Ah ! Je suis amoureux parce que je m’ennuie, 12
         Et qu’il me plaît de mettre un rayon dans la pluie, 12
         Du soleil dans la brume, un sourire en des yeux 12
585 Qui, tristes, seraient laids, et qui sont beaux, joyeux. 12
         C’est mon goût. La beauté, plus la gaîté ; fleur double. 12
         Ah ! Mon pauvre espion myope, tu vois trouble. 12
         Ah ! Je suis amoureux parce que je distrais 12
         Mes cinquante ans à mettre en relief des attraits 12
590 Qui, charmants sous des fleurs, sont exquis sous des perles ! 12
         Parce que le sommeil des moineaux et des merles 12
         Ne m’est pas à ce point sacré que dans ce bois 12
         Je ne me glisse avec des joueurs de hautbois, 12
         Et parce que j’ordonne à cinq ou six maroufles 12
595 De faire avec leurs chants, leurs gammes et leurs souffles, 12
         Flotter un songe d’or sur de beaux yeux fermés ! 12
         Parce que j’ai le goût des bouquets embaumés, 12
         Des bijoux envoyés aux belles, par Hercule, 12
         Je suis un vieux crétin d’amoureux ridicule ! 12
600 Je m’amuse, morbleu ! J’ai cette fille-là, 12
         Et j’en fais le motif d’un éternel gala ! 12
         Mais à qui donc veux-tu que je donne des roses ? 12
         À toi ? Quand tes gros yeux collent leurs cils moroses, 12
         Quand tu dors, dois-je aller, pendant une heure ou deux, 12
605 Faire de la musique à tes rêves hideux ? 12
         Faut-il qu’au point du jour sous tes volets je rôde ? 12
         Dois-je faire couler la perle et l’émeraude 12
         En rivières autour de ton vieux cou ridé ? 12
         Dois-je te déclarer sultane validé ? 12
610 Ægipans, nymphes, dieux, ô faunes de Sicile, 12
         Accourez, venez voir cet immense imbécile ! 12
         Mais pense un peu, voyons, peux-tu ? Lise a vingt ans, 12
         J’en ai cinquante. Eh bien, je me masque, et j’entends, 12
         À défaut du bonheur, fleur que nul ne transplante, 12
615 Lui faire une nuée amoureuse et galante. 12
         Personnages du conte : Angélique et Médor. 12
         Elle est Danaë. Soit. Moi, pluie et grêle d’or. 12
         Elle est Héro, pensive, et moi je me ranime 12
         À lui faire rêver un Léandre anonyme. 12
620 Trouves-tu qu’être aimable est au-dessous de moi ? 12
         Trop de distance ! Elle est goton et je suis roi. 12
         Non, belître. Elle est femme, et je suis gentilhomme. 12
         Être amoureux ! Jamais. Non. Mais être économe, 12
         Non plus. Garder son cœur, dépenser son argent, 12
625 C’est ma mode. Être aux goûts d’une femme indulgent ; 12
         Lui faire tous les jours d’agréables surprises ; 12
         Lui racheter l’ennui de voir vos mèches grises 12
         Par des bals, des bijoux, des fleurs ; être courtois ; 12
         Et se taire ; et n’aller pas crier sur les toits : 12
630 Mesdames et messieurs, je suis celui qui paie ! 12
         Faire en somme à la belle une existence gaie, 12
         Libre, opulente, vive et jeune, de façon 12
         À se dire : après tout je suis un bon garçon ! 12
         Voilà l’élégance. Hein ?
GUNICH
         Vous êtes à l’escrime
         Très fort.
GALLUS
635 Je te dis, moi, de m’accuser d’un crime,
         Et non d’une bêtise. Étant déjà l’amant, 12
         Si j’étais l’amoureux, je serais fou vraiment. 12
GUNICH
         Vous me jetez ce mot : buse !
GALLUS
         Oui, je le décoche.
GUNICH
         Mais il ne faudrait pas alors de votre poche 12
640 Laisser tomber ces vers écrits de votre main. 12
Il présente à Gallus le papier que Gallus a laissé tomber, le déploie, et se met à lire.
         Sonnet. À Zabeth.
Déclamant.
         … Belle au regard inhumain…
GALLUS, lui arrachant le papier.
         O stupide espion ! Voleur plus bête encore ! 12
         Que ne suis-je encor roi pour que je te décore 12
         De l’ordre d’ânerie inventé tout exprès ! 12
GUNICH
         Mais lisez, monseigneur.
Lui montrant le sonnet.
645 — … Vos appas… vos attraits… —
         Donc vous voulez charmer ! Donc vous désirez plaire ! 12
Gallus jette le papier au feu.
GALLUS
         Tu me feras crever de joie et de colère. 12
         Tudieu ! Quel animal réjouissant ! Comment ! 12
         Parce qu’étant poëte, un peu, suffisamment 12
650 Pour égaler, si bon me semble, qui ? Virgile, 12
         Je bâcle un vers ou deux, je meurs d’amour ! Mais, Gille ! 12
         Un poëte est un être indifférent, divers, 12
         Qui s’exerce à viser un cœur avec un vers, 12
         Qui prend pour but d’une ode une femme quelconque, 12
655 Et qui, tout en criant : c’est Vénus dans sa conque ! 12
         C’est Léda sur son cygne ! Hébé ! Turlututu, 12
         Ne veut pas plus charmer cette femme, vois-tu, 12
         Qu’un archer dans un tir ne veut tuer la cible. 12
         La cible est en carton. La femme aussi. L’horrible, 12
660 C’est d’avoir pour laquais un baron saugrenu 12
         Tel que toi, marié jadis, jadis cornu, 12
         Croyant aux vers ! Le vrai poëte est impassible. 12
         Si les sonnets comptaient, tout serait impossible. 12
         Être forcé d’aimer, parce que ça rime !
GUNICH
         Oui.
         Au fond, c’est vrai. La rime est piège.
GALLUS
665 Homme inouï,
         Apprends tout. Ce sonnet, pour comble d’aventure, 12
         Zabeth l’a dans les mains !
GUNICH
         Mais d’une autre écriture.
         Gageons.
GALLUS
         Certes. Je puis fabriquer, s’il me plaît,
         Des vers, mais je les fais écrire à mon valet. 12
670 Par instants, une envie, honnête et sage en somme, 12
         Me prend d’écorcher vif ce hideux gentilhomme ! 12
         Apollon, c’est ainsi que tu remercias, 12
         Pour avoir chanté faux, le nommé Marsyas. 12
GUNICH
         Je chante juste.
GALLUS
         Va, je suis impénétrable.
         Inaccessible, inex…
GUNICH
         Pugnable.
Souriant et saluant.
675 Et vulnérable.
GALLUS
         Comme Achille alors. Soit. Au talon. Non au cœur. 12
GUNICH
         Le cœur, souvent les grands l’ont au talon.
GALLUS
         Moqueur,
         Tu seras avec moi le moqué. Je t’enseigne, 12
         Et ma gaîté te crible, et ta bêtise saigne. 12
GUNICH
680 Vous perdez vos anneaux, vous perdez vos sonnets. 12
         Prenez garde.
GALLUS, lui tournant le dos.
         Il me prend pour un de ces benêts
         Qui, vu qu’un grand cordon leur coupe en deux le ventre, 12
         Rêvent de plaire au sphinx accroupi dans son antre, 12
         À la femme.
S’affermissant sur ses talons et regardant Gunich en face.
         L’amour pour les niais est bon.
685 Je puis être un vieillard, mais jamais un barbon. 12
         De Louis quinze vieux bien souvent nous sourîmes, 12
         Personne ne rira de moi. Quant à mes rimes, 12
         C’est un jeu, mes bouquets, de même. Et, fût-on roi, 12
         Il faut avec la femme enfin qu’on a chez soi, 12
690 Belle ou non, paysanne, ou marquise, ou comtesse, 12
         Savoir vivre. De là mes cadeaux. Politesse. 12
GUNICH
         Vous êtes, monseigneur, éperdument poli. 12
GALLUS
         À présent, sois muet. Je t’ordonne l’oubli. 12
         Si de ceci tu dis un mot, ma politesse 12
         T’étranglera.
GUNICH, écoutant à la grande porte de gauche.
695 J’annonce un groupe à votre altesse.
Entre Zabeth, et avec elle une foule de petits jeunes gens, parmi lesquels le duc de Montbazon, avec le cordon bleu, le duc de Créqui avec la croix de Saint-Louis, Lord Effingham avec la jarretière, le vicomte de Thouars. Au milieu des jeunes gentilshommes, un docteur, noir, en perruque ronde. En avant du groupe, un abbé. L’abbé entre le premier, en dansant et en raclant une guitare.
SCÈNE III
LES MÊMES, ZABETH, L'ABBÉ LE DUC DE CRÉQUI, LE DUC DE MONTBAZON, LORD EFFINGHAM, LE MARQUIS DE COCHEFILET, LE VICOMTE DE THOUARS, LE DOCTEUR, SEIGNEURS ET GENTILHOMMES.
Tous, en arrivant, saluent Gallus, qui donne la main à quelques-uns.
L'ABBÉ, chantant et dansant.
         Les bœufs aux champs, 4
         Commère ! 2
         Les Anglais sont méchants, 6
         La Prusse est en colère, 6
700 L’Autriche n’est pas claire, 6
         Qu’ils s’en aillent lanlaire. 6
         Commère, 2
         Les bœufs aux champs ! 4
         O belle bocagère, 6
705 Va couper la fougère, 6
         Ote tes bas, bergère, 6
         Les sentiers sont bourbeux. 6
         Commère, 2
         Aux champs les bœufs ! 4
Zabeth en entrant jette sur un fauteuil sa faille et son manchon. Elle tire du manchon son éventail et le pli que lui a remis Sillette à sa sortie. Gallus la salue d’un signe de tête, et Gunich d’une profonde révérence. Gallus se met à causer avec le docteur. Les jeunes gens entourent Zabeth.
LORD EFFINGHAM
710 Vous avez là, marquise, une mouche assassine. 12
LE DUC DE MONTBAZON
         Mes enfants, mon talent à moi, c’est la cuisine. 12
ZABETH
         De là ce cordon bleu.
LE VICOMTE DE THOUARS
         J’arrive du sermon.
L’ABBÉ, posant la guitare sur un pliant.
         Je n’y vais plus. On dit trop de mal du démon. 12
         On exagère.
LE VICOMTE
         Oh oui ! L’abbé Maury, du reste,
715 Tonne agréablement. Voltaire, Oedipe, Oreste, 12
         La vierge d’Orléans, les juifs, les mécréants… 12
ZABETH
         Qu’est-ce que c’est que ça, la vierge d’Orléans ? 12
LE VICOMTE, continuant.
         Il prêche à lui tout seul comme les douze apôtres. 12
À Zabeth.
         Vous autres n’êtes pas admises là.
ZABETH, à part.
         Vous autres !
LE DUC DE CRÉQUI
720 La vierge, autrement dit la pucelle. Cela 12
         n’a jamais existé. Des vierges, oh la la ! 12
Il rit.
         Grande, la femme est fille ; enfant, elle est poupée. 12
         Une vierge ! On n’en voit jamais !
ZABETH
         Bah ! Votre épée.
Le duc de Créqui pirouette dédaigneusement et lui tourne le dos.
LE DUC DE CRÉQUI, au vicomte de Thouars.
         La Duthé dans un bal t’a, dit-on, maltraité. 12
LE VICOMTE
725 Et j’ai fait mettre au For-l’Évêque la Duthé, 12
         Vu que je suis Rohan.
ZABETH, à part, regardant le baronnet.
         Breton du premier ordre.
L'ABBÉ, à Zabeth, lui montrant les seigneurs.
         Dieu fit vos dents pour rire et fit les leurs pour mordre. 12
ZABETH, à l’abbé, montrant le duc de Créqui.
         D’où vient que ce petit est duc ?
L’ABBÉ
         Le droit du sang.
         Il était digne d’être opulent et puissant, 12
730 N’ayant rien dans le cœur ni dans l’âme. Il hérite 12
         D’un oncle. On a toujours les oncles qu’on mérite. 12
ZABETH, à lord Effingham.
         À propos, je reçois des sonnets.
LORD EFFINGHAM
         Des sonnets !
ZABETH, à Gallus.
         Laclos prête sa femme au duc de Nivernais. 12
         Que dites-vous d’un homme acceptant cet opprobre ? 12
GALLUS, continuant sa conversation comme s’il n’entendait pas zabeth.
735 Les pléiades, docteur, qu’on voyait en octobre 12
         À l’est, sont maintenant à l’ouest. Sans Képler 12
         Cela serait obscur ; grâce à lui, c’est très clair. 12
ZABETH, insistant, à Gallus.
         Le duc lui prend sa femme.
GALLUS, s’asseyant.
         Eh bien ! Il l’a conquise.
         On est très bien assis dans vos fauteuils, marquise. 12
740 Dites-moi donc le nom de votre tapissier. 12
Il se tourne vers les petits seigneurs épars et causant autour de lui.
         Allons-nous voir ce soir Brizard officier 12
         En grand prêtre tragique ? On donne Montezume. 12
Il se remet à causer avec le docteur.
LE VICOMTE DE THOUARS, au duc de Montbazon.
Montrant Zabeth.
         Nous sommes tous ici ses amants, je présume. 12
         Le duc ne s’aperçoit de rien. Vois comme il rit. 12
LE DUC DE MONTBAZON
745 Il s’aperçoit de tout, mais il a de l’esprit. 12
LE DUC DE CRÉQUI, au vicomte.
         Le crois-tu bête au point d’aimer cette donzelle ? 12
Zabeth prête l’oreille.
ZABETH, à part.
         Donzelle !
LE DUC DE CRÉQUI, au vicomte.
         Vois-tu bien, celle qu’on paie et celle
         Qu’on aime, c’est deux.
LE VICOMTE DE THOUARS
         Mais d’autres sont fort épris.
LE DUC DE CRÉQUI
         Pas lui.
LE VICOMTE DE THOUARS, montrant la crédence.
         Vois ces cadeaux.
LE DUC DE CRÉQUI, regardant les diamants.
         L’écrin est d’un grand prix,
         Certe !
L’ABBÉ, flairant le bouquet.
         En hiver, des fleurs de serre !
ZABETH, à Gallus.
750 Votre altesse
         Est poëte.
GALLUS
         Jamais.
ZABETH, lui tendant le pli qu’elle a à la main.
         Lisez donc ceci.
GALLUS
         Qu’est-ce ?
Il prend le papier et y jette un coup d’œil.
         Des vers. Fi donc !
ZABETH
         Comment les trouvez-vous ?
GALLUS, les parcourant négligemment.
         Mauvais.
ZABETH
         Vous les trouveriez bons si vous les aviez faits. 12
GALLUS
         Dieu m’en garde.
ZABETH
         Ces vers sont jolis.
GALLUS
         Plats.
ZABETH
         Vous êtes
         Contrariant.
GALLUS
755 Des vers d’amour sont toujours bêtes.
L’abbé se remet à flairer les roses de Chine.
L’ABBÉ, se retournant vers zabeth.
         Beau bouquet ?
LE DOCTEUR, à Zabeth.
         Qui vous l’a donné ?
ZABETH, montrant le bouquet à gallus.
         Qu’en dites-vous ?
GALLUS
         C’est un de ces bouquets qu’on a pour trente sous 12
         Chez la fleuriste au coin du pavillon d’Hanovre. 12
L’ABBÉ, admirant les diamants.
         Bel écrin !
ZABETH
         Je ne sais qui me l’envoie.
GALLUS
         Un pauvre
760 Évidemment. Écrin médiocre, et fané. 12
ZABETH
         Vous le trouveriez beau si vous l’aviez donné. 12
LE MARQUIS DE COCHEFILET, à Zabeth.
         À propos, des hautbois dans un parc, c’est classique, 12
         Les jardins d’aujourd’hui sont faits pour la musique, 12
         J’aime les violons dans les bois, et l’écho 12
765 Des cors de chasse au fond des grottes rococo. 12
         Vous offre-t-on toujours une aubade ?
ZABETH
         Oui.
GALLUS
         C’est fade.
         Je ne sais de qui peut vous venir cette aubade. 12
         C’était joli jadis, mais la mode en passa. 12
ZABETH
         Si c’était de vous, duc, vous ne diriez pas ça. 12
GUNICH, à part, observant Gallus.
         Il a bien dépisté Zabeth.
ZABETH
770 Moi, je déclare
         Ces fleurs belles, ces vers charmants, cet écrin rare. 12
         L’aubade, comme un chant des anges affaibli, 12
         Me berce, et le matin m’apporte un peu d’oubli. 12
         C’est anonyme. Soit. Moi, pour ne rien vous taire, 12
775 Si je savais qui m’offre, avec tant de mystère, 12
         Tant de galanterie, oui, je pourrais…
GALLUS
         Eh bien ?
ZABETH
         L’aimer.
LORD EFFINGHAM
         Ils sont plusieurs.
LE DUC DE CRÉQUI
         Oh ! Cela ne fait rien.
À Gallus.
         Hein ? Si nous savions qui, les bonnes gorges chaudes ! 12
GALLUS À part.
         Comme ils riraient ! —
Haut.
         Les vers, les fleurs, les émeraudes,
         Et les aubades, peuh !
Il hausse les épaules et pirouette sur ses talons.
ZABETH
780 Toujours vous me froissez,
         Monseigneur. On dirait que vous me haïssez. 12
GALLUS, froid.
         Non.
ZABETH
         Mais ça m’est égal.
LE DUC DE MONTBAZON, à Zabeth.
         La haine, c’est province.
L’ABBÉ, à Zabeth.
         Ne point aimer, ne point haïr, c’est être prince. 12
LE MARQUIS, au duc de Créqui.
         Duc, en raillant l’estoc dont tu nous éblouis, 12
785 Elle éclabousse un peu ta croix de Saint-Louis. 12
LE DUC DE CRÉQUI
         De sa boue.
Il rit et regarde Zabeth.
LE MARQUIS
         Elle entend. Prends garde. Tu la blesses.
LE DUC DE CRÉQUI
         Qu’est-ce que ça me fait, ces drôlesses ?
ZABETH, aux écoutes, à part.
         Drôlesses !
Ricanements autour de Zabeth. Gallus fait un signe. Tous s’approchent de lui. Zabeth
reste seule à l’autre coin du boudoir.
GALLUS, à demi-voix, au groupe des gentilshommes.
         Je n’ai pas le travers, qu’ont les gens fatigués, 12
         D’empêcher, étant vieux, les jeunes d’être gais. 12
         Riez. —
Au duc de Créqui.
790 Pourvu, monsieur le duc et pair de France,
         Que cela n’aille pas jusqu’à la transparence. 12
         Les femmes ! Y compris la reine, j’ai souci 12
         De toutes ces margots autant que de ceci ; 12
Il fait claquer ses doigts.
         Mais une étant chez moi, l’on ne doit pas en rire. 12
795 Nous sommes bons amis. Je ne trouve à redire 12
         Qu’à de certains clins d’yeux railleurs. Messieurs, milords, 12
         C’est compris, n’est-ce pas ? Car, autrement, alors 12
         Il faudrait voir un peu la pointe des épées. 12
Il s’approche de Zabeth et lui montre le paysage nocturne au dehors.
         Ah ! Madame, admirez ces belles échappées 12
800 De clair de lune au fond de ces arbres ! La nuit 12
         Est un profond concert que gâte notre bruit. 12
         Ce monde, l’homme ôté, serait beau.
Il revient vers le groupe des gentilshommes.
         Mais, j’y pense,
         Messieurs, la comédie à huit heures commence. 12
LE DOCTEUR, tirant sa montre.
         Neuf heures.
GALLUS
         Hâtons-nous, si nous voulons la voir.
         N’y venons-nous pas tous ?
ZABETH, à Gallus.
805 Pas vous. Pas moi. Ce soir
         Vous soupez tête à tête avec moi.
GALLUS
         Tête à tête !
         La surprise est charmante, et c’est toute une fête. 12
         Messieurs, vous entendez. Je vous laisse partir. 12
À ZABETH
         Je reste.
LE DUC DE MONTBAZON
         Comme il va s’ennuyer !
LE DUC DE CRÉQUI
         O martyr !
Tous saluent Gallus et sortent.
Zabeth va à la cheminée et sonne. La porte de droite s’ouvre à deux battants. Entre Sillette, suivie de quatre laquais portant une table à deux couverts sur laquelle est servi un en-cas. Gibier. Vins. Cristaux. Au centre, un surtout de table en vermeil avec deux girandoles allumées.
Les valets posent la table au centre du boudoir, et placent un fauteuil devant chacun des couverts qui se font vis-à-vis.
Zabeth fait signe à Sillette et aux valets de sortir. Elle ôte et jette sur un sofa sa pelisse de soie et de martre, sous laquelle elle est décolletée, avec un collier et des bracelets de pierreries.
Elle montre à Gallus un des deux fauteuils et s’assied sur l’autre.
SCÈNE IV
GALLUS, ZABETH.
GALLUS
810 Vous renvoyez vos gens. Solitude complète. 12
         C’est tout à fait aimable.
Il s’assied.
Montrant un grand trumeau à glace derrière Zabeth.
         Ah ! Ce trumeau reflète
         Des appas, qui feraient tourner la tête…
ZABETH
         À qui ?
         Pas à vous.
GALLUS
         Je suis vieux. Mais ce petit Créqui…
ZABETH
         À lui pas plus qu’à vous, prince. D’ailleurs, qu’importe ! 12
815 Je crois qu’il vient un peu de vent par cette porte. 12
Elle va à la porte du fond, comme pour s’assurer que personne n’écoute, l’entr’ouvre, puis la referme.
Gallus prend une bouteille, emplit le verre de Zabeth, puis le sien. Zabeth revient s’asseoir.
GALLUS, regardant le couvert.
         Joli dessus de table !
Il boit tout en examinant l’orfévrerie.
         Oui, j’aime ce sommeil
         Des nymphes sous des rocs sauvages, en vermeil. 12
Il prend une pièce de gibier et la découpe.
         Le râle de genêt. Fin gibier. ça patauge 12
         Tout l’été dans le thym, la lavande, la sauge, 12
820 La mauve, et ça devient exquis, surtout avec 12
         La choucroute tudesque et le bon vieux vin grec. 12
Il offre une aile à Zabeth, met de la choucroute dans son assiette et se verse à boire.
         Dites-moi, trouvez-vous ici quelque lacune 12
         Dans l’hôtel, dans la table ou le service ?
ZABETH
         Aucune.
GALLUS, désignant du doigt le jardin.
         Vous pourriez pour ce parc, c’est un conseil, pardon, 12
825 Commander deux ou trois déesses à Houdon. 12
ZABETH
         Tout me vient de vous, duc, je dois le reconnaître. 12
GALLUS, tout en mangeant et tout en servant Zabeth.
         Ce tout n’est rien, madame. Une femme est un être 12
         Charmant parce qu’il est tremblant, fort éperdu, 12
         Très frêle, et qui doit être en tout temps défendu 12
830 Contre tout ce qui peut d’une ride être cause, 12
         Contre un frisson d’aurore et contre un pli de rose. 12
         Il faut sur son alcôve un chant de séraphin, 12
         Le nectar à sa soif, l’ambroisie à sa faim ; 12
         De nos jours, ce progrès est goûté de Tartuffe, 12
835 Le nectar est sauterne et l’ambroisie est truffe, 12
         Et quant au séraphin, il s’appelle Grétry. 12
         Des millions ! Sans quoi, la femme, ange meurtri, 12
         Languit, souffre. Exister, madame, est nécessaire. 12
         Il faut tuer le temps qui nous tient dans sa serre ; 12
840 Donc des plaisirs ; toujours, sans trêve, hier, aujourd’hui ; 12
         On ne saurait percer de trop de coups l’ennui. 12
         Avoir froid est ignoble ; avoir faim est étrange ; 12
         Pourtant, dans un plat d’or, sans ridicule on mange ; 12
         Et si la cheminée est un bijou charmant 12
845 Du plus beau marbre, on peut s’y chauffer décemment. 12
         La vie enfin doit presque être un conte de fée. 12
         Je la veux de chansons et de joie étoffée ; 12
         Phébus, si cet orchestre à ma guise marchait, 12
         Ne serait pas de trop pour en tenir l’archet. 12
850 Morbleu ! Je n’entends pas que l’ennui vous assomme. 12
         Je vous protège, moi. Marquise, un galant homme 12
         Prend une femme en gré, sans être un songe-creux, 12
         Sans être pour cela forcé d’être amoureux, 12
         Et, gaîment, au-dessus des misères, l’enlève. 12
855 Les besoins de la vie et les besoins du rêve 12
         Se tiennent ; c’est la robe avec le falbala. 12
         J’ai tâché de comprendre à peu près tout cela, 12
         Et je prétends, c’est là ma façon d’être tendre, 12
         Vous préserver de tout et de tout vous défendre. 12
ZABETH, regardant Gallus fixement.
         Désirez-vous savoir la vérité ?
GALLUS
860 Fort peu.
ZABETH
         Je vous ruine.
GALLUS
         Après ?
ZABETH
         Je vous trompe.
GALLUS
         Parbleu !
Il découpe une aile de perdrix et l’offre à Zabeth.
         Des amants, c’est de droit. Moi, par-dessus la tête 12
         J’en aurais, si j’étais femme, et, comme c’est bête ! 12
         Ça n’empêcherait pas que je n’aime quelqu’un. 12
865 Trompez-moi. Je n’ai pas le goût d’être importun 12
         Et jaloux, ni le temps d’être amoureux et fade. 12
         Et ruinez-moi. J’aime avoir une naïade, 12
         Une femme, chez moi, qui, d’un air négligent, 12
         Penche l’urne d’où coule à grands flots mon argent. 12
ZABETH
870 Monseigneur, vous m’avez de vos bienfaits comblée. 12
         Une pauvre âme fauve aux bois obscurs mêlée, 12
         C’était moi. Je vivais dans des lieux inconnus, 12
         Misérable, et j’étais une fille pieds nus ; 12
         On m’avait par pitié fait lire une grammaire ; 12
875 Comme je n’avais plus mon père ni ma mère, 12
         Et que je travaillais beaucoup pour gagner peu, 12
         J’étais parfois sans pain, j’étais souvent sans feu, 12
         Et je n’avais pas même un miroir. Un jour, sire, 12
         Vous vîntes. Vous m’avez, duc, avec un sourire, 12
880 Prise en une cabane et mise en un palais. 12
         Tout à coup j’eus des gens, des femmes, des valets, 12
         Je vis vers moi monter, avec un bruit de joie, 12
         Moi, fille de la bure, un flot d’or et de soie, 12
         Un océan d’azur, de perles, de saphirs ; 12
885 Et j’eus à mon service avril et les zéphirs 12
         Et l’aurore, et l’éden, avec tout ce qui tente 12
         Et charme, et je devins une femme éclatante. 12
         Aujourd’hui, vous m’avez dorée en me touchant. 12
         Loge à la comédie et carrosse à Longchamp, 12
890 J’ai tout, et, comme au fond du ciel noir, dans les boucles 12
         De mes cheveux on voit luire des escarboucles ; 12
         Je suis superbe, grâce à vous ; je resplendis, 12
         Je brille, je suis riche. —
Elle se lève.
         Eh bien, je vous maudis !
GALLUS
         Tiens, ça vous va très bien d’avoir l’air en colère. 12
À part.
         Que veut dire ceci ?
ZABETH
895 L’âme en tombant s’éclaire.
         Ah oui, contre la faim, le froid, vous l’avez dit, 12
         Contre tout ce qui presse, étreint, froisse, engourdit 12
         Les indigents sur qui tourbillonne la neige, 12
         Une barrière d’or me couvre et me protège ; 12
900 Vous m’entourez de soins, duc, n’importe à quel prix, 12
         Et vous me préservez de tout. — Hors du mépris ! 12
GALLUS
         Je vous défends.
ZABETH
         C’est vrai, mais je vous en dispense.
         Oui, de ce que l’on dit. Non de ce que l’on pense. 12
GALLUS
         Ce qu’on pense, ah ! Vraiment, ce qu’on pense, en effet, 12
         Je ne puis l’empêcher.
ZABETH
905 C’est vous qui l’avez fait.
GALLUS
         C’est pour rire, pas vrai ? Vous avez des épaules 12
         Charmantes.
ZABETH
         La drôlesse insultera les drôles.
Se tournant vers la porte par où tous sont sortis.
         Où sont-ils, ces faquins ? Ah ! Vil groupe rieur ! 12
À GALLUS
         Savez-vous ce qu’il faut à la femme, monsieur ? 12
910 C’est l’amour. Je n’ai pas ce pain sacré de l’âme, 12
         Et je me sens haïe et je me vois infâme. 12
         Soyez maudit.
Gallus s’accoude sur la table et la considère avec attention. Elle poursuit.
         Ces ducs, ces princes, ces marquis !
         Tous ! Ils sont monstrueux, à force d’être exquis ! 12
         Ils me glacent. Ils sont joyeux de quoi ? De haine. 12
915 Ils ont la liberté féroce ; j’ai la chaîne. 12
         Ils ont une patrie, eux, c’est l’immense azur, 12
         C’est le ciel. Dans la nue ils marchent d’un pied sûr. 12
         Ils sont comme des dieux. On me mêle à la fête. 12
         J’y vais. J’ai l’air d’en être. Et tout luit sur ce faîte, 12
920 tout chante. C’est à qui rira, boira, vivra. 12
         Marquis, que donne-t-on ce soir à l’Opéra ? 12
         Veux-tu souper ? Dansons. Mille louis. Je joue. 12
         Belle, la rose est pâle auprès de votre joue. 12
         Festins. Chasses. On a des lilas en janvier. 12
925 On va droit au plaisir sans jamais dévier. 12
         De l’assouvissement on fait sa destinée, 12
         Et je suis la proscrite, et je suis la damnée ! 12
         Vous savez bien, les loups et les tigres des bois, 12
         Je les préfère à vous les hommes.
GALLUS, à part.
         C’est, je crois,
         Sérieux.
ZABETH
930 Pas d’amour et pas d’espoir ! Je souffre.
         J’ai dans le cœur le vide et dans l’âme le gouffre. 12
         Monseigneur ! Monseigneur ! Que vous avais-je fait ? 12
         Ah ! L’auguste et profond soleil me réchauffait, 12
         Ah ! J’avais l’innocente aurore pour ivresse ! 12
935 Ah oui, c’est vrai, d’accord, j’étais une pauvresse, 12
         Et parmi les vivants, et sous le grand ciel bleu, 12
         Et dans tout l’univers, je n’avais rien, — que Dieu ! 12
         Je ne l’ai plus. Abîme ! Oui, j’avais pour ressource 12
         De cueillir une mûre et de boire à la source, 12
940 J’étais libre, et j’avais pour ami le rocher. 12
         Quelle idée eûtes-vous de venir me chercher ? 12
         Ce Gunich vous aida, votre digne ministre. 12
         Vous fîtes ce jour-là, prince, un complot sinistre 12
         Contre l’inconnu. Mettre un piège dans les cieux ! 12
945 Saisir une âme au vol pour lui crever les yeux ! 12
         Ah ! Ce qu’on tue au ciel, pour l’enfer on le crée. 12
         O monseigneur, j’étais l’ignorance sacrée. 12
         Qu’avez-vous fait de moi ? L’aveugle, mal conduit, 12
         Maudit son guide traître. Hélas ! J’étais la nuit, 12
950 Et vous avez été la mauvaise lumière. 12
         Vous fûtes l’incendie, et j’étais la chaumière. 12
         Sans doute je penchais vers la faute, mettons 12
         Que j’étais coquette, oui, mais j’étais à tâtons, 12
         J’hésitais, un conseil honnête m’eût sauvée. 12
955 Ah ! Duc ! Vous m’avez fait une affreuse arrivée 12
         Dans la chute par l’âcre et fausse ascension, 12
         Et par l’enivrement dans la perdition ! 12
         Oui, j’étais l’alouette. Est-ce un crime ? Hélas, être, 12
         Moi la pauvre aile folle, et vous le miroir traître, 12
960 Ce fut notre destin. Moi, vaine et sans effroi ; 12
         Vous, sans frein, et frivole ! à quoi bon être roi 12
         Si l’on n’a dans le cœur quelque haute chimère ? 12
         Duc, laissant, au-dessus du vil peuple éphémère, 12
         Votre esprit souverain flotter dans l’absolu, 12
965 Vous rêviez un grand rêve, altesse ; il vous a plu 12
         D’essayer de jeter une âme dans ce moule ; 12
         Devant les yeux d’un roi l’infini se déroule ; 12
         Créer, rien n’est plus beau ; vous avez, duc féal, 12
         Voulu réaliser enfin cet idéal, 12
970 Ce but noble où le cœur d’un grand prince s’applique, 12
         Et c’est pourquoi je suis une fille publique. 12
         Un, c’est le paradis, et l’enfer c’est plusieurs. 12
         Qu’est-ce que j’avais fait, ciel juste, à ces messieurs ! 12
         J’ignorais ; ils savaient. Un jour, tremblante, nue, 12
975 Je me suis vue au fond de l’opprobre, ingénue ! 12
         Ah ! C’est un crime, c’est un sombre outrage à Dieu, 12
         Ah ! C’est l’assassinat d’une âme, et c’est un jeu ! 12
         Jusqu’à quel point c’est noir, vous l’ignorez vous-même ! 12
         On ne sait pas toujours quel est le grain qu’on sème. 12
980 On s’imagine avoir le droit de s’amuser, 12
         Et que, puisqu’on nous dore, on peut bien nous briser ! 12
         Vous n’êtes pas méchant pourtant, mais vous vous faites 12
         De nos chutes à nous, tristes femmes, des fêtes ! 12
         Ah ! La fille du peuple est prise, et le seigneur 12
985 L’emporte, éblouissant et louche suborneur, 12
         Et les voilà tous deux dans la même nuée. 12
         Folle, et sa chevelure éparse et dénouée, 12
         La malheureuse rit, et lui l’entraîne au fond 12
         D’une ombre où le démon avec Dieu se confond, 12
990 Et l’on s’enivre, ensemble on s’égare, et l’on erre, 12
         Et de ce noir baiser sort un coup de tonnerre ! 12
         L’atome, on peut marcher dessus. Non. Je crierai. 12
         Duc, vous êtes le char du triomphe doré, 12
         Mais savez-vous de quoi vous êtes responsable ? 12
995 C’est de l’écrasement du pauvre grain de sable. 12
         Il cassera ce char dont l’orgueil est l’essieu. 12
         La prostitution, c’est l’hymen malgré Dieu. 12
         Vous n’avez vu dans moi qu’une esclave qui ploie, 12
         Une chair misérable, un vil spectre de joie, 12
1000 Acceptant ce veuvage éternel, l’impudeur. 12
         Vous vous êtes trompé, monsieur. J’étais un cœur. 12
         Ah ! Vous le croyez donc, vous avez fait ce songe 12
         D’être ma providence, et moi je dis : mensonge ! 12
         Vous m’avez tout donné ? Vous m’avez tout volé ! 12
1005 Vous m’avez pris l’honneur, le nom immaculé, 12
         Le droit aux yeux baissés, la paix dans la prière, 12
         Et la gaie innocence, et cette extase fière 12
         De pouvoir confronter, quel que soit le destin, 12
         Sa conscience avec l’étoile du matin ! 12
1010 Vous m’avez pris la joie et donné l’ironie. 12
         Duc, j’avais le sommeil, je vous dois l’insomnie. 12
         Mon père, ma mère ! Oh ! J’y songe avec remords, 12
         Et je sens la rougeur venir au front des morts. 12
         Vos bienfaits, vos bontés, prince, sont des sévices ; 12
1015 vos dons sont des soufflets. Qu’est-ce que j’ai ? Des vices. 12
         Par ces hideux passants mon cœur sombre est troublé. 12
GALLUS
         Mais…
ZABETH
         Oh ! Sarcler dans l’herbe ! Oh ! Glaner dans le blé !
         M’éveiller, m’en aller, sereine et reposée, 12
         L’âme dans la candeur, les pieds dans la rosée, 12
1020 J’avais cela ! J’avais la sainte pauvreté ! 12
         Maintenant je vois croître autour de moi, l’été, 12
         L’hiver, sans fin, sans cesse, un luxe énorme, étrange, 12
         Fait de plaisir, de pourpre et d’orgueil, — et de fange ! 12
         Je n’ai plus rien, je râle, et tout me manque enfin ! 12
1025 Le mépris, c’est le froid ; l’estime, c’est la faim. 12
         Je dois cette indigence à vos tristes manœuvres, 12
         Monseigneur.
Elle arrache ses parures.
         O colliers et bracelets, couleuvres !
         O diamants hideux et vils ! Joyaux méchants ! 12
         Bijoux traîtres !
Elle les foule aux pieds.
         Où donc êtes-vous, fleurs des champs ?
Se retournant vers Gallus.
1030 Mais, direz-vous, avoir ce lourd fermier pour maître 12
         M’eût froissée, et j’aurais eu quelque amant ? Peut-être ! 12
         J’eusse pu rencontrer, oui, pourquoi le nier ? 12
         Quelque âpre aventurier des bois, un braconnier, 12
         Que sais-je ? Un voleur ! Oui, dans l’antre et dans l’ortie, 12
1035 Un homme commençant, prince, une dynastie, 12
         Un bandit, le fusil sur l’épaule, un rôdeur 12
         Demandant aux monts noirs, pleins d’ombre et de grandeur, 12
         Aux bois, où le soleil dans l’or sanglant se couche, 12
         Une épouse, et j’aurais pris cette âme farouche, 12
1040 Et j’aurais laissé prendre à cette âme mon cœur ! 12
         Il eût été mon chêne et j’eusse été sa fleur. 12
         Et je vivrais ainsi, pauvre avec l’homme sombre, 12
         Habitant le hallier, la fuite, le décombre, 12
         Aussi hors de la loi que l’aigle et le vautour, 12
1045 Nue, en haillons, sans gîte… — Eh bien ! J’aurais l’amour ! 12
         Et j’entendrais peut-être en cette vie amère 12
         Une petite voix qui me dirait : ma mère ! 12
         Et mon voleur aurait de l’estime pour moi. 12
         Il serait tendre et bon, n’étant pas encor roi, 12
1050 Et nous serions tous deux honnêtes l’un pour l’autre. 12
         Tenez, duc, et voyez quelle soif est la nôtre ! 12
         Vous êtes prince et vieux, deux choses que je hais, 12
         Eh bien, pourtant peut-être, hélas ! Nos vains souhaits 12
         Gardent au fond de l’ombre une porte fermée, 12
1055 Je vous aurais aimé si vous m’aviez aimée ! 12
GALLUS
         Mais…
ZABETH
         C’est fini. Silence ! Avoir rêvé le ciel,
         Et s’éveiller avec l’arrière-goût du fiel, 12
         Et de tous les affronts sentir qu’on est la cible ! 12
         Hélas ! Vous m’avez fait le cœur noir et terrible. 12
         Soyez maudit.
Gallus veut parler. Elle l’arrête du geste.
1060 Silence ! Il me reste, et c’est beau,
         Contre vous, votre ennui, ma haine — et le tombeau. 12
GALLUS
         Mais que voulez-vous donc ? Dites-le !
ZABETH
         Ne plus vivre.
Elle tire de son sein quelque chose qu’elle approche de ses lèvres.
GALLUS
         Qu’a-t-elle dans la main ? Grand Dieu !
ZABETH
         Ce qui délivre.
         Une nuit, vous étiez ivre, usage des grands. 12
         Je vous ai pris ceci.
Elle montre à Gallus une bague.
GALLUS
         L’anneau !
Zabeth mord vivement le chaton, et, pâle, tend l’anneau à Gallus.
ZABETH
1065 Je vous le rends.
GALLUS
         Ciel ! Mais c’est un poison ! La mort terrible et prompte ! 12
ZABETH
         Boire la mort n’est rien quand on a bu la honte. 12
Elle s’affaisse sur un fauteuil.
         Adieu. Je prends mon vol, triste oiseau des forêts. 12
         Personne ne m’aima. Je meurs.
Elle expire.
GALLUS, se jetant à ses pieds.
         Je t’adorais !
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