HUG_23/HUG1037
Victor Hugo
LES QUATRE VENTS DE L'ESPRIT
1881
III
LE LIVRE LYRIQUE
— LA DESTINÉE —
XIV
JERSEY
         Jersey dort dans les flots, ces éternels grondeurs ; 6+6
         Et dans sa petitesse elle a les deux grandeurs ; 6+6
         Île, elle a l’océan ; roche, elle est la montagne. 6+6
         Par le sud Normandie et par le nord Bretagne, 6+6
5 Elle est pour nous la France, et, dans son lit de fleurs, 6+6
         Elle en a le sourire et quelquefois les pleurs. 6+6
         Pour la troisième fois j’y vois les pommes mûres. 6+6
         Terre d’exil, que mord la vague aux sourds murmures, 6+6
         Sois bénie, île verte, amour du flot profond ! 6+6
10 Ce coin de terre, où l’âme à l’infini se fond, 6+6
         S’il était mon pays, serait ce que j’envie. 6+6
         Là, le lutteur serein, naufragé de la vie, 6+6
         Pense, et, sous l’œil de Dieu, sur cet écueil vermeil, 6+6
         Laisse blanchir son âme ainsi que le soleil 6+6
15 Blanchit sur le gazon les linges des laveuses. 6+6
         Les rocs semblent frappés d’attitudes rêveuses ; 6+6
         Dans leurs antres, ainsi qu’aux fentes d’un pressoir, 6+6
         L’écume à flots bouillonne et luit ; quand vient le soir, 6+6
         La forêt jette au vent des notes sibyllines ; 6+6
20 Le dolmen monstrueux songe sur les collines ; 6+6
         L’obscure nuit l’ébauche en spectre ; et dans le bloc 6+6
         La lune blême fait apparaître Moloch. 6+6
         À cause du vent d’ouest, tout le long de la plage, 6+6
         Dans tous les coins de roche où se groupe un village, 6+6
25 Sur les vieux toits tremblants des pêcheurs riverains, 6+6
         Le chaume est retenu par des câbles marins 6+6
         Pendant le long des murs avec de grosses pierres ; 6+6
         La nourrice au sein nu qui baisse les paupières 6+6
         Chante à l’enfant qui tette un chant de matelot ; 6+6
30 Le bateau dès qu’il rentre est tiré hors du flot ; 6+6
         Et les prés sont charmants.
         Salut, terre sacrée ! 6+6
         Le seuil des maisons rit comme une aube doe. 6+6
         Phares, salut ! Amis que le péril connaît ! 6+6
         Salut, clochers où vient nicher le martinet ; 6+6
35 Pauvres autels sculptés par des sculpteurs de proues ; 6+6
         Chemins que dans les bois emplit le bruit des roues ; 6+6
         Jardins de laurier rose et d’hortensia bleu ; 6+6
         Étangs près de la mer, sagesses près de Dieu ! 6+6
         Salut !
         À l’horizon s’envole la frégate ; 6+6
40 Le flux mêle aux galets, polis comme l’agate, 6+6
         Les goëmons, toison du troupeau des récifs ; 6+6
         Et Vénus éblouit les vieux rochers pensifs, 6+6
         Dans l’ombre, au point du jour, quand, au chant de la grive, 6+6
         Tenant l’enfant matin par la main, elle arrive. 6+6
45 Ô bruyères ! Plémont qu’évite le steamer ! 6+6
         Vieux palais de Cybèle écroulé dans la mer ! 6+6
         Mont qu’étreint l’océan de ses liquides marbres ! 6+6
         Mugissement des bœufs ! Doux sommeils sous les arbres ! 6+6
         L’île semble prier comme un religieux ; 6+6
50 Tout à l’entour, chantant leur chant prodigieux, 6+6
         L’abîme et l’océan font leur immense fête ; 6+6
         La nue en passant pleure ; et l’écueil, sur son faîte, 6+6
         Pendant que la mer brise à ses pieds le vaisseau, 6+6
         Garde un peu d’eau du ciel pour le petit oiseau. 6+6
mètre profil métrique : 6+6
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