HUG_23/HUG1076
Victor Hugo
LES QUATRE VENTS DE L'ESPRIT
1881
III
LE LIVRE LYRIQUE
— LA DESTINÉE —
LIII
         J’ai coudoyé les rois, les grands, le fou, le sage, 12
         Judas, César, Davus, 6
         Job, Thersite, et je suis effaré du passage 12
         Des hommes que j’ai vus. 6
5 J’ai subi l’insulteur qui lapide la tombe 12
         Et qui raille l’exil ; 6
         Car sur nous le tonnerre auguste souvent tombe 12
         Avec le crachat vil. 6
         J’ai cherché le malheur comme un chasseur le tigre. 12
10 Mon fruit nourrit un ver. 6
         Je suis une hirondelle étrange, car j’émigre 12
         Du côté de l’hiver. 6
         Je ne serai jamais qu’un vaincu ; j’ai pour règle 12
         D’être avec les blessés ; 6
15 Quand ils sont trop vainqueurs, je dis au peuple, à l’aigle, 12
         À Dieu lui-même : Assez ! 6
         Je pense que j’ai fait des choses nécessaires ; 12
         Je n’ai pas de regrets ; 6
         L’homme juste est content d’employer ses misères 12
20 À bâtir le progrès. 6
         Pourtant vous ne pouvez empêcher que je songe, 12
         Las du sort par moments, 6
         Et de l’ombre que laisse aux âmes le mensonge 12
         De tant événements. 6
25 Le destin m’a jeté de tempête en tempête, 12
         De récif en récif ; 6
         Jamais mon cœur saignant n’a fait courber ma tête ; 12
         Mon courroux est pensif. 6
         J’ai traversé les pleurs, les haines, les veuvages, 12
30 Ce qui mord, ce qui nuit ; 6
         Noir rocher, j’ai connu tous les âpres visages 12
         Du deuil et de la nuit. 6
         J’ai lutté ; j’ai subi la sinistre merveille 12
         Des abîmes mouvants ; 6
35 Et jamais on ne vit dispersion pareille 12
         D’une âme à tous les vents. 6
         Je suis presque prophète et je suis presque apôtre ; 12
         Je dis : c’est bien ! Allons ! 6
         Mais je ne voudrais pas de mon sort pour un autre, 12
40 Ô fauves aquilons ! 6
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