HUG_25/HUG1494
Victor Hugo
DIEU
1855
LE SEUIL DU GOUFFRE
[L'ESPRIT HUMAIN]
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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         Et je voyais au loin sur ma tête un point noir. 6+6
         Comme on voit une mouche au plafond se mouvoir, 6+6
         Ce point allait, venait ; et l'ombre était sublime. 6+6
         Et l'homme, quand il pense, étant ailé, l'abîme 6+6
5 M'attirant dans sa nuit toujours de plus en plus, 6+6
         Comme une algue qu'entraîne un ténébreux reflux, 6+6
         Vers ce point noir, planant dans la profondeur blême, 6+6
         Je me sentais déjà m'envoler de moi-même 6+6
         Quand je fus arrêté par quelqu'un qui me dit 6+6
         — Demeure. —
10 En même temps une main s'étendit. 6+6
         J'étais déjà très haut dans la nuée obscure. 6+6
         Et je vis apparaître une étrange figure ; 6+6
         Un être tout semé de bouches, d'ailes, d'yeux ; 6+6
         Vivant, presque lugubre et presque radieux. 6+6
15 Vaste, il volait ; plusieurs des ailes étaient chauves. 6+6
         En s'agitant, les cils de ses prunelles fauves 6+6
         Jetaient plus de rumeur qu'une troupe d'oiseaux 6+6
         Et ses plumes faisaient un bruit de grandes eaux. 6+6
         Cauchemar de la chair ou vision d'apôtre, 6+6
20 Selon qu'il se montrait d'une face ou de l'autre, 6+6
         Il semblait une bête ou semblait un esprit. 6+6
         Il paraissait, dans l'air où mon vol le surprit, 6+6
         Faire de la lumière et faire des ténèbres. 6+6
         Calme, il me regardait dans les brouillards funèbres. 6+6
25 Et je sentais en lui quelque chose d'humain. 6+6
         — Qu'es-tu donc, toi qui viens me barrer le chemin, 6+6
         Être obscur, frissonnant au souffle de ces brumes ? 6+6
         Lui dis-je.
         Il répondit : — Je suis une des plumes 6+6
         De la nuit, sombre oiseau de nue et de rayons, 6+6
30 Noir paon épanoui des constellations. 6+6
         Je suis ce qui court, vole, erre, s'enfle, s'apaise ; 6+6
         Je suis en même temps ce qui retombe, pèse, 6+6
         Saisit l'aile qui va, retient l'essor qui fuit, 6+6
         Et descend ; car le fond de mon être est la nuit. 6+6
         — Ton nom ? dis-je.
         Il reprit :
35 — Pour toi qui, loin des causes, 6+6
         Vas flottant, et ne peux voir qu'un côté des choses, 6+6
         Je suis l'Esprit Humain.
         Mon nom est Légion, 6+6
         Je suis, l'essaim des bruits et la contagion 6+6
         Des mots vivants allant et venant d'âme en âme. 6+6
40 Je suis Souffle. Je suis cendre, fumée et flamme. 6+6
         Tantôt l'instinct brutal, tantôt l'élan divin. 6+6
         Je suis ce grand passant, vaste, invincible et vain, 6+6
         Qu'on nomme vent ; et j'ai l'étoile et l'étincelle 6+6
         Dans ma parole, étant l'haleine universelle ; 6+6
45 L'haleine et non la bouche ; un zéphir me grandit 6+6
         Et m'abat ; et quand j'ai respiré, j'ai tout dit. 6+6
         Je suis géant et nain, faux, vrai, sourd et sonore, 6+6
         Populace dans l'ombre et peuple dans l'aurore ; 6+6
         Je dis moi, je dis nous ; j'affirme, nous nions. 6+6
50 Je suis le flux des voix et des opinions, 6+6
         Le fantôme de l'an, du mois, de la semaine, 6+6
         Fait du groupe fuyant de la nuée humaine. 6+6
         Homme, toujours en moi la contradiction 6+6
         Tourne sa roue obscure et j'en suis l'Ixion. 6+6
55 Démos, c'est moi. C'est moi ce qui marche, attend, roule, 6+6
         Pleure et rit, nie et croit ; je suis le démon Foule. 6+6
         Je suis comme la trombe, ouragan et pilier. 6+6
         En même temps je vis dans l'âtre familier. 6+6
         Oui, j'arrache au tison la soudaine étincelle 6+6
60 Qui heurte un germe obscur que le crâne recèle, 6+6
         Et qui, des fronts courbés perçant les épaisseurs, 6+6
         Fait faire explosion à l'esprit des penseurs. 6+6
         Je vis près d'eux, veilleur intime ; je combine 6+6
         Le vieux houblon de Flandre et la vigne sabine, 6+6
65 La franche joie attique et le rire gaulois ; 6+6
         L'antique insouciance avec ses douces lois, 6+6
         Paix, liberté, gaîté, bon sens, est mon breuvage ; 6+6
         J'en grise Érasme et Sterne, et même mon sauvage, 6+6
         Diderot ; et j'en fais couler quelques filets 6+6
70 De la coupe d'Horace au broc de Rabelais. — 6+6
         Il poursuivit :
         — Je crie à quiconque commence, 6+6
         — Assez. — Finis. — Je suis le Médiocre immense. 6+6
         Toutes les fois qu'on parle et qu'on dit : — Mitoyen, 6+6
         Mode, médiateur, méridien, moyen, 6+6
75 Par chacun de ces mots on m'évoque, on m'adjure, 6+6
         Et tantôt c'est louange, et tantôt c'est injure. 6+6
         Je suis l'esprit Milieu ; l'être neutre qui va 6+6
         Bas sans trouver Iblis, haut sans voir Jéhovah ; 6+6
         Dans le nombre, je suis Multitude ; dans l'être, 6+6
80 Borne. Je m'oppose, homme, a l'excès de connaître, 6+6
         De chercher, de trouver, d'errer, d'aller au bout ; 6+6
         Je suis Tous, l'ennemi mystérieux de Tout. 6+6
         Je suis la loi d'arrêt, d'enceinte, de ceinture 6+6
         Et d'horizon, qui sort de toute la nature ; 6+6
85 L'éther irrespirable et bleu sur la hauteur, 6+6
         Dans le gouffre implacable et sourd, la pesanteur. 6+6
         C'est moi qui dis : — Voici ta sphère. Attends. Arrête. 6+6
         Tout être a sa frontière, homme ou pierre, ange ou bête, 6+6
         Et doit, sans dilater sa forme d'aujourd'hui, 6+6
90 Subir le nœud des lois qui se croisent en lui. 6+6
         Je me nomme Limite et je me nomme Centre. 6+6
         Je garde tous les seuils de tous les mondes. Rentre. 6+6
         Tout est par moi, saisi, pris, circonscrit, dompté. 6+6
         Je me défie, ayant peur de l'extrémité, 6+6
95 De la folie un peu, beaucoup de la sagesse. 6+6
         Je tiens l'enthousiasme et l'appétit en laisse ; 6+6
         Pour qu'il aille au réel sans s'écarter du bien, 6+6
         J'attelle au genre humain ce lion et ce chien ; 6+6
         Et, comme je suis souffle et poids, nul ne m'évite, 6+6
100 Car tout, comme esprit, flotte, et, comme corps, gravite. 6+6
         Et l'explication, je te l'ai dit, vivant, 6+6
         C'est que je suis l'esprit matériel, le vent ; 6+6
         Et je suis la matière impalpable, la force. 6+6
         Je contrains toute sève à rester sous l'écorce ; 6+6
105 Et tout piège miroir par mon souffle est terni. 6+6
         Contre l'enivrement du sinistre infini 6+6
         Je garde les penseurs, ces pauvres mouches frêles. 6+6
         Je tiens les pieds de ceux dont l'azur prend les ailes. 6+6
         Je suis parfum, poison, bien, mal, silence, bruit. 6+6
110 Je suis en haut midi, je suis en bas minuit ; 6+6
         Je vais, je viens ; je suis l'alternative sombre ; 6+6
         Je suis l'heure qui fait sortir en frappant l'ombre, 6+6
         Douze apôtres le jour, la nuit douze césars. 6+6
         Du beau donnant sa forme au grand, je fais les arts. 6+6
115 Dans les milieux humains, dans les brumes charnelles, 6+6
         J'erre en voyant ; je suis le troupeau des prunelles. 6+6
         Je suis l'universel, je suis le partiel. 6+6
         Je nais de la vapeur ainsi que l'eau du ciel, 6+6
         Et j'éclos du rocher comme le saxifrage. 6+6
120 Je sors du sentier vert, du foyer, du naufrage, 6+6
         Du pavé du chemin, de la borne du champ, 6+6
         Des haillons du noyé sur la grève séchant, 6+6
         Du flambeau qui s'éteint, de la fleur qui se fane 6+6
         Je me suis appelé Pyrrhon, Aristophane, 6+6
125 Démocrite, Aristote, Ésope, Lucien, 6+6
         Diogène, Timon, Plaute, Pline l'ancien, 6+6
         Cervantes, Bacon, Swift, Locke, Rousseau, Voltaire. 6+6
         Je suis la résultante énorme de la terre. 6+6
         La raison.
         J'étais là, pensif, troublé, muet ; 6+6
130 Pendant que j'écoutais, l'être continuait : 6+6
         — Homme, à nous le mystère est ouvert. Nous en sommes. 6+6
         Pour l'abîme, je suis un spectre ; pour vous, hommes, 6+6
         Je suis la Voix qui dit : allez, mais sachez où. 6+6
         J'erre près du néant le long du garde-fou. 6+6
         J'avertis.
         Il reprit :
135 — Écoute, esprit qui trembles ; 6+6
         Et qui ne peux pas même entrevoir les ensembles : 6+6
         Hommes, vous m'ignorez, mais je vous connais tous ; 6+6
         Et je suis encor vous, même en dehors de vous. 6+6
         Entre les brutes, foule, et les anges, élite, 6+6
140 Il est sur chaque terre et chaque satellite, 6+6
         Un être à part ; pensée et chair matière esprit ; 6+6
         Page mixte du livre où la nature écrit, 6+6
         Dernier feuillet du Monstre et premier du Génie ; 6+6
         Créature où la fange et l'or font l'harmonie, 6+6
145 Dans la bête à moitié, dans l'idée à demi, 6+6
         Flamme accouplée avec le corps son ennemi, 6+6
         Double rayon tordu d'ombre et d'aube ravie, 6+6
         Mystère ; ayant un pied, dans l'échelle de vie, 6+6
         Sur une fin, un pied sur un commencement ; 6+6
150 Cet être comparant, sentant, voyant, aimant, 6+6
         C'est l'homme. Que la mort conserve, accroisse ou fauche 6+6
         Cet à peu près sublime et ce chef-d'œuvre ébauche, 6+6
         Qu'il ait ce qu'il appelle une âme, en ce moment 6+6
         Je ne t'en parle pas, je te dis seulement 6+6
155 Que partout l'homme existe, étant un milieu d'êtres. 6+6
         Il vit près des soleils, foyers, astres ancêtres. 6+6
         Sur des terres qui sont plus ou moins loin du feu, 6+6
         Il vit, domptant son globe ; il est grand, il est peu ; 6+6
         Par la forme divers, mais un par sa nature ; 6+6
160 Il a l'hydre animal et plante pour ceinture ; 6+6
         Il est sur le sommet de son visible à lui ; 6+6
         Et, larve ou deux lueurs se croisent, point d'appui 6+6
         De tout un phénomène, identique à lui-même, 6+6
         Marque partout le même étage du problème ; 6+6
165 Entre l'aile, et le ventre il est l'être debout ; 6+6
         Il est partout le roi planétaire ; partout 6+6
         Il possède et régit l'astre intermédiaire 6+6
         Entre l'ombre et le grand soleil incendiaire. 6+6
         Car tout globe qui tourne autour d'une clarté 6+6
170 Est planète de loin, de près humanité. 6+6
         Or, — puisque jusqu'a moi ton œil plonge et pénètre, 6+6
         C'est moi qui suis l'esprit collectif de cet être, 6+6
         Partout ; sous toute forme, et dans l'immensité. 6+6
         Tu n'es qu'homme, ô passant ; je suis humanité. 6+6
175 L'être effrayant, planant dans l'ombre inaccessible, 6+6
         Ajouta :
         — Nul ne doit sortir de son possible. 6+6
         Nul ne doit transgresser son réel. Cependant 6+6
         Je veux, puisque tu viens dans cette ombre, imprudent, 6+6
         Faire une exception pour toi que je rencontre. 6+6
180 Quel que soit ton dessein, va ! je n'irai pas contre ; 6+6
         Homme, je consens même a contenter tes vœux. 6+6
         Étant de l'infini, je peux e que je veux ; 6+6
         Ma main peut ouvrir tout puisqu'elle peut tout clore ; 6+6
         Qui puise de la nuit peut puiser de l'aurore, 6+6
185 Et ce que tu voudras, je te l'accorderai. 6+6
         Que demandes-tu ? parle.
         Et dans l'effroi sacré 6+6
         Je me taisais ; roseau ployant, vil brin de chaume. 6+6
         — Tu n'es pas jusqu'ici venu, dit le fantôme, 6+6
         Pour ne pas demander quelque chose. Voyons, 6+6
190 Parle. Veux-tu des feux, des nimbes, des rayons ? 6+6
         Que veux-tu de ce gouffre où, lorsque je me penche, 6+6
         La colombe nuée accourt, farouche et blanche ? 6+6
         Veux-tu savoir le fond du serpent, ou du ver ? 6+6
         Veux-tu que je t'emporte avec moi dans l'éther ? 6+6
195 Je t'obéirai. Parle. Ou faut-il qu'on te montre 6+6
         Comment l'aurore arrive, et vient à la rencontre 6+6
         Du parfum de la fleur et du chant des oiseaux ? 6+6
         Veux-tu que nous prenions la tempête aux naseaux, 6+6
         Et que nous nous roulions tous deux dans la tourmente, 6+6
200 Quand la meute du vent court sur l'onde écumante 6+6
         Et quand l'archer tonnerre et le chasseur éclair 6+6
         Percent de traits la peau d'écailles de la mer ? 6+6
         Veux-tu qu'à pleines mains, tous deux, dans l'invisible, 6+6
         O passant, nous puisions l'illusion terrible ? 6+6
205 Veux-tu que nous penchions nos yeux sur les secrets, 6+6
         Et que nous regardions la nature de près 6+6
         Pendant qu'elle produit dans l'immense pénombre ? 6+6
         Parle. Es-tu curieux de l'accouchement sombre ? 6+6
         Veux-tu voir dans le germe, et voir comment éclôt 6+6
210 Le songe ou le rocher, le sommeil ou le flot, 6+6
         Et prendre sur le fait la création, mère 6+6
         De la réalité comme-de la chimère ? 6+6
         Veux-tu d'une naissance entendre la rumeur, 6+6
         Regarder un éden poindre, avoir la primeur 6+6
215 D'une sphère, d'un globe en fleur, d'une lumière ? 6+6
         Ou voir surgir l'idée, éblouissante, fière, 6+6
         Cherchant l'époux Génie au fond du ciel lointain ? 6+6
         Dis, veux-tu dans la nuit, veux-tu dans le destin- 6+6
         Voir quelque lever d'astre ou quelque lever d'âme ? 6+6
220 Tu peux choisir. Demande, interroge, réclame ; 6+6
         Parle. J'attends. Faut-il ressaisir, je le puis, 6+6
         Une étoile aux cheveux dans la fuite des nuits, 6+6
         Et te la rapporter splendide et frémissante ? 6+6
         Que veux-tu ? Veux-tu voir dix soleils, vingt, soixante, 6+6
225 Se lever à la fois dans soixante univers ? 6+6
         Veux-tu voir, sur le seuil des cieux tout grands ouverts, 6+6
         Le matin dételant les sept chevaux de l'Ourse— ? 6+6
         Ou veux-tu que, dans l'ombre où le jour a sa source, 6+6
         Homme, pour te donner le temps d'examiner, 6+6
230 Les mondes, qu'un prodige éternel fait tourner, 6+6
         S'arrêtent un moment et reprennent haleine ? 6+6
         Parle.
         L'esprit baissa ses ailes de phalène, 6+6
         Et se tut. L'air tremblait sous mes pieds hasardeux. 6+6
         Et l'âpre obscurité qui nous voyait tous deux 6+6
235 Et s'étoilait au loin de vagues auréoles, 6+6
         Put entendre ce sombre échange de paroles. 6+6
         Entre l'esprit étrange et moi, l'homme ébloui : 6+6
         — Non, rien de tout cela — Que, demandes-tu ? — LUI. 6+6
         Tout sembla devant moi se fermer ; et l'espèce 6+6
240 De clarté qui tremblait dans la nuée épaisse 6+6
         Sombra dans l'air plus noir qu'un ciel cimmérien. 6+6
         J'entendis un éclat de rire, et ne vis rien. 6+6
         Hélas ! n'étant qu'un homme, une chair misérable, 6+6
         Dans cette obscurité fauve, âpre, inexorable, 6+6
245 Dans ces brumes sans jour ; sans bords ; sous ce linceul, 6+6
         Je songeai qu'il était horrible d'être seul. 6+6
         Puis mon esprit revint à son but : — voir, connaître, 6+6
         Savoir ; — pendant que l'ombre informe, louche, traître, 6+6
         Roulant dans ses échos l'affreux rire moqueur, 6+6
250 Grandissait dans l'espace ainsi que dans mon cœur. 6+6
         Et je criai, ployant mes ailes déjà lasses 6+6
         — Dites-moi seulement son nom, tristes espaces, 6+6
         Pour que je le répète à jamais dans la nuit ! — 6+6
         Et je n'entendis rien que la bise qui fuit. 6+6
255 Alors il me sembla qu'en un sombre mirage, 6+6
         Comme des tourbillons que chasse un vent d'orage, 6+6
         Je voyais devant moi pêle-mêle passer 6+6
         Et croître et frissonner et fuir et s'effacer 6+6
         Ces cryptes du vertige et ces villes du rêve, 6+6
260 Rome sur ses frontons changeant en croix son glaive, 6+6
         Thèbes, Jérusalem, Mecque, Médine, Hébron. 6+6
         Des figures tenant à la main un clairon, 6+6
         Et des arbres, hagards, des cavernes, des baumes 6+6
         Où priaient, barbe au vent, de lugubres Jérômes, 6+6
265 Et, parmi des Babels, des tours, des temples grecs, 6+6
         D'horribles fronts d'écueils aux cheveux de varechs 6+6
         Et tout cela, Ninive, Éphèse, Delphe, Abdère, 6+6
         Tombeau de saint Grégoire où veille un lampadaire, 6+6
         Marches de Bénarès, pagodes de Ceylan, 6+6
270 Monts d'où l'aigle de mer le soir prend son élan, 6+6
         Minarets, parthénons, wigwams, temple d'Aglaure 6+6
         Où l'on voit l'aube, fleur vertigineuse, éclore, 6+6
         Et grotte de Calvin, et chambre de Luther, 6+6
         Passages d'anges bleus dans le liquide éther, 6+6
275 Trépieds où flamboyaient, des âmes, yeux de braise 6+6
         De la chienne Scylla sur la mer calabraise, 6+6
         Dodone, Horeb, rochers effarés, bois troublants, 6+6
         Couvent d'Eschmiadzin aux quatre clochers blancs, 6+6
         Noir cromlech de Bretagne, affreux cruach d'Irlande, 6+6
280 Pœstum où les rosiers suspendent leur guirlande, 6+6
         Temples des fils de Cham, temples des fils de Seth, 6+6
         Tout lentement flottait et s'évanouissait 6+6
         Dans une sorte d'âpre et vague perspective ; 6+6
         Et ce n'était ; devant ma prunelle attentive, 6+6
285 Que de la vision qui ne fait pas de bruit, 6+6
         Et de la forme obscure éparse dans la nuit. 6+6
         Et, pâle, en moi, tout bas, je fis cet appel sombre, 6+6
         Sans oser élever la voix, de peur de l'ombre : 6+6
         Êtres ! lieux ! choses ! nuit ! nuit froide qui te tais ! 6+6
290 Cèdres de Salomon, chênes de Teutatès ; 6+6
         Ô plongeurs de nuée, ô rapporteurs de tables ; 6+6
         Devins, mages, voyants, hommes épouvantables ; 6+6
         Thébaïdes, forêts, solitudes ; Ombos 6+6
         Où les docteurs, vivant dans des creux de tombeaux, 6+6
295 S'emplissent d'inconnu comme d'eau les éponges ; 6+6
         Ô croisements obscurs des gouffres et des songes, 6+6
         Sommeil, blanc soupirail des apparitions ; 6+6
         Germes, avatars, nuit des transformations 6+6
         Où l'archange s'envole, où le monstre se vautre ; 6+6
300 Mort, noir pont naturel entre une étoile et l'autre, 6+6
         Communication entre l'homme et le ciel ; 6+6
         Colosse de Minerve aptère, aux pieds duquel 6+6
         Le vent respectueux fait tomber ceux qui passent' ; 6+6
         Flots revenant toujours que les rocs toujours chassent ; 6+6
305 Chauve Apollonius, vieux rêveur sidéral ; 6+6
         Ô scribes, qui, du bout du bâton augural 6+6
         Tracez de l'alphabet les ténébreux jambages ; 6+6
         Époptes grecs fakirs, voghis, bonzes, eubages, 6+6
         Ô tours d'où se jetaient les circumcellions ; 6+6
310 Sanctuaires ; trépieds, autels, fosse aux lions ; 6+6
         Vous qui voyez suer les fronts pâles des sages, 6+6
         Cimetières, repos, asiles, noirs passages 6+6
         Où viennent s'essuyer les penseurs, ces vaincus ; 6+6
         Monstrueux caveau peint du roi Psamméticus ; 6+6
315 François d'Assises, Scot, Bruno, sainte Rhipsime 6+6
         Ô marcheurs attirés aux clartés de la cime ; 6+6
         Sept sages qui parlez dans l'ombre à Cyrselus ; 6+6
         Du rêve et du-désert redoutables reclus' 6+6
         Qui chuchotez avec les bouches invisibles ; 6+6
320 Fronts courbés sous les cieux d'ou descendent les bibles ; 6+6
         Spectres ; effarements de lampe et de flambeau ; 6+6
         Toi — qui vois Chanaan ; montagne de Nébo ; 6+6
         Moines du mont Athos, chantant de sombres proses' ; 6+6
         Libellules d'Asie errant dans les jamroses ; 6+6
325 Isthme de Suez fermant l'Inde comme un verrou ; 6+6
         Ô voûtes d'Ellora, croupes du mont Mérou 6+6
         D'où s'échappe le Gange aux grandes eaux sacrées ; 6+6
         Ombre, qui n'as pas l'air de savoir que tu crées ; 6+6
         Ô vous qui criez : deuil ! vous qui criez : espoir ! 6+6
330 Spherus qui, toujours seul dans l'antre toujours noir, 6+6
         Cherches Dieu — par les mille ouvertures funèbres, 6+6
         Blanches, tristes, que font à l'âme les ténèbres ; 6+6
         Prêtres qu'en votre nuit suit le doute importun ; 6+6
         Vous, psalmistes, David, Éthan, grave Idithun ; 6+6
335 Jean, interlocuteur de l'oiseau chéroubime ; 6+6
         Et vous, poëtes ; Dante, homme effrayant d'abîme, 6+6
         Grand front tragique ombré de feuilles de laurier, 6+6
         Qui t'en reviens, laissant l'obscurité crier, 6+6
         Rapportant sous tes cils la lueur des avernes ; 6+6
340 Dompteurs qui sans pâlir allez dans les cavernes 6+6
         Chercher le hurlement jusque dans son chenil ; 6+6
         Pilotes nubiens qui remontez le Nil ; 6+6
         Ô prodigieux cerf aux rameaux noirs qui brames 6+6
         Dans la forêt des djinns, des pandits et des brames ; 6+6
345 Hommes enterrés vifs, songeant dans vos cercueils ; 6+6
         Ô pâtres accoudés ; ô bruyères ; écueils 6+6
         Où rêve au crépuscule une forme sinistre ; 6+6
         Pythie assise au front du hideux cap Canistre ; 6+6
         Angles mystérieux où les songeurs entrés 6+6
350 Distinguent vaguement des satrapes mitrés ; 6+6
         Vous que la lune enivre et trouble, sélénites ; 6+6
         Vous, bénitiers sanglants des seules eaux bénites, 6+6
         Yeux en pleurs des martyrs ; vous, savants indécis ; 6+6
         Merlin, sous l'escarboucle inexprimable assis ; 6+6
355 Toi, Job, qui te plains ; toi, Basile, qui médites ; 6+6
         Est-ce qu'on ne peut pas voir un peu de jour, dites ? 6+6
         Et, sombre, j'attendis ; puis je continuai : 6+6
         — Quoi ! l'homme tomberait, hagard, exténué, 6+6
         Comme le moucheron qui bat la vitre blême ! 6+6
360 Quoi ! tout aboutirait a du néant suprême ! 6+6
         Tout l'effort des chercheurs frémissants se perdrait ! 6+6
         L'homme habiterait l'ombre et serait au secret ! 6+6
         Marcher serait errer ! l'aile serait punie ! 6+6
         L'aurore, ô cieux profonds, serait une ironie ! 6+6
365 Alors, tout haut ; levant la voix, levant les bras, 6+6
         Éperdu, je criai : — Cela ne se peut pas ! 6+6
         Grand inconnu ! méchant ou bon ! grand invisible ! 6+6
         Je te le dis en face, Être ! c'est impossible ! 6+6
         On éclata de rire une seconde fois. 6+6
370 Et ce rire était plus un rictus qu'une voix ; 6+6
         Il remua longtemps l'ombre visionnaire, 6+6
         Et, s'évanouissant, roula comme un tonnerre 6+6
         Dans ce prodigieux silence où le néant 6+6
         Semblait vivre, insondable, immobile et béant. 6+6
375 Ô méditations ! oh ! comme l'esprit souffre 6+6
         Sous les porches hagards et difformes du gouffre ! 6+6
         Comme le souffle noir du vide vous-poursuit, 6+6
         Sinistre, en vous jetant du trouble et de la nuit ! 6+6
         Comme on sent que le rêve est un être qui vole 6+6
380 Et passe… — On m'adressait dans l'ombre la parole ; 6+6
         Et de funèbres voix que sur mon front j'avais 6+6
         Comme les endormis en ont à leurs chevets, 6+6
         Chuchotaient au-dessus de moi des choses sombres. 6+6
         Je sentais la terreur muette des décombres 6+6
385 Et je me demandais : — Qui donc murmure ainsi ? 6+6
         C'était, dans le ciel morne et de brume épaissi, 6+6
         Comme un nuage obscur de bouches sur ma tête ; 6+6
         Des faces me parlaient dans un vent de tempête ; 6+6
         Puis ces voix s'éteignaient comme le vague son 6+6
390 Qui n'est plus la parole et devient le frisson. 6+6
         Noirs discours ! l'ironie y grinçait dans le râle ; 6+6
         Des plaintes, sanglotant dans l'ombre sépulcrale 6+6
         Comme entre les roseaux gémit le gavial, 6+6
         S'achevaient en sarcasme amer et trivial ; 6+6
395 Je croyais par moments qu'en ces vagues royaumes 6+6
         J'assistais au concile effrayant des fantômes 6+6
         Que nous nommons raison, logique, utilité, 6+6
         Certitude, calcul, sagesse, vérité ; 6+6
         Il me semblait, parmi le grand murmure austère 6+6
400 De l'horreur, de la nuit, du tombeau, du mystère, 6+6
         Entendre Aristophane ; et voir, après les pleurs, 6+6
         Toutes sortes d'éclairs cyniques et railleurs, 6+6
         Moqueurs, étincelants, percer l'ombre ennemie, 6+6
         Et Rabelais passer à travers Jérémie ; 6+6
405 J'écoutais frémissant et par moments vaincu. 6+6
         Était-ce des esprits d'hommes ayant vécu ? 6+6
         Était-ce les conseils qui flottent dans les nues 6+6
         Pour quiconque s'égare aux routes inconnues ? 6+6
         Mon front sous l'infini ployait lugubrement. 6+6
410 L'espace affreux, éther, ténèbres, firmament, 6+6
         Espèce de taillis sans branches étoilées, 6+6
         Où les brouillards fuyaient en confuses mêlées, 6+6
         Semblait d'une forêt le redoutable dais. 6+6
         Qu'était-ce que ces voix ? je ne sais.J'entendais. 6+6
415 Et ma raison tremblait en moi, diminuée, 6+6
         Dans des tressaillements d'orage et de nuée. 6+6
         ........................................................................
         Cependant par degrés l'ombre devint visible ; 6+6
         Et l'être qui m'avait parlé précédemment 6+6
420 Reparut, mais grandi jusqu'à l'effarement ; 6+6
         Il remplissait du haut en bas le sombre dôme 6+6
         Comme si l'infini dilatait ce fantôme ; 6+6
         De sorte que l'esprit effrayant n'offrait plus 6+6
         Que des faces roulant par flux et par reflux, 6+6
425 Un sourd fourmillement d'hydres, d'hommes, de bêtes, 6+6
         Et que le fond du ciel me semblait plein de têtes. 6+6
         Ces têtes par moments semblaient se quereller. 6+6
         Je voyais tous ces yeux dans l'ombre étinceler. 6+6
         Le monstre grandissait en silence, sans cesse. 6+6
430 Et je ne savais plus ce que c'était. Était-ce 6+6
         Une montagne, une hydre, un gouffre, une cité, 6+6
         Un nuage, un amas d'ombre, l'immensité ? 6+6
         Je sentais tous ces yeux sur moi fixés ensemble. 6+6
         Tout à coup, frissonnant comme un arbre qui tremble, 6+6
435 Le fantôme géant se répandit en voix, 6+6
         Qui sous ses flancs confus murmuraient a la fois ; 6+6
         Et, comme d'un brasier tombent des étincelles, 6+6
         Comme on voit des oiseaux épars, pigeons, sarcelles, 6+6
         D'un grand essaim passant s'écarter quelquefois, 6+6
440 Comme un vert tourbillon de feuilles sort d'un bois, 6+6
         Comme, dans les hauteurs par les vents remuées, 6+6
         En avant d'un orage il vole des nuées, 6+6
         Toutes ces voix, mêlant le cri, l'appel, le chant, 6+6
         De l'immense être informe et noir se détachant, 6+6
445 Me montrant vaguement des masques et des bouches, 6+6
         Vinrent sur moi bruire avec des bruits farouches, 6+6
         Parfois en même temps et souvent tour à tour, 6+6
         Comme des monts, à l'heure où se lève le jour, 6+6
         L'un après l'autre, au fond de l'horizon s'éclairent 6+6
450 Et des formes, sortant du monstre, me parlèrent : 6+6
[I]
UNE VOIX
         Les rudes bûcherons sont venus dans le bois. 6+6
         — Si tu ne vois pas nie et doute si tu vois, 6+6
         A dit Cratès. — Zénon, Gorgias, Pythagore, 6+6
         Plaute et Sénèque ont dit : — Si tu vois, nie encore. 6+6
455 Bacon a dit : — Voici l'objet, l'être, le corps, 6+6
         Le fait. N'en sortez pas ; car tout tremble dehors. 6+6
         — Quel est ce monde ? a dit Thalès. Apollodore 6+6
         A dit : C'est de la nuit que de la cendre adore. 6+6
         Et Démonax de Chypre, Épicharme de Cos, 6+6
460 Pyrrhon, le grand errant des monts et des échos, 6+6
         Ont répondu : — Tout est fantôme. Pas de type. 6+6
         Tout est larve. — Et fumée, a repris Aristippe. 6+6
         — Rêve ! a dit Sergius, le fatal syrien. 6+6
         — Rencontre de l'atome et de l'atome, et rien. — 6+6
465 Ces mots noirs ont été jetés par Démocrite. 6+6
         Ésope a dit : — À bas, monde ! masque hypocrite ! 6+6
         Épicure qui naît au mois Gamélion, 6+6
         Et Job qui parle au ver, Dan qui parle au lion, 6+6
         Amos et Jean troublés par les apocalypses, 6+6
470 Ont dit : — On ne le voit qu'à travers les éclipses. 6+6
         — L'être est le premier texte et l'homme est le second. 6+6
         Lisible dans la fleur et dans l'arbre fécond, 6+6
         Et dans le calme éther des cieux que rien n'irrite, 6+6
         La nature est dans l'homme obscure et mal transcrite. 6+6
475 Voilà ce qu'Alchindé l'arabe a proclamé. 6+6
         Cardan a dit : — Hélas ! c'est fermé, c'est fermé ! 6+6
         Alcidamas a dit : — Miracle, autel, croyance, 6+6
         Dogme, religion, fondent sous la science 6+6
         Dieu sous l'esprit humain, tas de neige au dégel. 6+6
480 Et Gœthe au vaste front, Montaigne, Fichte, Hégel, 6+6
         Se sont penchés pendant que le grand rieur maître, 6+6
         Rabelais, chuchotait sur l'abîme Peut-être. 6+6
         Diogène a crié : — Des flambeaux ! des flambeaux ! 6+6
         Shakspeare a murmuré, courbé sur les tombeaux : 6+6
485 — Fossoyeur, combien Dieu pèse-t-il dans ta pelle ? 6+6
         Et Jean-Paul a repris : — Ce qu'ainsi l'homme appelle, 6+6
         C'est la vague lueur qui tremble sur le sort ; 6+6
         C'est la phosphorescence impalpable qui sort 6+6
         De l'incommensurable et lugubre matière ; 6+6
490 Dieu, c'est le feu follet du monde cimetière. 6+6
         Dante a levé les bras en s'écriant : Pourquoi ? 6+6
         — O nuit, j'attends que tout s'affirme et dise : moi. 6+6
         Quel est le sens des mots : foi, conscience humaine, 6+6
         Raison, devoir ? a dit le pâle Anaximène. 6+6
495 Locke a dit : — On voit mal avec ces appareils. 6+6
         Reuchlin a demandé : — Qu'est-ce que les soleils ? 6+6
         Sont-ce des piloris ou des apothéoses ? 6+6
         Lucrèce a dit : — Quelle est la nature des choses ? 6+6
         Il a dit : Tout est sourd, faux, muet, décevant. 6+6
500 Sous cette immense mort quelqu'un est-il vivant ? 6+6
         Sent-on une âme au fond de la substance, et l'être 6+6
         N'est-il pas tout entier dans ce mot : apparaître ? 6+6
         L'ombre engendre la nuit. De quoi l'homme est-il sûr ? 6+6
         Et le ciel, le hasard, l'obscurité, l'azur, 6+6
505 Le mystère, et la vie, et la tombe indignée 6+6
         Retentissent encor de ces coups de cognée. 6+6
         Oui, les douteurs ; les fiers incrédules, les forts, 6+6
         Ont appelé Quelqu'un, quoique restés dehors ; 6+6
         Ils ont bravé l'odeur que le sépulcre exhale ; 6+6
510 Le front haut, ils disaient à l'ombre colossale : 6+6
         — Ose donc nous montrer ton Dieu, que nous voyions 6+6
         Ce qu'il a de carreaux, ce qu'il a de rayons, 6+6
         Gouffre horrible, et si c'est avec de la colère 6+6
         Ou du pardon divin que son visage éclaire ! 6+6
515 Et, prêts à tout subir, sans peur, prêts à tout voir, 6+6
         Calmes, ils regardaient en face le ciel noir, 6+6
         Et le sourd firmament que l'obscurité voile, 6+6
         Farouches, attendant quelque chute d'étoile ! 6+6
         Certes, ces curieux, ces hardis ignorants, 6+6
520 Ces lutteurs, ces esprits, ces hommes étaient grands, 6+6
         Et c'étaient des penseurs à l'âme fiers et fière 6+6
         Qui jetaient à la nuit ce défi de lumière. 6+6
         Chercheur, trouveras-tu ce qu'ils n'ont pas trouvé ? 6+6
         Songeur, rêveras-tu plus loin qu'ils n'ont rêvé ? 6+6
[II]
UNE AUTRE VOIX
525 Ne nous demande pas, ô songeur, qui nous sommes. 6+6
         S'ils nous entrevoyaient, nous ferions peur aux hommes. 6+6
         Soit en bien, soit en mal, nous avons conseillé 6+6
         Quiconque a médité, cherché, pensé, veillé,- 6+6
         Tous les grands insensés, tous les sages célèbres : 6+6
530 Nous volons d'arbre en arbre aux forêts de ténèbres ; 6+6
         Tout ce que l'homme appelle Énigme, Doute, Mort, 6+6
         Brume, Silence, Effroi, Hasard, Mystère, Sort, 6+6
         Est pour nous, sous l'horreur des voûtes éternelles, 6+6
         Comme un taillis obscur par où passent nos ailes ; 6+6
535 Nous sommes les flottants de l'immense azur noir ; 6+6
         Si quelque mage osait essayer de nous voir, 6+6
         De saisir un de nous, de compter notre nombre, 6+6
         Nous nous dissiperions comme des oiseaux d'ombre. 6+6
         C'est nous que vous nommez démons ; homme, tu sens 6+6
540 Sous des souffles confus tes cheveux frémissants, 6+6
         C'est nous. Nous versons l'ombre aux jours que tu consommes ; 6+6
         Nous jetons des lueurs dans ton sommeil. Nous sommes 6+6
         Pris dans l'obscurité comme vous dans la chair. 6+6
         Nous, sommes les passants sinistres de l'éclair, 6+6
545 Les méduses du rêve aux robes dénouées, 6+6
         Les visages d'abîme épars dans les nuées. 6+6
         Tout ce que vous voyez, nous ne le voyons pas. 6+6
         Nous ne distinguons point votre terre, vos pas, 6+6
         Vos faces, d'un soleil invisible inondées, 6+6
550 Mais dans votre cerveau nous voyons vos idées ; 6+6
         Votre pensée est nue à nos regards moqueurs ; 6+6
         Nous voyons le dedans vertigineux des cœurs. 6+6
         L'haleine de la nuit nous chasse et nous oublie, 6+6
         Et fait flotter le fil mystérieux qui lie 6+6
555 Vos sciences, vos plans, vos travaux, vos desseins, 6+6
         Vos efforts, vos projets, vos vœux, à nos essaims. 6+6
         Nous mêlons notre nuit avec votre ignorance ; 6+6
         Vous appelez cela savoir. La transparence 6+6
         De l'Être parfois laisse apercevoir nos fronts. 6+6
560 Parfois jusqu'à vos cœurs, la nuit, nous pénétrons, 6+6
         En rêve, et vous sentez comme une vague étreinte. 6+6
         Sans cesse des courants d'espérance ou de crainte, 6+6
         Des flux et des reflux de sentiments divers 6+6
         Vont, dans les profondeurs de l'espace, à travers 6+6
565 Le vide, l'aquilon, le tombeau, le décombre, 6+6
         De vous le peuple aveugle à nous le peuple sombre. 6+6
         L'Inconnu nous tient tous dans ses mornes filets. 6+6
         Nous sommes vos échos, vous êtes nos reflets ; 6+6
         Car tout est l'unité. Forme joyeuse ou triste, 6+6
570 Tout se confond dans Tout, et rien à part n'existe, 6+6
         O vivant ! Et sais-tu ce que dit l'abîme ? UN. 6+6
         Sans que vous le sachiez, nous pensons en commun ; 6+6
         Nous tremblons au-dessus de vous, livide armée ; 6+6
         Et de votre feu noir nous sommes la fumée. 6+6
575 Nos formes de la nuit sont le lugubre jeu 6+6
         Nous allons, nous flottons. — Et toi, tu cherches Dieu ? 6+6
         Hélas !
[III]
UNE AUTRE VOIX
         Qui que tu sois, redoute, au gouffre où tu te plonges, 6+6
         Le vague coudoiement des vains passants des songes. 6+6
580 Fuyez d'ici, vivants, dont l'esprit, fléchissant 6+6
         Sous l'incompréhensible et sous l'éblouissant, 6+6
         Peut à peine porter le poids d'un évangile. 6+6
         Ce n'est pas sans danger que des hommes d'argile, 6+6
         Tremblants quand ils sont las, glacés quand ils sont nus, 6+6
585 Dialoguent dans l'ombre avec des inconnus. 6+6
         À force de songer, ô pâle solitaire, 6+6
         Tu sentiras de l'air sous toi ; tu perdras terre… — 6+6
         Oh ! les souffles ! craignez les souffles de la nuit ! 6+6
         Où vous emportent-ils ? Ceux qu'un rêve conduit 6+6
590 Deviennent rêve eux-même, et, sans être coupables, 6+6
         Tombent dans l'essaim noir des faces impalpables. 6+6
         C'est alors qu'éperdu, terrible, tu tendras 6+6
         Les mains comme les morts sous leurs lugubres draps. 6+6
         Mais à quoi bon ? Tout fuit. Un vent qui vous pénètre 6+6
595 Vous roule dans l'espace à jamais… — O deuil ! être 6+6
         Des espèces d'esprits misérables chassés ! 6+6
         Oh ! n'entendre jamais ce mot céleste : assez ! 6+6
         Un souffle vous apporte, un souffle vous remmène.. 6+6
         On a, sur ce qu'on garde encor de forme humaine, 6+6
600 D'obscurs attouchements et des passages froids ; 6+6
         Toute l'ombre n'est plus qu'une suite d'effrois ; 6+6
         On sent les longs frissons des roseaux de l'abîme. 6+6
         Jamais le jour. — Jamais un rayon qui ranime. 6+6
         Errer ! errer ! errer ! errer ! faire des nœuds 6+6
605 D'ombre, dans l'invisible et le vertigineux ! 6+6
         Monter, tomber, monter, retomber ! sort terrible ! 6+6
         Être à jamais l'informe égaré dans l'horrible, 6+6
         Le contraire du jour, de l'hymne et de l'encens ! 6+6
         Des témoins de l'énigme, à jamais frémissants 6+6
610 Devant le ténébreux, devant l'inabordable, 6+6
         Et face à face avec un voile formidable ! 6+6
         Être, en dehors de l'être, en dehors du trépas, 6+6
         Quelque chose d'affreux qui souffre et ne vit pas ! 6+6
         Être de la clameur dans l'infini semée, 6+6
615 Un vague tourbillon pleurant, une fumée 6+6
         De larves, de regards, de masques, de rumeurs, 6+6
         De voix ne pouvant pas même dire : je meurs, 6+6
         Passant toujours, toujours, toujours, comme un flot sombre, 6+6
         Sous les arches sans fin du hideux pont de l'ombre ! 6+6
[IV]
UNE AUTRE VOIX
620 Malheur au curieux lugubre, — qui s'acharne 6+6
         A la vertigineuse et sinistre lucarne ! 6+6
         Malheur aux imprudents penchés, sur l'absolu ! 6+6
         Pour avoir trop sondé, pour avoir trop voulu, 6+6
         Pour s'être trop plongés dans l'abstraction triste 6+6
625 Où rien de saisissable et d'humain ne persiste, 6+6
         C'est fini ; les voilà sur les fatals sommets, 6+6
         Égarés en dehors de l'homme désormais, 6+6
         Sortis du bien, du mal, de l'orgueil, de l'envie, 6+6
         De l'amour, de la haine, et plus grands que la vie ! 6+6
630 Leur esprit, emporté loin de vous, ô viyants, 6+6
         Prend, dans la vision des gouffres décevants, 6+6
         Dans on ne sait quoi d'âpre et d'horrible et d'immense, 6+6
         Cette divinité que vou nommez démence. 6+6
         Ils ne sont plus jamais éveillés ni dormants. 6+6
635 Terrestre et claire encor dans ses commencements, 6+6
         Leur pensée, obscurcie en grandissant, achève 6+6
         D'ouvrir ses vagues yeux dans le monde du rêve. 6+6
         Oh ! monde redoutable ! oh ! ce que nous voyons ! 6+6
         Des échelles d'esprits dans de pâles rayons ; 6+6
640 Les flamboiements, les feux, les cratères, les soufres, 6+6
         Les éclairs, gouvernés par les anges des gouffres ; 6+6
         Des sons de voix qu'on a dans la joie entendus ; 6+6
         D'affreux escarpements dans des mondes perdus ; 6+6
         Des astres, dans des mains portés comme des lampes ; 6+6
645 Et là-bas, dans la nue aux tortueuses rampes, 6+6
         Errent ceux qui vivaient et ne sont plus ; ils vont, 6+6
         Tous ces crânes à l'œil monstrueux et profond, 6+6
         Tous ces squelettes blancs venus des ossuaires ; 6+6
         Ils vont, tous ces linceuls, tous ces hideux suaires, 6+6
650 Tous ces draps frissonnants, foule effrayante à voir, 6+6
         Et, chassant devant lui, dans l'affreux chemin noir, 6+6
         Leur conscience nue et leur âme sans voiles, 6+6
         L'ange fouette les morts avec son fouet d'étoiles. 6+6
         Et l'on voit des lueurs, on entend des appels ; 6+6
655 Les constellations, flamboyants archipels, 6+6
         Brillent au zénith sombre, et le chaos conspue 6+6
         Le ciel avec son eau sinistre et corrompue. 6+6
         Et les désespérés passent. Qui donc sont-ils ? 6+6
         Sont-ce des esprits morts ? Sont-ce des corps subtils ? 6+6
660 Ils tombent on ne sait de quelle obscure cime, 6+6
         Tantôt plus noirs, tantôt moins sombres que l'abîme ; 6+6
         Leur chute flotte au gré de l'air qui les poursuit ; 6+6
         Ils seraient les flocons, s'il neigeait de la nuit. 6+6
         Qu'est-ce que ce nuage inconcevable d'êtres, 6+6
665 Phalènes se heurtant à de vagues fenêtres ? 6+6
         Les uns n'ont qu'un regard et sont comme les yeux 6+6
         De l'infini glacé, sourd et silencieux ; 6+6
         D'autres vont droits et blancs dans la profondeur blême ; 6+6
         D'autres, plus effrayants que les ténèbres même, 6+6
670 Luttent contre la nuit dans les horreurs du vent, 6+6
         Poussant des cris, mordant l'ombre, n'apercevant 6+6
         Que la lividité des mornes étendues, 6+6
         Ne distinguant qu'un flot de formes éperdues, 6+6
         Et que ce qu'on peut voir de nuée et de cieux. 6+6
675 Dans des renversements de torses furieux. 6+6
         Et ces larves s'en vont. Est-on sûr qu'elles soient ? 6+6
         Et les contemplateurs sont là. Tristes, ils voient. 6+6
         Quoi ? l'inconnu, muré dans sa muette loi. 6+6
         Et qui dira jamais ce qu'expriment d'effroi 6+6
680 Ces profils ténébreux, ces postures fatales, 6+6
         Ces yeux hagards noyés dans des aurores pâles ? 6+6
         Ils pensent, échoués dans l'immobilité ; 6+6
         La terreur sans espoir fait leur tranquillité ; 6+6
         Leur épaule fléchit comme s'ils portaient toute 6+6
685 La charpente du monde avec toute la voûte ; 6+6
         Et, comme en un caveau, goutte à goutte, la nuit 6+6
         Filtre sous leur front blême où leur œil fixe luit. 6+6
         Ils ont pour vision éternelle la Chose 6+6
         Sans nom, sans jour, sans bruit, sans bord, sans fin, sans cause, 6+6
690 Jamais ne s'arrêtant, jamais ne s'achevant, 6+6
         Terrible, avec des vols de spectres dans le vent. 6+6
         Que viens-tu demander à ce monde nocturne ? 6+6
         Un Dieu !Pourquoi viens-tu plonger ta main dans l'Urne ? 6+6
         Job en tire Satan et Mahomet Iblis. 6+6
695 Les gouffres ont-ils Dieu dans leurs profonds oublis ? 6+6
         Ce Dieu sert-il de centre à leurs circonférences ? 6+6
         Le voit-on à travers leurs sombres transparences ? 6+6
         Ou bien est-ce ce Tout, cette âpre immensité, 6+6
         Ce ciel, que vous, prenez pour une volonté ? 6+6
700 Sont-ce ces profondeurs, ces vents, ces fondrières, 6+6
         Ces forêts de nuée aux livides clairières, 6+6
         Ces éléments, ces nuits, ces mornes régions, 6+6
         Que vous appelez Dieu dans vos religions ? 6+6
         Avez-vous pour mirage, ô fils du cimetière, 6+6
705 De voir la chose-Dieu sous la chose Matière ? 6+6
         Est-ce Dieu qui paraît, quand s'enfuit l'alcyon ; 6+6
         Quand l'hydre de l'écume entre en convulsion ; 6+6
         Quand partout on entend dans la sombre nature 6+6
         Comme un bruit d'ouragan brisant une mâture, 6+6
710 Quand le ciel lamentable éclate en tristes voix ; 6+6
         Quand le nuage accourt ; quand les bêtes des bois 6+6
         Tremblent ; quand les lions, hagards, baissent-la tête 6+6
         Sous des écrasements d'éclairs et de tempête ? 6+6
         Est-ce lui que la mer appelle en sa clameur ? 6+6
715 Homme, est-il quelque part un effrayant semeur 6+6
         Qui jette dans l'azur des chiffres et des nombres, 6+6
         De la graine d'abîme éclose en larves sombres, 6+6
         Des vivants comme nous qui te semblent des morts, 6+6
         Des esprits comme toi qui nous semblent des corps, 6+6
720 Et qui voit, dans le champ des espaces sonores, 6+6
         Ondoyer des épis d'étoiles et d'aurores ? 6+6
         Qui peut répondre oui ? qui peut répondre non ? 6+6
         Un geôlier rôde-t-il autour du cabanon ? 6+6
         Qu'importe ! Vis. Tais-toi. Va-t'en. Aime ton père, 6+6
725 Ta mère et tes enfants. Qui cherche désespère. 6+6
[V]
UNE AUTRE VOIX
         Ah ! c'est l'obscurité, c'est la source profonde 6+6
         Que ton œil veut scruter, que veut fouiller ta sonde, 6+6
         O songeur dont la nuit hérisse les cheveux ! 6+6
         Ah ! c'est l'énigme Dieu qui t'occupe ! Tu veux 6+6
730 Aller au fond ! tu veux voir clair dans la nuée ! 6+6
         Vider l'ombre ! Il te faut, pauvre âme exténuée, 6+6
         Cette science-là… — Voyons : tente ; entreprends ; 6+6
         Avec les papyrus, les missels, les korans, 6+6
         Les bibles que les sphynx portaient sur leurs poitrines, 6+6
735 Rebâtis la charpente informe des doctrines ; 6+6
         Des croyances de l'homme écrasé sous le faix, 6+6
         Echafaude l'amas monstrueux, et refais 6+6
         Un édifice avec ces poutres mal unies 6+6
         Qu'on nomme vérités, dogmes, théogonies ; 6+6
740 Restaure, démolis, fonde. Fais des essais. 6+6
         Remets le vieux bahut debout sur ses vieux ais ; 6+6
         Crois comme Jean Climaque et Jean Catéchumène ; 6+6
         Ou taille un meuble neuf dans la science humaine 6+6
         Pour y mettre sous clef l'ombre et l'éternité. 6+6
745 Questionne l'autel d'Isis ou d'Astarté, 6+6
         Ou les temples payens, peu salués des sages, 6+6
         Ayant de noirs corbeaux nichés dans leurs bossages, 6+6
         Ou le blême Irmensul debout dans le menhir ; 6+6
         Creuse dans le passé, creuse dans l'avenir ; 6+6
750 Regarde fixement le Temps noir qui feuillette 6+6
         L'homme et la vie avec son pouce de squelette ; 6+6
         Épèle l'univers que le souffle créa, 6+6
         Texte dont chaque monde est un alinéa ; 6+6
         Chiffre et déchiffre ; éprouve, interprète, proclame ; 6+6
755 Confronte ce que l'homme a d'ombre dans son âme 6+6
         Avec ce que le ciel a d'âme dans sa nuit 6+6
         Relance Olympe ermite au fond de son réduit ; 6+6
         Interroge le ver sur la toile qu'il file ; 6+6
         Montre et vois ; fais la pâque ainsi que Théophile 6+6
760 Le quatorzième jour de la lune de mars ; 6+6
         Visite Ammon ; tiens tête aux colosses camards 6+6
         Conteste, affirme ; nie, attends ; dis ton rosaire ; 6+6
         Sens la terre trembler — sous toi comme Césaire ; 6+6
         Prêche avant d'être prêtre ainsi que Bellarmin ; 6+6
765 Exprime en ton cerveau tout le savoir humain 6+6
         Fais-toi de tout comprendre une étrange prouesse ; 6+6
         Vois venir au-devant l'un de l'autre Boèce 6+6
         Et saint-Denis, chacun sa tête dans sa main ; 6+6
         De la même façon fais le même chemin ; 6+6
770 Hante les profondeurs dont Pythagore est pâle ; 6+6
         Commente nuphre, Adon, Glareanus de Bâle 6+6
         Sois druide, fakir, bonze, magicien ; 6+6
         Installe, si tu veux ; sur le modèle ancien, 6+6
         Au-dessus des brouillards de l'erreur chimérique, 6+6
775 Une sagesse avec entablement dorique ; 6+6
         Sois le médiateur des aveugles Volta 6+6
         Dément Clairaut ; Cyrille au front du Golgotha 6+6
         Voit dans l'Ombre une croix haute de quinze stades 6+6
         Bossuet de Calvin tance les incartades ; 6+6
780 L'évêque Archelaüs poursuit l'errant Manès ; 6+6
         Hildebrand dit : MOI SEUL. Luther dit : HERR OMNES 6+6
         Ce qu'adore Pascal Diderot le diffame ; 6+6
         Reuchlin dit : — Vos trois rois ! conte de bonne femme ! 6+6
         — D'où viennent-ils ? demande Arouet à Calmet ; 6+6
785 De l'Inde ou de l'Afrique ? — Et Paracelse-met 6+6
         Trois pégases de flamme aux ordres des trois mages ; 6+6
         Salomon sculpte l'arche ; Huss brise les images ; 6+6
         Pélage veut la lutte ; Augustin veut la foi ; 6+6
         Interviens ; crée un-centre, une règle, une loi ; 6+6
790 Trouve l'axe commun des doctrines contraires 6+6
         A force de raison rends les raisonneurs frères ; 6+6
         Amalgame Épicure avec Ézéchiel ; 6+6
         Pour ceux-ci, l'univers n'a que l'enfer pour ciel ; 6+6
         C'est le cachot-du mal dont vous êtes les proies ; 6+6
795 Pour ceux-là, c'est le lieu des fêtes et des joies 6+6
         Les uns vivent chantant : tout est plaisir et jeu ! 6+6
         D'autres lisent le livre a la lueur du feu. 6+6
         Combine ce zénith et ce nadir des sages. 6+6
         Fais pour ton œil, penché sur les faits, sur les âges, 6+6
800 Une lentille avec tout ce que l'homme apprit ; 6+6
         Cherche ; dis-toi : — Je vais faire dans mon esprit 6+6
         Converger la clarté pour la changer en flamme, 6+6
         Condenser Dieu sur moi pour allumer mon âme. 6+6
         Fouille Alcuin, saint-Thomas, Gorgias Léontin, 6+6
805 Le ménologe grec, le rituel latin ; 6+6
         Va de Thèbe Heptapyle à Thèbe Hécatonpyle ; 6+6
         Éblouis-toi d'énigme et d'effroi la pupile ; 6+6
         Écris et lis ; sois gond du portail ; sois flambeau, 6+6
         Sois cardinal avec Sadolet et Bembo ; 6+6
810 Va-t'en dans le désert manger des sauterelles 6+6
         Comme Jean qui de l'ombre écoutait les querelles ; 6+6
         Fais une enquête ; prends des informations 6+6
         Près des vents, près des flots où sont les alcyons ; 6+6
         Cueille chaque chimere et chaque schisme ; laisse 6+6
815 Novatus pour Eustathe, Arius pour Mélèce ; 6+6
         Va des juifs aux parsis, va des esprits aux corps, 6+6
         De la ronde des dieux à la ronde des morts, 6+6
         De la danse morphasme à la danse macabre. 6+6
         Veille ; allume ta lampe au sombre candélabre 6+6
820 Que tiennent, près du trône où Septentrion luit, 6+6
         Persée et Sirius, ces nègres de la nuit. 6+6
         Interpelle le germe et la endre ; rédige 6+6
         Un interrogatoire en forme du prodige ; 6+6
         Écoute pétiller le feu dans l'encensoir ; 6+6
825 Écoute le cri sourd de la foudre, et, le soir, 6+6
         Dans le Campo Santo le bruit que fait la pioche ; 6+6
         Parle à Domnus premier, évêque d'Antioche, 6+6
         Et sur l'irrémissible et sur le véniel, 6+6
         Consulte Cassien, Scaliger, Torniel ; 6+6
830 Sois le voyant ! pareil aux tremblants aruspices, 6+6
         Va regarder la nuit l'horreur des précipices ; 6+6
         Au fond de tout abîme aie un sinistre aimant ; 6+6
         Observe, spectateur des deux gouffres, comment 6+6
         L'homme entre dans la mort et l'astre dans l'éclipse ; 6+6
835 Donne aux vierges ta plume ainsi que Juste Lipse ; 6+6
         Attends dans l'infini, leur morne promenoir, 6+6
         Zénon, le sage fou, Gerbert, le pape noir ; 6+6
         Prie, évoque, bénis, sacre, exorcise, adjure ; 6+6
         Accoude-toi sur l'être obscur ; fais la gageure 6+6
840 De l'énigme, du sphinx, du gouffre, de demain, 6+6
         D'hier, de l'avenir ! jauge, la toise en main, 6+6
         Le ciel par kilomètre ou bien par centiare ; 6+6
         Drape-toi d'un suaire ou coiffe une tiare ; 6+6
         Tâte dans le cercueil l'affreux nœud gordien ; 6+6
845 Prends-toi pour unité ; fais-toi méridien ; 6+6
         Ajoute ta raison, ton but ; ta conjecture 6+6
         Et ta pensée ainsi qu'un faîte à la nature ; 6+6
         Mets sur cette Chéops le pyramidion ; 6+6
         Sois un convertisseur comme Spiridion ; 6+6
850 Sois un avertisseur comme le coq sonore ; 6+6
         Monte sur le cheval terrible de Lénore, 6+6
         Ayant pour t'éclairer le feu de ses naseaux, 6+6
         Et la lumière qu'ont les spectres sur leurs os ; 6+6
         Superpose et bâtis comme une tour solide 6+6
855 Wiclef, Leibnitz ; le diacre Ambroise, Basilide, 6+6
         Swedenborg, Lyranus, Rupert, Abulensis, 6+6
         Cardan, sous l'escarboucle inexprimable assis, 6+6
         Photin, Cassiodore, Alcidamas, Eusèbe, 6+6
         Potamon d'Héraclée et Paphnuce de Thèbe, 6+6
860 Tous les docteurs, vrais, faux, grands, petits, inconnus, 6+6
         Connus, depuis Sophron jusqu'à Théotechnus, 6+6
         Les devins, les savants, Paris, Rome, Épidaure, 6+6
         Les poëtes sereins, ces frères de l'aurore 6+6
         Faits de la même pourpre et dorés du même or, 6+6
865 La congrégation des pères de Saint Maur, 6+6
         La grâce, le péché, l'oraison impétrante, 6+6
         Les vingt-cinq sessions du concile de Trente, 6+6
         Les feuillets sibyllins tombés on ne sait d'où, 6+6
         Le livre turc, le livre hébreu, le livre indou ; 6+6
870 Passe lés jours, les nuits ; deviens blanc dans les rêves ; 6+6
         Sois Jérôme ; oui, sois Jean rôdant le long des grèves ; 6+6
         Sois Dante pour penser et sois Newton pour voir ; 6+6
         Sois Origène, Euler, Platon ! Veux-tu savoir 6+6
         Ce que tu construiras sur Dieu ? de la fumée. 6+6
875 Oui, combine, l'Égypte, et Delphe, et l'Idumée ; 6+6
         Cherche le sens des mots Zéus, Vichnou, Mithra ; 6+6
         Fouille le zodiaque obscur, de Denderah ; 6+6
         Espère où Nicomaque et Thalès désespèrent ; 6+6
         Reprends les chiffres noirs, où d'autres se trompèrent 6+6
880 Reprends-les tous, reprends ceux où tu te trompas ; 6+6
         Tous les cercles que peut contenir ton compas, 6+6
         Trace-les ; songe ; parle aux arbres ; fais-leur signe ; 6+6
         Compte, compte, recompte ; additionne, aligne, 6+6
         Devant l'impénétrable et devant le fatal, 6+6
885 Devant ce qui n'a pas de nombre et de total, 6+6
         Tous tes zéros, anneaux du rideau de la tombe ; 6+6
         Le sépulcre, c'est :là que toujours on retombe, 6+6
         Se dresse devant toi, regarde tes travaux, 6+6
         Bons, mauvais, inexacts, exacts, anciens, nouveaux, 6+6
890 Et ce tas de calculs que, ta pensée anime, 6+6
         Et te jette ce cri, le seul mot de l'abîme 6+6
         Qu'il sache, et le seul nom qu'il se connaisse : Après ? 6+6
         Question que se font dans l'ombre les cyprès. 6+6
[VI]
UNE AUTRE VOIX
         Et d'abord, de quel Dieu veux-tu parler ? Précise. 6+6
895 Quel est celui qui tient ta pensée indécise ? 6+6
         Dis, est-ce du Dieu peint en jaune, en rouge, en bleu ; 6+6
         Habitant d'un triangle où flambe un mot hébreu ; 6+6
         Face dorée au fond d'une nuée épaisse ; 6+6
         Portant couronne, étole, et glaive, et sceptre ; espèce 6+6
900 D'empereur, habillé d'un habit de soleil, 6+6
         Ayant au poing le globe et Satan sous l'orteil, 6+6
         Assis dans une chaire, et dictant la sentence 6+6
         D'Arius à Nicée et de Huss à Constance ; 6+6
         Niant le genre humain, concile universel ; 6+6
905 Servant de majuscule aux pages du missel ; 6+6
         Dieu qui met Galilée en prison, et de Maistre 6+6
         En sentinelle au seuil du paradis terrestre ; 6+6
         Dieu qu'une vieille en rêve, au bruit qu'en se choquant 6+6
         Font dans l'immensité des foudres de clinquant, 6+6
910 Sous un grand dais d'azur que l'astre damasquine, 6+6
         Aperçoit lui montrant les numéros d'un quine ; 6+6
         Dieu gothique, irritable, intolérant, tueur, 6+6
         Noir vitrail effrayant qu'empourpre la lueur 6+6
         Du bûcher qui flamboie et pétille derrière ? 6+6
915 Est-ce du Dieu qui veut la chanson pour prière, 6+6
         Qu'on invoque en trinquant, Dieu bon vivant, qui rit ; 6+6
         Comprend, sait que la chair est faible, a de l'esprit ; 6+6
         Dieu point fâcheux qui vit en bonne intelligence 6+6
         Avec les passions de votre pauvre engeance, 6+6
920 Excusant le péché, l'expliquant au besoin, 6+6
         Clignant de l'œil avec le diable dans un coin, 6+6
         Flânant, regardant l'homme en sa fainéantise, 6+6
         Mais jamais du côté qui fait une sottise, 6+6
         Et pas très sûr au fond lui-même d'exister ? 6+6
925 Est-ce du Dieu qu'on voit à Versailles monter 6+6
         Aux carrosses du roi, bien né, suivant les modes, 6+6
         Rendant aux Montespans les Bossuets commodes, 6+6
         Dieu de cour, Dieu de ville, avec soin expurgé 6+6
         De toute humeur brutale et de tout préjugé, 6+6
930 Complaisant ; paternel aux morales mondaines ; 6+6
         Avec les Massillons émoussant les Bridaines ; 6+6
         Dieu qu'un fripon coudoie avec tranquillité ; 6+6
         Dieu par la politique et le siècle accepté ; 6+6
         Lâchant son ciel ; disant : Paris vaut une messe ; 6+6
935 Souple et doux, dispensant les rois de leur promesse, 6+6
         Point janséniste, point pédant, point monacal ; 6+6
         Permettant à Sanchez d'effaroucher Pascal, 6+6
         Au banquier d'encoffrer cent pour cent, à la femme, 6+6
         Laide, d'être méchante, et, belle, d'être infame ; 6+6
940 Passant l'épice au juge, au marchand le faux poids ; 6+6
         Habile ; à Notre-Dame accouplant Quincampoix ; 6+6
         Sévère seulement aux têtes raisonnantes, 6+6
         Tuant un peu Ramus, biffant l'édit de Nantes, 6+6
         Mais qui, pourvu qu'on soit, dans les grands jours, pilier 6+6
945 A l'église, et qu'on soit cousin d'un marguillier, 6+6
         Et qu'on veuille que Rome en tout règne et s'accroisse, 6+6
         Et qu'on rende le pain bénit à sa paroisse, 6+6
         Vous prend en amitié, vous soutient chaudement, 6+6
         Vous épouse, travaille à votre avancement, 6+6
950 Parle à son excellence et vous pousse, et procure 6+6
         Un grade aux fils aînés, aux cadets une cure, 6+6
         En attendant la mitre ou les canonicats ; 6+6
         Dieu facile, logeable, aimable, utile en-cas 6+6
         Qui se contente, ayant d'indulgence boutique, 6+6
955 D'un peu d'hypocrisie et d'un peu de pratique ; 6+6
         Dogme et religion des dévôts positifs 6+6
         Qui font de temps en temps des voyages furtifs, 6+6
         Courts, dans l'éternité, l'abîme, le mystère, 6+6
         Et l'insondable, avec ce Dieu pour pied-à-terre ? 6+6
960 Est-ce du Dieu guerrier, militaire, sanglant, 6+6
         Qui s'inquiète peu que vous mangiez du gland 6+6
         Ou du pain, mais qui veut pour rites et pour cultes 6+6
         Glaives, piques, corbeaux, scorpions, catapultes, 6+6
         Grappin horrible où pend un vaisseau tout entier, 6+6
965 Tortue avec sa claie enduite de mortier, 6+6
         Béliers fixes, heurtant les murs comme des proues, 6+6
         Telenos enlevant des soldats, tours a roues 6+6
         Recouvertes de mousse et de crin de cheval ; 6+6
         Plus tard, pierriers broyant quelque donjon-rival 6+6
970 Jusqu'à ce qu'il s'en aille en cendre et se dissoude, 6+6
         Mangonneaux, fauconneaux, bat-murs, pièces à coude, 6+6
         Renversant les cités dans leur fossé bourbeux ; 6+6
         Volcans grégeois traînés par trente jougs-de bœufs, 6+6
         Canons vénitiens, serpentines lombardes ; 6+6
975 Dieu qui dit à Coglione : attelle les bombardes ; 6+6
         Qui rit, pauvre blessé, du grabat où tu geins, 6+6
         Que la bataille enivre avec tous ses engins, 6+6
         Chaudrons à poix bouillante et fours à boulets rouges, 6+6
         Qui chasse les manants éperdus de leurs bouges ; 6+6
980 Qui rêve Te Deum qui s'endort aux accents 6+6
         De l'obusier Lancastre et du mortier Paixhans ; 6+6
         Qui prête, quand la mine est faite sous la brèche, 6+6
         Son tonnerre au besoin pour allumer la mèche, 6+6
         Et, quand la terre s'ouvre avec un large éclair, 6+6
985 S'épanouit de voir les gens sauter en l'air ? 6+6
         Vision du passé par votre âge subie ! 6+6
         Est-ce du Dieu jugeur ? Oh ! l'étrange lubie ! 6+6
         Dieu chancelier, portant perruque in-folio, 6+6
         Vidant le procès Homme et l'Être imbroglio ! 6+6
990 Dieu président, siégeant dans l'univers grand'chambre, 6+6
         Jugeant l'âme, et bâillant, sous un ciel de décembre, 6+6
         Entre l'avocat ange et l'avocat démon ? 6+6
         Dis, est-ce le dieu guèbre, est-ce le dieu mormon 6+6
         Qu'il te faut ? Ou le Dieu qui fit rouer Labarre ? 6+6
995 Vois. Choisis. Ou le Dieu qui donne au turc barbare 6+6
         Des femmes plein la tombe et plein le firmament ? 6+6
         Ou bien est-ce le Dieu qui fait lugubrement 6+6
         Chanter, quand l'heure vient de vêpre ou de matines, 6+6
         L'homme qui n'est plus homme aux chapelles sixtines, 6+6
1000 Et qui, lui créateur, se plaît à l'écouter ? 6+6
         Ou parles-tu du Dieu qu'il faudrait inventer, 6+6
         Que dans l'ombre la peur concède au phénomène, 6+6
         Par les sages bâti sur la sagesse humaine, 6+6
         Utile à ton valet, bon pour ton cuisinier, 6+6
1005 Modérateur des sauts de l'anse du panier, 6+6
         Dieu de raison qu'au fond de son spectre solaire 6+6
         Le bourgeois bienveillant raille, exile et tolère, 6+6
         Dieu consenti par Locke et que Grimm refusa, 6+6
         Très-Haut à qui d'Holbach a donné son visa, 6+6
1010 Éternel maçonné par le vivant qui passe, 6+6
         Entrecolonnement du temps et de l'espace, 6+6
         Pièce d'architecture ajoutée après coup 6+6
         A la vie, au destin, au bien, au mal, à tout, 6+6
         Tour tremblante de vide et hors-d'œuvre de l'homme ? 6+6
1015 Tous ces dieux, quel que soit le nom dont on les nomme, 6+6
         Sont tout, excepté Dieu.
         L'homme abject a besoin, 6+6
         Étant méchant, d'un juge, et, hideux, d'un témoin ; 6+6
         Il veut un Dieu. C'est bien. L'homme prend de la brique, 6+6
         De la pierre, du plomb, du bois, et le fabrique ; 6+6
1020 Chaque peuple a le sien ; et la religion 6+6
         A l'Unité pour masque et pour nom Légion. 6+6
         Un temple voit la nuit où l'autre voit l'aurore ; 6+6
         Chéos adore Ammon que Jagrenat ignore ; 6+6
         Pour Delphe Odin n'est pas ; la solimaniéh 6+6
1025 Affirme Mahomet par le dolmen nié. 6+6
         La terre crée un monstre et se met sous sa garde ; 6+6
         Et c'est avec stupeur que le grand ciel regarde 6+6
         Croître sur vos fumiers ce misérable Dieu. 6+6
         Nous ne nous mettons pas en peine de si peu, 6+6
1030 Nous autres les esprits errant dans l'étendue ; 6+6
         Et, sans nous acharner à la lueur perdue, 6+6
         Sans poursuivre l'obscure et pâle vision, 6+6
         Sans exiger de l'ombre une solution, 6+6
         Nous raillons dans la nuit votre Brahma fétiche, 6+6
1035 Dieu qui mêle à sa barbe un infini postiche, 6+6
         Dieu singe pour le nègre et Dieu peste au Thibet ; 6+6
         Bourreau dressant sur l'homme un immense gibet, 6+6
         Bœuf a Memphis, dragon à Tyr, hydre en Chaldée, 6+6
         Chimère et non raison, idole et non idée. 6+6
1040 Ton globe, vieil enfant, joue avec ce hochet. 6+6
         Homme, esprit fou qu'en vain Diogène cherchait, 6+6
         Homme, tu fais pitié même aux êtres du gouffre, 6+6
         Même à l'obscurité qui frissonne et qui souffre ; 6+6
         Car ton monde étroit rêve un rêve limité ; 6+6
1045 Il se compose un Dieu de son infirmité ; 6+6
         Et, dans l'abjection de ses passions vaines, 6+6
         Instinct, science, amour, colère, guerres, haines, 6+6
         Il se fait de sa fange une divinité ! 6+6
         Il pétrit de la terre avec l'éternité ! 6+6
1050 Et quand dans sa furie, et quand dans sa débauche, 6+6
         Inepte, il a forgé cette effroyable ébauche, 6+6
         Ce géant muet, sourd, aveugle, dur, fatal, 6+6
         Ce spectre d'ombre ayant l'horreur pour piédestal, 6+6
         Il achève ce Dieu de laideur, d'imposture, 6+6
1055 De nuit, avec la peur qu'il a de la nature. 6+6
         O toi qui passes là, que veux-tu donc ?
         Et moi : 6+6
         — Je veux le nom du vrai, criai-je plein d'effroi, 6+6
         Pour que je le redise à la terre inquiète. 6+6
[VII]
UNE AUTRE VOIX
         Est-ce que tu serais par hasard un poète ? 6+6
1060 Qui te rend si hardi ? réponds, questionneur. 6+6
         Viens-tu comme Shakspeare à la tour d'Elseneur ? 6+6
         Pour entrer dans la brume où s'éteint la science, 6+6
         Pour tenter le mystère, aurais-tu confiance, 6+6
         Homme dont l'ombre fuit les pas trop approchants, 6+6
1065 Dans le pouvoir suave et sinistre des chants ? 6+6
         Oui, c'est vrai, le poète est puissant. Qui l'ignore ? 6+6
         L'esprit, force et clarté, sort de sa voix sonore. 6+6
         Trophonius est seul dans son caveau divin ; 6+6
         L'homme lui dit : poëte ! et l'abîme : devin ! 6+6
1070 Amphion chante et met en mouvement les pierres ; 6+6
         Orphée errant du tigre éblouit les paupières ; 6+6
         Homère est dans la tombe, et son âme, à travers, 6+6
         Pousse au Gange Alexandre enivré de ses vers ; 6+6
         Prenant forme au plus noir de l'antre, les fantômes 6+6
1075 Blanchissent à l'appel des blêmes Chrysostômes 6+6
         Isaïe en criant : Deuil ! malheur ! fait hennir 6+6
         Le féroce Orient qui dit : je vais venir ! 6+6
         Euripide, Sophocle, Eschyle qu'un dieu mine, 6+6
         Sont comme le trépied d'où jaillit Salamine ; 6+6
1080 Élie a son gré vide et lance au peuple hébreu 6+6
         Les flèches de la pluie ou le carquois du feu ; 6+6
         L'âpre Archiloque avec le marteau de l'ïambe 6+6
         Enfonce le clou sombre où se pendra Lycambe ; 6+6
         Dante dit, l'œil fixé sur un homme passant 6+6
1085 — Je t'ai vu dans l'enfer ! L'homme, pâle, y descend. 6+6
         La Marseillaise énorme est un bruit de mêlée ; 6+6
         Tyrtée est une lyre effrayante ; envolée 6+6
         Au-devant des combats et des drapeaux mouvants, 6+6
         Et traînant, après elle un peuple dans les vents. 6+6
1090 Les poètes profonds, hommes de la stature 6+6
         Des éléments, du bien, du mal, de la nature, 6+6
         Vivaient jadis, géants, en familiarité 6+6
         Avec le jour, la nuit, l'ombre et l'éternité ; 6+6
         Ils méditaient, ayant, dans l'horreur solennelle, 6+6
1095 Toujours devant leur âme et devant leur prunelle 6+6
         La contemplation ; ce mur vertigineux ; 6+6
         Ils avaient la science et l'ignorance en eux ; 6+6
         Épars, ils blanchissaient le fond des solitudes ; 6+6
         Ils rêvaient ; ils avaient diverses attitudes ; 6+6
1100 Les uns, calmes, restaient, leur menton dans leur main, 6+6
         Du côté des vivants, sur le rivage humain ; 6+6
         Ils regardaient passer les foules pêle-mêle, 6+6
         Homme, femme, vieillard, enfant à la mamelle, 6+6
         Chocs de glaives, pavois ; codes, mœurs, échafauds, 6+6
1105 Les cintres pleins d'azur des grands arcs triomphaux, 6+6
         Le trône avec son roi, le prêtre avec son livre ; 6+6
         Et devant tout ce flot, forcené, bruyant, ivre, 6+6
         Triste, joyeux, confus, violent, inclément, 6+6
         Sourd, ignorant la chute et l'âpre escarpement, 6+6
1110 Ils contemplaient de loin la mort, sombre barrage. 6+6
         Les autres se tenaient hors du terrestre orage, 6+6
         Comme s'ils étaient morts, et de l'autre côté ; 6+6
         Ils regardaient, roulant vers eux, l'humanité 6+6
         S'engouffrer sous leurs pieds, race à race engloutie ; 6+6
1115 De ce faîte, ils étaient présents à la sortie 6+6
         Des empires, des faits, des grands événements, 6+6
         Des prines, de puissance et de guerre écumants, 6+6
         Et voyaient peuples, rois ; tout ce qu'en la, nuit noire 6+6
         Dégorge le sépulcre ; énorme vomitoire. 6+6
1120 Ils rayonnaient ; leurs yeux sereins étincelaient ; 6+6
         Ils devenaient eux-même ombre et souffle, et semblaient 6+6
         Au genre humain, perdu dans ses mornes délires, 6+6
         Des fantômes chantants, passant avec des lyres. 6+6
         Quelques-uns, murés, sourds, n'avaient plus de regard 6+6
1125 Que l'œil intérieur, lumineux et hagard, 6+6
         Et ces hommes sacrés, semblables à des mânes, 6+6
         Hors du monde, habitaient dans l'antre de leurs crânes ; 6+6
         D'autres vivaient aux bois, et leurs esprits songeaient, 6+6
         Et, laissant là leurs corps, éblouis, voyageaient ; 6+6
1130 Ils erraient d'être en être et du fait a la cause ; 6+6
         Voyaient s'épanouir l'arbre en apothéose ; 6+6
         Ils allaient, pénétrant au-delà du réel, 6+6
         Par la racine au gouffre et par la fleur au ciel, 6+6
         Dans la création entraient le plus possible, 6+6
1135 Tordaient l'insaisissable avec l'inaccessible, 6+6
         Étudiaient comment se forment les métaux 6+6
         Dans la forge invisible aux ténébreux marteaux, 6+6
         Et la seve, et le feu des volcans, et les haltes 6+6
         Des laves sous l'écorce affreuse des basaltes ; 6+6
1140 Le vent chantait pour eux un sublime pæan ; 6+6
         Ils observaient l'hiver, l'Ouragan, l'océan, 6+6
         L'avalanche, l'écueil, les grêles épaissies, 6+6
         Les vagues, effarés de ces épilepsies ; 6+6
         Et, pensifs ; saisissant, jusqu'aux plus hauts zéniths, 6+6
1145 Les intersections de tous les infinis, 6+6
         L'endroit où le bien nuit, l'endroit où le mal aime, 6+6
         Ils tâchaient de trouver le point fatal, suprême, 6+6
         Terrible, surprenant, caché sous le linceul, 6+6
         Sombre, où tous les secrets se fondent en un seul ! 6+6
1150 Dans les grottes de l'Inde ou dans les rocs d'Eubée, 6+6
         Lieux où l'on croit toujours être à la nuit tombée, 6+6
         À Cartlane où la fleur mandragore chanta, 6+6
         À Delphe, à Sunium, dans l'île Éléphanta, 6+6
         Ou dans la Bactriane ou dans la Sogdiane, 6+6
1155 Ou dans les monts qu'emplit la sinistre Diane, 6+6
         Dans les déserts où l'être a l'air de se mouvoir 6+6
         En dégageant un sombre et lugubre pouvoir, 6+6
         Les pâtres rencontraient un homme dont la face 6+6
         Semblait une lueur étrange de l'espace, 6+6
1160 Dont la bouche parlait, et dont l'égarement 6+6
         Ramenait tout à lui comme un farouche aimant ; 6+6
         Le loup craignait cet homme, et les brutes fuyantes 6+6
         S'en allaient de son ombre encor plus effrayantes ; 6+6
         Et toute chose douce à ses pieds triomphait, 6+6
1165 L'agneau, l'aube ; et c'était le poète en effet. 6+6
         Et de quoi vivait-il ? Nul ne le sait. Son âme 6+6
         Aspirait l'inconnu comme un puissant dictame ; 6+6
         Sa chair s'oubliait l'homme était en lui dissous ; 6+6
         Du, splendide Univers il tâtait le dessous ; 6+6
1170 Livide, il assistait aux blancheurs idéales, 6+6
         Aux détonations d'aurores boréales, 6+6
         Aux déluges roulant dans leurs vastes limons 6+6
         Des hydres qui semblaient des gouffres et des monts, 6+6
         Aux chaos combattant la vie, aux héroïsmes 6+6
1175 Des : globes traversant ces rudes cataclysmes, 6+6
         Au miracle, à l'atome ; et son regard voyait 6+6
         Des naissances d'édens dans l'abîme inquiet, 6+6
         Des jets d'étoiles d'or, des chutes de décombres, 6+6
         Et des explosions de créations sombres. 6+6
1180 Et pendant qu'il rêvait, immobile,voyant 6+6
         L'inouï, — l'ignoré, le-trouble, l'ondoyant, 6+6
         Les visions, l'azur indicible, feux, nimbes, 6+6
         Masques crispés d'enfants sanglotant dans les limbes, 6+6
         Et la torche de l'astre allant mettre le feu 6+6
1185 A des mondes perdus au fond du vide bleu, 6+6
         Et la larve, à travers les brumes décuplantes, 6+6
         Entre les doigts des pieds il lui poussait des plantes, 6+6
         Et les feuilles, qui font leur ouvrage sans bruit, 6+6
         Couvraient cet homme ainsi qu'un chêne dans la nuit. 6+6
1190 Et cette intimité formidable avec l'être 6+6
         Faisait de e songeur farouche, plus : qu'un prêtre, 6+6
         Plus qu'un augure, plus qu'un pontife ; un esprit ; 6+6
         Un spectre à qui, la mort radieuse sourit. 6+6
         Et c'est de là que vient cette auguste puissance 6+6
1195 Faite d'immensité, d'épouvante, d'essence, 6+6
         Qu'a le poète saint et, qu'on sent dans ses vers 6+6
         Les prodiges au fond du mystère entr'ouverts 6+6
         Mêlent leur rayon fauve à son âme élargie, 6+6
         Presque jusqu'à l'horreur et jusqu'à la magie, 6+6
1200 Et qui parfois Côtoie, ainsi qu'un noir plongeur ; 6+6
         Le cercle où de l'enfer commence la rougeur. 6+6
         Oui, le poète peut ce qu'il veut ; le poète 6+6
         Arrête en lui parlant l'immense gypaète ; 6+6
         Il domine la ville et le désert ; il peut 6+6
1205 Unir la terre au ciel ; et, dans le même nœud, 6+6
         L'idéal au réel, et tisser une toile 6+6
         Avec des fils de chanvre et des rayons d'étoile ; 6+6
         Il dégage de tout, du fait, vaste ou petit, 6+6
         De tout ce qu'on apprend, dé tout ce qu'on bâtit, 6+6
1210 Du progrès, du tombeau,de la matière même, 6+6
         Une grande Uranie azurée et suprême ; 6+6
         Il met sur la science un plafond sidéral ; 6+6
         Il fait tomber la haine et l'épine et le mal 6+6
         De la ronce hideuse et de l'âme méchante ; 6+6
1215 Tendre, il plane au-dessus du cirque horrible et chante 6+6
         Pour les martyrs un chant qui fait honte aux lions ; 6+6
         A la guerre civile il fait dire : oublions ! 6+6
         Il prend les cœurs lointains des peuples et les mêle, 6+6
         Accouple à la raison la foi, sa sœur jumelle, 6+6
1220 Calme la foule, endort le flot, dompte le feu, 6+6
         Change l'homme ; il peut tout ; hors ceci : nommer Dieu. 6+6
         Nommer Dieu de façon que l'abîme comprenne. 6+6
         Il peut tout, hors ceci : faire à l'aube sereine, 6+6
         Au lys, à l'astre, à l'hydre, à l'éclair enflammé, 6+6
1225 Dire dans l'étendue obscure : il l'a nommé ! 6+6
         Ce nom déborde vaste, inouï, réfractaire, 6+6
         Quelque être que ce soit, au ciel et sur la terre. 6+6
         O passant, entends-tu bégayer à la fois 6+6
         Par toutes les rumeurs et par toutes les voix 6+6
1230 De la création ténébreuse et murée, 6+6
         Par toute l'étendue et toute la durée, 6+6
         Ce nom mystérieux, énorme, illimité ? 6+6
         Le printemps et l'automne et l'hiver et l'été 6+6
         Sont quatre accents divers de ce grand nom qui gronde ; 6+6
1235 La syllabe du vent n'est pas elle de l'onde ; 6+6
         Chaque être dit la sienne et la murmure à part ; 6+6
         L'antilope en a peur quand c'est le léopard. 6+6
         Qui le proclame au fond de la forêt sonore ; 6+6
         Et la nuit le prononce autrement, que l'aurore. 6+6
1240 L'homme à saisir ce mot s'est parfois occupé ; 6+6
         Mais en vain ; car ce nom ineffable est coupé 6+6
         En autant de tronçons qu'il est de créatures ; 6+6
         Il est épars au loin dans les autres natures ; 6+6
         Personne n'a l'alpha, personne l'oméga ; 6+6
1245 Ce nom, qu'en expirant le passé nous légua, 6+6
         Sera continué par ceux qui sont a naître ; 6+6
         Et tout l'univers n'a qu'un objet : nommer l'être ! 6+6
         Et des soleils sont morts et des soleils mourront, 6+6
         Et l'espace où l'étoile éclôt, la flamme au front, 6+6
1250 A vu naître et pâlir dans ses profondeurs fauves 6+6
         Des feux qui ne sont plus que de vieux astres chauves ; 6+6
         L'heure apporte et reprend les jours, les mois, les ans, 6+6
         Et la mémoire avorte à compter ces passants, 6+6
         Et l'ombre épouvantable en ses aveugles ondes 6+6
1255 Roule des millions de millions de mondes, 6+6
         Et le sillon engendre et la fosse enfouit, 6+6
         Et tout se développe et tout s'évanouit, 6+6
         Et tout brille et s'éteint ; mon phosphore et le-vôtre, 6+6
         Et-les êtres confus tombent l'un après" l'autre, 6+6
1260 Et toujours, à jamais, sans qu'il cesse un moment 6+6
         D'emplir le jour, la nuit,l'éther, le firmament, 6+6
         Sans qu'aucun autre bruit l'interrompe et s'y mêle, 6+6
         Le nom infini sort de la bouche éternelle ! 6+6
[VIII]
UNE AUTRE VOIX
         Est-ce que, voyageur fatal, tu prémédites 6+6
1265 Des actions de rêve étranges et maudites, 6+6
         D'aller, de forcer l'Ombre, et fouillant, et bravant, 6+6
         De t'enfoncer plus loin que les ailes du vent ? 6+6
         Dis. Parle. Oh ! les songeurs ont une sombre envie 6+6
         Ils voudraient tous avoir déjà franchi la vie, 6+6
1270 Pour connaître, pour être ailleurs, pour voir plus loin. 6+6
         Pour eux, vivre est l'Obstacle et savoir le besoin. 6+6
         En attendant la tombe, ils s'en vont aux nuées, 6+6
         Par les rêves de l'homme en bas continuées, 6+6
         Aux vents, aux monts ; aux lieux déserts, aux lieux secrets, 6+6
1275 À tout ce qui contient de l'abîme, forêts, 6+6
         Antres, écueils des mers, nids d'où tombe la plume, 6+6
         À la, fleur qui s'entr'ouvre, à l'astre qui s'allume, 6+6
         A tout ce qui voit l'ombre et tremble sur le bord, 6+6
         Désaltérer leur soif lugubre de la mort. 6+6
1280 As-tu donc aussi, toi, cette soif surhumaine ? 6+6
         Veux-tu voir ? Est-ce là, passant, ce qui t'amène ? 6+6
         Sois tranquille, homme. Attends : Cela finit toujours 6+6
         Par s'ouvrir devant toi, pauvre ombre aux instants courts. 6+6
         Le mystère, à présent sans clef, sans déchirure, 6+6
1285 Clos, fermé par la nuit, la sinistre serrure, 6+6
         T'apparaît, recouvrant on ne sait quel écrou, 6+6
         Barré, farouche, ayant tout l'azur pour verrou ; 6+6
         Ton cadavre en tombant défonce cette porte. 6+6
         Le ciel noir plie et s'ouvre au, poids de la chair morte. 6+6
1290 L'homme entre enfin au gouffre exécrable ou béni. 6+6
         Par la fente que fait la mort à l'infini. 6+6
         Attends donc cette mort qui fait l'âme complète, 6+6
         La pénétration de Dieu dans ton squelette, 6+6
         Les astres, plus nombreux, quand l'homme n'est pas noir, 6+6
1295 Dans les plis du linceul que dans les plis du soir ; 6+6
         Attends l'ascension suprême de la chute ; 6+6
         Attends la fin du songe, homme, et de la minute. 6+6
         Cette explication qu'on nomme éternité. 6+6
         Tout ce que tu peux faire en ton humanité, 6+6
1300 — Écoute, — dans ta chair, homme, dans ta bassesse, 6+6
         C'est de chercher, partout, de contempler sans cesse, 6+6
         De loin, de près, avec ton cœur et ta raison, 6+6
         Le trépas qui jamais ne manque à l'horizon, 6+6
         C'est d'observer toujours, à travers ta souffrance, 6+6
1305 Ce visage sinistre et noir de l'espérance, 6+6
         Homme, et de ne jamais quitter des yeux la mort, 6+6
         Et de vivre tourné, comme l'aiguille au nord, 6+6
         Vers ce but de-ta route ; ô pauvre âme asservie ! 6+6
         La mort est la veilleuse étrange de la vie, 6+6
1310 La lueur allumée au sommet du destin. 6+6
         Rougeur du soir ayant des blancheurs de matin, 6+6
         Elle fait apparaître à sa clarté des rives, 6+6
         Des cieux toute l'énigme en pâles perspectives, 6+6
         Les cimes des flots d'ombre au fond des gouffres noirs, 6+6
1315 Et le bien et le mal, mystérieux miroirs ; 6+6
         Vivante, incorruptible, égale, elle prolonge 6+6
         A travers l'apparence, et la brume, et le songe, 6+6
         Et tout le faux dont l'être éperdu fait l'essai, 6+6
         Une lumière intègre et terrible de vrai ; 6+6
1320 Elle montre la vie ; elle met en saillie 6+6
         Tous ces masques, amour, haine, raison, folie, 6+6
         Qui flottent dans le vent pêle-mêle, et qui vont ; 6+6
         Elle blêmit le bord du sans fin, du sans fond 6+6
         D'où l'on ne revient pas avec la même forme ; 6+6
1325 Elle jette un rayon sur une entrée énorme, 6+6
         Effleure ces rondeurs, ciel, globe, crâne nu, 6+6
         Et, tranquille ; avertit, de quoi ? de l'inconnu. 6+6
         Elle éclaire un port vague où l'on se réfugie. 6+6
         On voit sur l'infini cette sombre vigie. 6+6
         Donc, attends.
1330 Autrement, sache, qui que tu sois, 6+6
         Qu'un voyage en cette ombre est un lugubre choix ; 6+6
         Le vertige saisit les ; noirs plongeurs tenaces 6+6
         Qui du-grand ciel farouche affrontent les menaces ; 6+6
         L'immobile infini, fait un nain du géant. 6+6
1335 Avant d'aller plus loin, regarde ton néant. 6+6
         Car tu ne pourras, pas, quelle que soit ta course, 6+6
         Aborder l'inconnu, l'origine, la source, 6+6
         Le lieu fatal où tout s'explique et se rejoint, 6+6
         Car tu n'entreras-point, car tu n'atteindras point, 6+6
1340 Car, l'océan de nuit, de bitume et de soufre, 6+6
         Jamais tu ne pourras le franchir, car, le gouffre, 6+6
         Tu ne le vaincras pas, quand même tu serais 6+6
         Une espèce d'esprit des monts et des forêts, 6+6
         Un cœur sentant en soi la nature bruire ; 6+6
1345 Un homme traversé par une énorme lyre ! 6+6
         Quand même tu serais une âme aux yeux ardents 6+6
         Dont la fauve pensée a pris le mors aux dents, 6+6
         Et qui, dans la caverne où le trépas seul entre, 6+6
         Fuit, terrible, aspirant tous les souffles de l'antre ! 6+6
1350 Quand même tu serais un de ces mages fiers 6+6
         Que nous voyons parfois, blêmes passants des airs, 6+6
         Se ruer dans le gouffre où, comme eux, tu te plonges, 6+6
         Pâles, les poings crispés aux rênes de leurs songes, 6+6
         Se penchant, se dressant, lâchant et retenant 6+6
1355 On ne sait quoi d'obscur, d'envolé, de tonnant, 6+6
         Regardant, dispersant leurs prunelles livides, 6+6
         Comme s'ils conduisaient dans l'ombre-à grandes guides 6+6
         A travers l'éther vague et le tourbillon fou, 6+6
         Dans la brume, au hasard, devant eux, n'importe où, 6+6
1360 Peut-être vers la nuit, peut-être vers la cime, 6+6
         Un char que, traîneraient, avec-un bruit d'abîme, 6+6
         Croupes sombres, fuyant, s'abaissant, s'élevant ; 6+6
         Six cents chevaux d'éclair, de nuée et de vent ! 6+6
[IX]
UNE AUTRE VOIX
         Te figures-tu donc être, par aventure, 6+6
1365 Autre chose qu'un point dans l'aveugle-nature ? 6+6
         Toi, l'homme, cendre et chair, te persuades-tu 6+6
         Que d'une fonction l'ombre t'a revêtu ? 6+6
         Quel droit te crois-tu donc à chercher, à poursuivre, 6+6
         A saisir ce qui peut exister, durer, vivre, 6+6
1370 A surprendre, à connaître, à savoir, toi qui n'es 6+6
         Qu'une larve, et qui meurs aussitôt que tu nais ? 6+6
         J'admire ton néant inouï s'il suppose' 6+6
         Qu'il est par l'absolu compté pour quelque chose ! 6+6
         Quelle idée, ô songeur du songe humanité, 6+6
1375 As-tu de ton cerveau pour croire, en vérité, 6+6
         Qu'il peut prendre ou laisser une empreinte à l'abîme ? 6+6
         Ta pensée est abjecte ; étroite, folle, infime 6+6
         L'homme est de la fumée obscure qui descend. 6+6
         T'imagines-tu donc laisser trace ; ô passant ? 6+6
1380 Rêves-tu l'absolu comme ton fleuve Seine. 6+6
         Coulant entre les quais de ta ville malsaine, 6+6
         Recueillant les égouts de toutes tes maisons, 6+6
         Doctrines, volontés, illusions, raisons ; 6+6
         Ayant dans son courant, si quelqu'un te réclame, 6+6
1385 Quelque pont de Saint-Cloud où l'on repêche l'âme ? 6+6
         Crois-tu que cette eau vaste et sourde, Immensité, 6+6
         Ne t'enveloppe pas d'oubli, de cécité, 6+6
         De silence, et sanglote à ta chute, et soit triste ? 6+6
         Crois-tu que ta chimère en ce gouffre persiste, 6+6
1390 Qu'elle y garde sa forme, espoir, rêve, action ; 6+6
         Et qu'on retrouve, après ta disparition, 6+6
         Quelque chose de toi, ton cadavre ou ton ombre, 6+6
         Aux noirs filets flottants de l'éternité sombre ? 6+6
[X]
UNE AUTRE VOIX
         As-tu vu les penseurs s'en aller dans les cieux ? 6+6
1395 Les as-tu vus partir, hautains, séditieux, 6+6
         Jetant dans l'inconnu leur voix terrifiante, 6+6
         Espérant abuser de la nuit confiante, 6+6
         Méditant des larcins prodigieux, rêvant 6+6
         D'aller toujours plus loin et toujours plus avant, 6+6
1400 Se proposant d'atteindre à la source première, 6+6
         Au centre, au but ; de prendre ou l'ombre ou la lumière 6+6
         Ou l'être, et de saisir le météore au vol, 6+6
         Emportés comme Élie, ailés comme saint Paul, 6+6
         Et de trouver le fond, dût-on faire le vide, 6+6
1405 Dût-on escalader le mystère livide, 6+6
         L'obscurité, les cieux brumeux, les cieux vermeils, 6+6
         Avec effraction d'azurs et de soleils ! 6+6
         Les as-tu vus, fuyants, blanche robe du prêtre, 6+6
         Bras levés du devin, décroître et disparaître 6+6
1410 Dans la profondeur sourde où tout s'évanouit ? 6+6
         Parle ? et les as-tu vus devenir de la nuit ? 6+6
         Es-tu resté tremblant, cherchant leur trace vague ? 6+6
         Puis, regardant l'éther, les ténèbres, le vague, 6+6
         Passant les jours, les nuits, debout sur une tour, 6+6
1415 O songeur, as-tu vu ces hommes au retour ? 6+6
         Les as-tu vus de l'ombre énorme redescendre ? 6+6
         Et toi, l'obscur veilleur vêtu du sac de cendre, 6+6
         Te dressant au-devant de leur vol éperdu, 6+6
         Leur as-tu dit : — Eh bien ? — Et qu'ont-ils répondu, 6+6
1420 Ces noirs navigateurs sans navire et sans voiles ? 6+6
         Et qu'ont-ils rapporté, ces oiseleurs d'étoiles ? 6+6
         Ils n'ont rien rapporté que des fronts sans couleur 6+6
         Où rien n'avait grandi, si ce n'est la pâleur. 6+6
         Tous sont hagards après cette aventure étrange ; 6+6
1425 Songeur ! tous ont, empreints au front, des ongles d'ange, 6+6
         Tous ont dans le regard comme un songe qui fuit, 6+6
         Tous ont l'air monstrueux en sortant de la nuit ! 6+6
         On en voit quelques-uns dont l'âme saigne et souffre, 6+6
         Portant de toutes parts les morsures du gouffre. 6+6
[XI]
UNE AUTRE VOIX
1430 Les monts sont vieux ; cent fois et cent fois séculaires, 6+6
         Muets, drapés de nuit sous leurs manteaux polaires, 6+6
         Leur âge monstrueux épouvante l'esprit ; 6+6
         Sur leur front ténébreux tout l'abîme est écrit ; 6+6
         Une neige de jours a neigé sur leur tête ; 6+6
1435 Le temps est un morceau de leur masse ; leur faîte, 6+6
         De loin morne profil qui s'efface de près, 6+6
         Livre au vent une barbe épaisse de forêts ; 6+6
         Ils ont vu tous les deuils, toutes les défaillances, 6+6
         Toutes les morts passer autour de leurs silences ; 6+6
1440 Ils ont vu s'écrouler des mondes dans le puits 6+6
         De l'horreur infinie et sourde ; ils ont depuis 6+6
         Bien des millions d'ans la lassitude d'être ; 6+6
         Eh bien, sur leurs noirs flancs décrépits, le vent traître, 6+6
         L'orage furieux, l'éclair fauve, ce ver 6+6
1445 Qui serpente dans l'ombre immense de l'hiver, 6+6
         L'ouragan qui, farouche, aux grands sommets essuie 6+6
         Sa chevelure d'air, de tempête et de pluie, 6+6
         L'aquilon qui revient quand on croit qu'il s'enfuit, 6+6
         La grêle, et l'avalanche, et la trombe, et le bruit, 6+6
1450 Toutes les visions des affreuses nuées, 6+6
         La tourmente et ses chocs, la bise et ses huées, 6+6
         S'acharnent ; et ne font, sous leurs dais de brouillards, 6+6
         Pas même remuer ces effrayants vieillards. 6+6
         Sois comme eux : si tu vas dans l'espace terrible, 6+6
1455 Ne chancelle pas, homme ; et garde un calme horrible. 6+6
[XII]
[AUTRES VOIX]
         Remonte aux premiers jours de ton globe ; voilà 6+6
         Une muraille ; elle est prodigieuse ; elle a 6+6
         Dix mille pieds de haut, et de largeur dix lieues. 6+6
         Falaise, alluvion, dans les profondeurs bleues 6+6
1460 Ce haut boulevard monte, altier ; froid, surprenant, 6+6
         Et d'une mer à l'autre il barre un continent : 6+6
         Vaste géométrie, on dirait que l'équerre ; 6+6
         Assise par assise, a fait ce mont calcaire, 6+6
         Et que, forgeant l'espace, on ne sait quels marteaux 6+6
1465 L'un sur l'autre ont cloué ses plans horizontaux. 6+6
         L'escarpement à pic montre en bandes étroites 6+6
         Ses couches s'allongeant fermes, égales, droites, 6+6
         Rides profondes, plis de ce front de la nuit. 6+6
         Contre ce mur se heurte et flotte et roule, et fuit 6+6
1470 Ce que chaque saison pêle-mêle charrie. 6+6
         Ce massif colossal de la maçonnerie 6+6
         Terrible, que construit et détruit l'élément, 6+6
         Semble un coffre de pierre immense renfermant 6+6
         Les archives d'une âpre et sombre catastrophe, 6+6
1475 Et tout un monde mort ployé comme une étoffe, 6+6
         Avec ses fleurs, ses champs, ses rocs boisés ou nus, 6+6
         Et ses fourmillements de monstres inconnus. 6+6
         Dans des millions d'ans, ses pierres ruinées, 6+6
         Ses moellons croulants seront les Pyrénées. 6+6
1480 En attendant, vois : large, auguste, encombrant l'air, 6+6
         Il est encor tout neuf, comme bâti d'hier ; 6+6
         Rien n'ébrèche sa ligne entière et régulière ; 6+6
         Et son sommet correct semble une seule pierre 6+6
         Plate comme le toit d'un palais d'orient ; 6+6
1485 Le matin et le soir, en se contrariant, 6+6
         Font de cette muraille épouvantable et sombre 6+6
         Tantôt un banc d'aurore et tantôt un bloc d'ombre. 6+6
         Et fais attention a présent : — l'air s'émeut ; 6+6
         Voici que sur le haut, du mur géant, il pleut. 6+6
1490 La pluie erre et s'en va, par le vent emportée ; 6+6
         Mais une goutte d'eau sur le faîte est restée. 6+6
         Le lendemain, la brume, humide et blanc rideau, 6+6
         Revient ; il pleut encore ; une autre goutte d'eau 6+6
         S'ajoute à la première ; et ; sous cette :rosée, 6+6
1495 Une vasque s'ébauche, et la pierre est creusée. 6+6
         Désormais sur ce point l'eau va s'obstiner. Vois ; 6+6
         Il pleut ; et l'on entend comme une triste voix ; 6+6
         Peut-être est-ce un démon sous la roche, qui grince 6+6
         De sentir l'eau plus forte et la pierre plus mince. 6+6
1500 Il pleut, il pleut, il pleut ; janvier lugubre et mort 6+6
         Passe avec l'ombre, il pleut ; la goutte tombe, mord, 6+6
         Et creuse ; avril arrive et rapporte la nue, 6+6
         Il pleut ; la goutte d'eau, féroce, continue ; 6+6
         Et la première assise est percée ; et déjà 6+6
1505 La deuxième, qu'en vain le granit protégea, 6+6
         Est atteinte ; et la goutte, implacable, acharnée, 6+6
         Qui dépense le siècle aussi bien que l'année, 6+6
         Revient, et plonge, et troue et mine, dur foret, 6+6
         Et le dedans du mont, formidable, apparaît, 6+6
1510 Zone à zone, et voilà que, là-haut, l'aube éclaire, 6+6
         La goutte étant sphérique, un bassin circulaire. 6+6
         Un étang que le ciel dore, azure, rougit, 6+6
         Sur le plateau désert s'étale et s'élargit. 6+6
         La goutte d'eau revient, revient, revient encore, 6+6
1515 Et tombe opiniâtre, et se fait dès l'aurore 6+6
         Rapporter par le vent qui, la nuit, l'enleva, 6+6
         Et fait ses volontés dans la montagne, et va, 6+6
         Vient, soumettant le marbre à ses lois triomphantes, 6+6
         Et passe entre deux plans, et glisse entre deux fentes, 6+6
1520 Et démolit et sculpte, infatigable main. 6+6
         Urne hier, aujourd'hui réservoir, lac demain, 6+6
         L'œuvre augmente et s'enfonce, et l'œil qui veut la suivre 6+6
         Croit voir un-trou qu'un ver fait aux pages d'un livre. 6+6
         Penche-toi : devant nous, comme si nous rêvions, 6+6
1525 Forant ce monstrueux monceau d'alluvions, 6+6
         D'une lame percée allant à l'autre lame, 6+6
         Obéissant au poids qui d'en bas la réclame, 6+6
         Hydre outil, vilbrequin ; pioche, trompe, suçoir, 6+6
         Commençant le matin, recommençant le soir, 6+6
1530 Descendant l'escalier de l'épaisseur des couches, 6+6
         Polissant leurs largeurs en murailles farouches, 6+6
         Élargissant le haut, baissant l'âpre fond noir, 6+6
         Évasant et fouillant sans cesse l'entonnoir, 6+6
         Cognant partout, toujours, hiver, printemps, automne, 6+6
1535 Son petit marteau sombre, effrayant, monotone, 6+6
         Usant le mont, coupant le roc, sciant le grès, 6+6
         Complétant sa ruine et faisant son progrès, 6+6
         Et profitant d'un creux pour creuser davantage, 6+6
         Et d'une argile-à l'autre, et d'étage en étage, 6+6
1540 Du haut en bas, de bloc en bloc, de banc en banc, 6+6
         Errant, roulant, brisant, sapant, taillant, courbant, 6+6
         La goutte d'eau travaille, et, terrible ouvrière, 6+6
         Tord en cercles profonds l'énorme fondrière. 6+6
         Le vaste mont, battu des aquilons sifflants, 6+6
1545 Frémit de voir creuser dans ses ténébreux flancs 6+6
         Ce puits prodigieux par ette vrille infime, 6+6
         Et de sentir l'atome en lui créer l'abîme. 6+6
         Sur ce qui s'édifie et ce qui se détruit, 6+6
         Laissons rouler du temps, du gouffre et de la nuit. 6+6
         Et maintenant regarde :
1550 Un cirque ! un hippodrome, 6+6
         Un théâtre où Stamboul, Tyr, Memphis, Londres, Rome, 6+6
         Avec leurs millions d'hommes pourraient s'asseoir, 6+6
         Où Paris flotterait comme un essaim du soir ! 6+6
         Gavarnie ! un miracle ! un rêve !
         Architectures 6+6
1555 Sans constructeurs connus, sans noms, sans signatures, 6+6
         Qui dans l'obscurité gardez votre secret, 6+6
         Arches, temples qu'Aaron ou Moïse sacrait, 6+6
         O champ clos de Tarquin où trois-cent milles têtes 6+6
         Fourmillaient, où l'Atlas hideux vidait ses bêtes, 6+6
1560 Casbahs, At-meïdans, tours, Kremlins, Rhamséions, 6+6
         Où nous, spectres, venons, où nous nous asseyons, 6+6
         Panthéons, parthénons, cathédrales qu'ont faites 6+6
         De puissants charpentiers aux âmes de prophètes, 6+6
         Monts creusés en pagode où vivent des airains, 6+6
1565 Aux plafonds monstrueux, sombres ciels souterrains, 6+6
         Cirques, stades, Élis, Thèbe, arènes de Nîmes ; 6+6
         Noirs monuments, géants, témoins, grands anonymes, 6+6
         Vous n'êtes rien, palais, dômes, temples, tombeaux, 6+6
         Devant ce colysée inouï du chaos ! 6+6
1570 Vois : l'homme fait ici le bruit de l'éphémère : 6+6
         C'est l'apparition, l'énigme, la chimère 6+6
         Taillée à pans coupés et tirée au cordeau. 6+6
         L'aube est sur le fronton comme un sacré bandeau, 6+6
         Et cette énormité songe, auguste et tranquille. 6+6
1575 Morceau d'Olympe ; reste étrange d'une ville 6+6
         De l'infini, qu'un être inconnu démembra ; 6+6
         Cour des lions d'un vague et sinistre Alhambra ; 6+6
         Gageure de Dédale et de Titan ; démence 6+6
         Du compas ivre et roi dans la montagne immense ; 6+6
1580 Stupeur du voyageur qui suspend son chemin ; 6+6
         Exagération du monument humain. 6+6
         Jusqu'à la vision, jusqu'à l'apothéose ; 6+6
         Monde qui n'est pas l'homme et qui n'est plus la chose ; 6+6
         Entrée inexprimable et sombre du granit 6+6
1585 Dans le rêve, où la pierre en prodige finit 6+6
         Problème ; précipice édifice ; sculpture 6+6
         Du mystère ; œuvre d'art de la fauve nature ; 6+6
         Construction que nie et que voit la raison, 6+6
         Et qu'achève, au delà du terrestre horizon ; 6+6
1590 Sur le mur de la nuit, la fresque de L'abîme ; 6+6
         C'est Vignole à la base et l'éclair sur la cime. 6+6
         C'est le spectre de tout ce que l'homme bâtit, 6+6
         Terrible, raillant l'homme, et le faisant petit. 6+6
         La grande pyramide ici serait la borne. 6+6
1595 Où le taureau courbé vient aiguiser sa corne, 6+6
         Et tu demanderais : quel est donc ce caillou ? 6+6
         Plante dans le pavé du cirque d'Arle un clou, 6+6
         Et ce clou jettera dans l'herbe qui se fane 6+6
         La même ombre qu'ici la colonne trajane. 6+6
1600 Quel joueur gigantesque a laissé là ce dé ? 6+6
         Un mont dort dans un angle, un autre est accoudé 6+6
         Et la brume à son cou s'enfle et pend comme un goître. 6+6
         Vois croître vers la cime et vers le bas décroître, 6+6
         Écaillant de lichens leurs lourds granits vermeils, 6+6
1605 Ces grands cercles de bancs superposés, pareils 6+6
         A des boas roulés l'un au-dessus de l'autre. 6+6
         Avec on ne sait quelle attitude d'apôtre, 6+6
         Un rocher rêve au seuil, et, le long des degrés, 6+6
         D'autres blocs stupéfaits, voilés, désespérés, 6+6
1610 Semblent des Niobés, des Rachels, des Hécubes. 6+6
         Vois ces pavés ; le moindre a dix mille pieds cubes. 6+6
         La forme est simple, c'est le cirque ; mais le mur, 6+6
         A force de grandeur et de vie, est obscur ; 6+6
         Qu'est-ce que c'est qu'un mur vertical, rouillé, fruste, 6+6
1615 Où, comme un bas-relief, le glacier blanc s'incruste ? 6+6
         Des albâtres, des gneiss, des porphyres caducs 6+6
         Mêlent à ses créneaux des arches d'aqueducs, 6+6
         Et là-bas la vapeur sous des frontons estompe 6+6
         Des éléphants portant des blocs, baissant leur trompe ; 6+6
1620 Ces tours sont les piliers angulaires ; de quoi— ? 6+6
         Du vide, de l'éther, du souffle, de l'effroi. 6+6
         L'impossible est ici debout ; l'aigle seul brave 6+6
         Cette incommensurable et farouche architrave. 6+6
         Comme, lorsque la terre a tremblé, sont confus 6+6
1625 Dans l'herbe, les claveaux, les chapiteaux, les fûts, 6+6
         Tout se mêle, l'art grec avec l'art syriaque. 6+6
         Sous les portes croupit l'ombre hypocondriaque. 6+6
         Vois : tours où l'on dirait que chante Beethoven, 6+6
         Pilône, imposte, cippe, obélisque, peulven, 6+6
1630 Tout en foule apparaît ; soubassements, balustres 6+6
         Où l'eau nacrée étale au jour ses vagues lustres ; 6+6
         Crevasses où pourraient tenir des bataillons ; 6+6
         Sur les parois des creux pareils à ces sillons 6+6
         Qu'aux temps diluviens faisaient aux seuils des antres 6+6
1635 Et dans les grands roseaux des passages de ventres ; 6+6
         Là, des courbes, des arcs, des dômes ; par endroits 6+6
         Des murs carrés, des plans égaux, des angles droits ; 6+6
         Partout la symétrie inconcevable et sûre ; 6+6
         Des gradins dont on semble avoir pris la mesure 6+6
1640 Aux angles des genoux des archanges assis ! 6+6
         Des pinacles géants portent des oasis ; 6+6
         Ordre et gouffre ; les pins semblent sous les arcades 6+6
         L'herbe ; et les arcs-en-ciel s'envolent des cascades. 6+6
         Tout est cyclopéen, vaste, stupéfiant ; 6+6
1645 Le bord fait reculer le chamois défiant ; 6+6
         L'édifice, étageant ses marches que l'œil compte ; 6+6
         Blanchit de plus en plus à mesure qu'il monte, 6+6
         Et, de tous les reflets de l'heure s'empourprant, 6+6
         Passe du roc calcaire au marbre pur, et prend, 6+6
1650 Comme pour consacrer sa forme solennelle, 6+6
         Sa dernière corniche à la neige éternelle 6+6
         Combien a-t-il de haut ? demande au ciel profond, 6+6
         Au vent, à l'avalanche, aux vols d'oiseaux qui vont, 6+6
         Aux douze chutes d'eau que l'ombre entend se plaindre 6+6
1655 Dans cet épouvantable et tournoyant cylindre, 6+6
         Aux gaves, épuisés, d'écume et de combats, 6+6
         Qui s'écroulent ; torrent en haut, fumée en bas ! 6+6
         Piranèse effaré, maçon d'apocalypses, 6+6
         Seul comprendrait ce nœud d'angles, d'orbes, d'ellipses ; 6+6
1660 Pourtant l'œil peut encore en mesurer, le jour, 6+6
         La forme inexprimable et l'effrayant contour, 6+6
         Mais sitôt qu'effaçant le bord, le fond, le centre, 6+6
         Le soir dans l'édifice ainsi qu'un brouillard entre, 6+6
         La forme disparaît ; c'est sous le firmament. 6+6
1665 Une espèce d'étrange et morne entassement 6+6
         De brèches, dé frontons, de cavernes, de porches 6+6
         Où les astres :hagards tremblent comme des torches, 6+6
         Et, dans on ne sait quel cintre démesuré, 6+6
         De l'étoilé qui flotte avec de l'azuré. 6+6
1670 Entre encor plus avant dans la chose géante : 6+6
         Ce cirque, ce bassin, embouchure béante, 6+6
         Imprime un mouvement de roue à l'aquilon, 6+6
         Et fait de tout le vent qui passe un tourbillon ; 6+6
         La bise habite :là, traître et battant de l'aile, 6+6
1675 Et la trombe y tournoie en spirale éternelle. 6+6
         Embûche formidable à prendre l'ouragan ! 6+6
         Le précipice s'ouvre en gueule de volcan, 6+6
         Et malheur au nuage errant qui se hasarde 6+6
         A venir regarder par quelque âpre lézarde ! 6+6
1680 Sitôt qu'il y pénètre, il ne-peut-plus sortir ; 6+6
         Il a beau reculer, trembler, se repentir, 6+6
         Le tourbillon le tient : C'est fini. Le nuage 6+6
         Lutte, bat le courant comme un homme qui nage ; 6+6
         Il roule. Il est saisi ! Vois, entends-le gronder. 6+6
1685 Il fait de vains efforts, il cherche à s'évader ; 6+6
         On dirait que le gouffre implacable le raille ; 6+6
         Il monte, il redescend ; le long de la muraille, 6+6
         Fauve, il quête une issue, un soupirail, un trou ; 6+6
         Étreint par la rafale, égaré, fuyant, fou, 6+6
1690 Il vomit ses grêlons, crache sa pluie, et crible 6+6
         D'aveugles coups d'éclair l'escarpement terrible ; 6+6
         Et le vieux mont s'émeut, car les rocs convulsifs 6+6
         Tremblent quand, s'accrochant aux pitons, aux récifs, 6+6
         Du haut de l'azur calme où toujours elle rôde, 6+6
1695 Libre et sans soupçonner l'immensité de fraude, 6+6
         A ce sombre entonnoir trébuchant brusquement, 6+6
         Et de son épouvante et de son hurlement 6+6
         ébranlant la paroi, les tours, la plate-forme, 6+6
         La tempête, ce loup, tombe en ce piège énorme ! 6+6
1700 Voisinage effrayant pour les arbres, tordus 6+6
         Par le vent ou roulés dans l'abîme, éperdus ! 6+6
         Du brin d'herbe au rocher, du chêne à la broussaille, 6+6
         Tout l'horizon autour du cirque noir tressaille, 6+6
         Le gave a peur, le pic, par l'orage mouillé, 6+6
1705 A le frisson dans l'ombre, et le pâtre éveillé, 6+6
         Pâle, écoute, et, parmi les sapins centenaires, 6+6
         Entend rugir la nuit cette fosse aux tonnerres ! 6+6
         Et ce cirque qui met, au lieu de loups et d'ours, 6+6
         Les ouragans aux fers dans ses cabanons sourds, 6+6
1710 Ce large amphithéâtre au mur inaccessible, 6+6
         Cet édifice fou, redoutable, impossible, 6+6
         Fait a l'esprit, et même au delà des titans, 6+6
         Rêver de tels combats et de tels combattants 6+6
         Qu'on le croirait bâti, qui sait ? pour la mêlée 6+6
1715 Des hydres que d'en bas la terre humble et troublée 6+6
         Entrevoit dans l'horreur du taillis sidéral ; 6+6
         Qu'il semble en ce champ clos étrange et sépulcral, 6+6
         Que, sous cette splendide et sublime falaise, 6+6
         Les constellations pourraient se tordre à l'aise ; 6+6
1720 Et que, dans cette arène inouïe, on a peur 6+6
         Parfois d'y voir descendre à travers la vapeur, 6+6
         Pour s'entre-dévorer, les bêtes des étoiles ; 6+6
         Et d'entendre lutter, là, sous de sombres voiles, 6+6
         Et hurler et rugir le taureau, monstre ailé, 6+6
1725 L'effrayant capricorne aux nuages mêlé, 6+6
         Le lion flamboyant, tout semé d'yeux funèbres, 6+6
         Bâillant de la lumière et mâchant des ténèbres, 6+6
         Le scorpion tenant dans ses pattes le soir, 6+6
         Et, se ruant sur tous, le sagittaire noir, 6+6
1730 Ce chasseur au carquois rempli de météores, 6+6
         Dont par moments on voit, ainsi que des aurores 6+6
         Qui passent et s'en vont et qu'un sillon d'or suit, 6+6
         Les flèches d'astres luire et tomber dans la nuit ! 6+6
         Immensité ! l'esprit frissonne. Quel Vitruve 6+6
1735 A bâti ce vertige et creusé cette cuve ? 6+6
         Quel Scopas, quel Sostrate ou quel Eutinopus 6+6
         A construit cet attique avec des monts rompus ? 6+6
         Quel Phidias du ciel a fait à sa stature 6+6
         L'âpre sérénité de cette architecture ? 6+6
1740 Qui forgea les crampons ? qui broya les ciments ? 6+6
         O nature, qui donc à ces escarpements 6+6
         A lié les torrents, ces chevaux dont les queues 6+6
         Pendent en crins d'argent dans les cascades bleues ? 6+6
         Du haut de quel zénith tomba le fil à plomb ? 6+6
1745 Qui mesura, toisa ; régla ; tailla ? le long 6+6
         De quel mur idéal a-t-on tracé l'épure ? 6+6
         De quelle région de la vision pure 6+6
         Est sorti le rêveur de ce rêve inouï ? 6+6
         Quel cyclope savant de l'âge évanoui, 6+6
1750 Quel être monstrueux, plus grand que les idées ; 6+6
         A pris un compas haut de cent mille coudées, 6+6
         Et, le tournant d'un doigt prodigieux et sûr, 6+6
         A tracé ce grand cercle au niveau de l'azur, 6+6
         Rondeur sinistre ayant le gouffre pour fenêtre, 6+6
1755 Puits qui, lorsque le soir le noircit, pourrait être 6+6
         La coupe d'ombre énorme où vient boire la-nuit ? 6+6
         Aux temps où, rien n'étant complètement construit, 6+6
         Du chaos encor proche on sentait le mélange, 6+6
         Quand la montagne était encore un tas de-fange ; 6+6
1760 Quelque étrange géant, fils de Cham ou de Bel, 6+6
         A-t-il pris brusquement et retourné Babel, 6+6
         Et l'a-t-il appuyée à ce mont, comme on scelle. 6+6
         Un cachet sur la cire ardente qui ruisselle, 6+6
         De sorte que, léguant, dans le mont affaissé ; 6+6
1765 Sa forme renversée au trou qu'elle a laissé, 6+6
         La tour s'est dans le roc imprimée en citerne, 6+6
         Avec sa rampe où l'ombre après le jour alterne, 6+6
         Et ses escaliers noirs et ses étages ronds ; 6+6
         Et ses portails : s'ouvrant en bouches de clairons 6+6
1770 Si bien que maintenant l'œil voit ce moule horrible, 6+6
         Et le creux dont Babel fut le relief terrible ! 6+6
         L'auteur, je te l'ai dit ; c'est l'atome ; l'auteur, 6+6
         C'est ce fil brun rayant l'azur sur la hauteur, 6+6
         C'est un peu de brouillard d'où tombe un peu de pluie, 6+6
1775 C'est le grain de cristal qu'un souffle tiède essuie, 6+6
         C'est, au jour ou dans l'ombre, au matin comme au soir, 6+6
         La molécule d'eau qui coule du ciel noir, 6+6
         C'est la larme échappée aux cils de la nuée ; 6+6
         C'est ce qui tremble au bout de l'herbe remuée, 6+6
1780 Ce qui n'a pas de nom, ce qui ressemble aux pleurs ; 6+6
         C'est ce que la lumière, en traversant, les fleurs, 6+6
         Prend et roule en son vol sans en être chargée, 6+6
         Ce qu'un petit oiseau boit dans une gorgée ! 6+6
         Oui ; ce cirque et ses tours, édifice sacré 6+6
1785 Où le drapeau d'azur du gouffre est arboré, 6+6
         Ce théâtre où le vent combat la trombe enfuie, 6+6
         Voilà ce qu'a construit un atome de pluie. 6+6
         Quel besoin as-tu donc d'un Vishnou, d'un Allah, 6+6
         D'un Bouddha, d'un Ammon cornu, pour tout cela ? 6+6
1790 Pourquoi sortir du cercle où le réel t'enferme ? 6+6
         A quoi bon détrôner l'élément et le germe ? 6+6
         Pourquoi donc à la chose ôter sa mission ? 6+6
         Pourquoi forcer l'atome a l'abdication ? 6+6
         Pourquoi destituer, homme, le grain de sable ? 6+6
1795 Quelqu'un qui dise moi t'est-il indispensable ? 6+6
         Tu mets en haut de tout un pronom personnel ! 6+6
         Quelle rage as-tu donc d'un faiseur éternel ? 6+6
         Ne peux-tu faire un pas sans un Très-Haut quelconque ? 6+6
         L'océan se va-t-il ruer hors de sa conque, 6+6
1800 Tout mordre et tout ronger si ton Zéus n'est là 6+6
         Pour le saisir aux crins et mettre le holà ? 6+6
         Tout n'est-il qu'une grotte à loger ce druide ? 6+6
         Crois-tu que le solide étreindra le fluide, 6+6
         Que la mer manquera d'onde et de gonflement, 6+6
1805 Que le soleil fuira, s'éteignant et fumant, 6+6
         Que le germe oubliera le secret de la vie, 6+6
         Que la terre prendra la route qui dévie, 6+6
         Ou que la lune va perdre un de ses quartiers, 6+6
         Si tu n'as dans un coin, pilant dans les mortiers, 6+6
1810 Forgeant, créant, sculptant les os, broyant les poudres, 6+6
         Un fantôme forgé d'étoiles et de foudres ? 6+6
         Dis, sans cet arrangeur, vivant, perpétuel, 6+6
         Soulignant ce qu'il faut changer au rituel, 6+6
         Dont tu doutes, songeur, pendant que tu l'implores, 6+6
1815 Les lys pâliront-ils sur les robes des flores, 6+6
         Les violettes, dis, perdront-elles la clé 6+6
         De la boîte aux parfums dans l'herbe et dans le blé ? 6+6
         Entre l'ombre passée et la flamme future, 6+6
         Dis, l'homme sera-t-il, en sa sombre aventure, 6+6
1820 Englouti par hier ou détruit par demain, 6+6
         Si tu n'as, pour sauver le triste germe humain, 6+6
         Quelque Janus bifront, faisant face aux deux hydres ? 6+6
         La minute va donc figer dans les clepsydres, 6+6
         Le temps, cet ouvrier mystérieux qui court, 6+6
1825 Au cabestan du ciel va donc s'arrêter court, 6+6
         La lumière, l'aimant, la sève, l'atmosphère, 6+6
         Vont se déconcerter et ne savoir que faire, 6+6
         Tout le mouvement va s'interrompre transi 6+6
         Si ton Brahma ne vient leur crier par ici ! 6+6
1830 Avril a-t-il besoin d'un mot d'ordre ? Un tonnerre 6+6
         Est-il un frissonnant et noir fonctionnaire 6+6
         Attendant que quelqu'un lui fixe son emploi ? 6+6
         Faut-il donc un veilleur toujours présent, sans quoi 6+6
         Les astres manqueraient les heures des aurores ? 6+6
1835 Le monde est une tour pleine de bruits sonores ; 6+6
         Faut-il un horloger derrière le cadran, 6+6
         Réglant les poids dans l'ombre et tant de fois par an, 6+6
         Mettant de l'ordre au ciel, versant l'huile aux rouages 6+6
         Des globes, des saisons, des vents et des nuages ; 6+6
1840 Disant : Vesper, Vénus, rentrez ! sors, Jupiter ! 6+6
         Donnant à chaque sphère à son tour dans l'éther 6+6
         Ou la note qui chante, ou la note qui prie, 6+6
         Et remontant la vaste et sombre sonnerie ? 6+6
         Prends-tu pour des pantins et pour des jacquemards 6+6
1845 Orion, Sirius, Vesta, Saturne et Mars ? 6+6
         Et la création est-elle une fontaine 6+6
         A mécanique ainsi que la Samaritaine ? 6+6
         As-tu donc peur de voir le monde aller tout seul ? 6+6
         Faut-il que la forêt dise : — Père, un tilleul ! 6+6
1850 Un chêne ! des sapins ! donnez-moi de la mousse 6+6
         Pour que le bruit du vent dans mes antres s'émousse ! 6+6
         Quoi ! cet échange vaste et saint d'attraction, 6+6
         Ce flux et ce reflux de la création 6+6
         Qui jette dehors l'être et sans fin le résorbe, 6+6
1855 L'univers, ne peut-il rouler, cercle, flamme, orbe, 6+6
         Sans que ta terreur crie : il nous fait des étais ! 6+6
         Sans que l'homme, appelant à l'aide Teutatès, 6+6
         Irmensul, Bhagavan, Chronos, Théos, échine 6+6
         Un travailleur divin à tourner la machine ? 6+6
1860 Fais ce rêve, homme ! et marche où L'erreur te conduit. 6+6
         Quant à moi ; qui suis l'ombre et qui vais dans la nuit, 6+6
         Je n'accepterais pas, pour faire des prodiges, 6+6
         Pour creuser un puits sombre et l'emplir de vertiges, 6+6
         Pour soulever un monde, effroyable fardeau, 6+6
1865 L'échange de ton Dieu contre ma goutte d'eau. 6+6
         — Oui, mais la goutte d'eau, criai-je, qui l'a faite ? 6+6
         ........................................................................
[XIII]
UNE AUTRE VOIX
         Swedenborg prit un jour la coupe de Platon, 6+6
         Et, pensif, s'en alla boire à l'azur terrible. 6+6
1870 Il entra sous le porche obscur de l'invisible 6+6
         Et disparut. Où donc alla-t-il ? Qui le sait ? 6+6
         Peut-être aux lieux sacrés où Socrate pensait, 6+6
         Où, dans l'ombre, effleuré de l'urne des Homères, 6+6
         Le vin de l'idéal sort du puits des chimères. 6+6
1875 Peut-être égara-t-il ses pas plus haut encor ; 6+6
         Jusqu'au gouffre inconnu, jusqu'aux pléiades d'or, 6+6
         Jusqu'au ruissellement des fontaines d'aurore, 6+6
         Jusqu'à l'ombre où l'on voit l'inexprimable éclore ; 6+6
         La sont les cuves : sève, esprit, immensité ; 6+6
1880 Là vit, abonde et croît la vigne de clarté 6+6
         Où l'on ne trouve pas un seul astre qui dorme, 6+6
         Où les créations font leur vendange énorme ; 6+6
         Où la grappe de vie à flots ruisselle, ayant 6+6
         La pierre du tombeau pour pressoir effrayant ; 6+6
1885 Là sont les infinis, la cause, le principe, 6+6
         L'être qui s'évapore en mondes, se dissipe 6+6
         En astres, et s'épanche en ciel démesuré : 6+6
         Il revint éperdu, chancelant, effaré, 6+6
         Ployant sous la lueur farouche des étoiles ; 6+6
1890 Voyant l'homme à travers des épaisseurs de voiles 6+6
         Et de tremblants rideaux de lumière où, sans fin 6+6
         Multipliés ; flottaient l'ange et le séraphin ; 6+6
         Ayant dans son cerveau l'ombre et tous ses délires, 6+6
         De ses doigts écartés Cherchant de vagues lyres, 6+6
1895 Nu, bégayant l'abîme et balbutiant Dieu ; 6+6
         Rapportant cette joie étrange du ciel bleu 6+6
         Qui fait peur à la vie et trouble les fils d'Ève, 6+6
         Et laissant voir, ainsi que le monde du rêve, 6+6
         Dans de blêmes rayons tombés on ne sait d'où, 6+6
1900 Un paradis sinistre au fond de son œil fou. 6+6
         La raison l'attendait, grave, et lui dit : Ivrogne ! 6+6
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