HUG_25/HUG1494
Victor Hugo
DIEU
1855
LE SEUIL DU GOUFFRE
[L'ESPRIT HUMAIN]
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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         Et je voyais au loin sur ma tête un point noir. 6+6
         Comme on voit une mouche au plafond se mouvoir, 6+6
         Ce point allait, venait ; et l'ombre était sublime. 6+6
         Et l'homme, quand il pense, étant ailé, l'abîme 6+6
5 M'attirant dans sa nuit toujours de plus en plus, 6+6
         Comme une algue qu'entraîne un ténébreux reflux, 6+6
         Vers ce point noir, planant dans la profondeur blême, 6+6
         Je me sentais dé m'envoler de moi-même 6+6
         Quand je fus arrê par quelqu'un qui me dit 6+6
         — Demeure. —
10 En même temps une main s'étendit. 6+6
         J'étais déjà très haut dans la nuée obscure. 6+6
         Et je vis apparaître une étrange figure ; 6+6
         Un être tout se de bouches, d'ailes, d'yeux ; 6+6
         Vivant, presque lugubre et presque radieux. 6+6
15 Vaste, il volait ; plusieurs des ailes étaient chauves. 6+6
         En s'agitant, les cils de ses prunelles fauves 6+6
         Jetaient plus de rumeur qu'une troupe d'oiseaux 6+6
         Et ses plumes faisaient un bruit de grandes eaux. 6+6
         Cauchemar de la chair ou vision d'apôtre, 6+6
20 Selon qu'il se montrait d'une face ou de l'autre, 6+6
         Il semblait une bête ou semblait un esprit. 6+6
         Il paraissait, dans l'air où mon vol le surprit, 6+6
         Faire de la lumière et faire des ténèbres. 6+6
         Calme, il me regardait dans les brouillards funèbres. 6+6
25 Et je sentais en lui quelque chose d'humain. 6+6
         — Qu'es-tu donc, toi qui viens me barrer le chemin, 6+6
         Être obscur, frissonnant au souffle de ces brumes ? 6+6
         Lui dis-je.
         Il répondit : — Je suis une des plumes 6+6
         De la nuit, sombre oiseau de nue et de rayons, 6+6
30 Noir paon épanoui des constellations. 6+6
         Je suis ce qui court, vole, erre, s'enfle, s'apaise ; 6+6
         Je suis en même temps ce qui retombe, pèse, 6+6
         Saisit l'aile qui va, retient l'essor qui fuit, 6+6
         Et descend ; car le fond de mon être est la nuit. 6+6
         — Ton nom ? dis-je.
         Il reprit :
35 — Pour toi qui, loin des causes, 6+6
         Vas flottant, et ne peux voir qu'un côté des choses, 6+6
         Je suis l'Esprit Humain.
         Mon nom est Légion, 6+6
         Je suis, l'essaim des bruits et la contagion 6+6
         Des mots vivants allant et venant d'âme en âme. 6+6
40 Je suis Souffle. Je suis cendre, fumée et flamme. 6+6
         Tantôt l'instinct brutal, tantôt l'élan divin. 6+6
         Je suis ce grand passant, vaste, invincible et vain, 6+6
         Qu'on nomme vent ; et j'ai l'étoile et l'étincelle 6+6
         Dans ma parole, étant l'haleine universelle ; 6+6
45 L'haleine et non la bouche ; un zéphir me grandit 6+6
         Et m'abat ; et quand j'ai respiré, j'ai tout dit. 6+6
         Je suis géant et nain, faux, vrai, sourd et sonore, 6+6
         Populace dans l'ombre et peuple dans l'aurore ; 6+6
         Je dis moi, je dis nous ; j'affirme, nous nions. 6+6
50 Je suis le flux des voix et des opinions, 6+6
         Le fantôme de l'an, du mois, de la semaine, 6+6
         Fait du groupe fuyant de la nuée humaine. 6+6
         Homme, toujours en moi la contradiction 6+6
         Tourne sa roue obscure et j'en suis l'Ixion. 6+6
55 Démos, c'est moi. C'est moi ce qui marche, attend, roule, 6+6
         Pleure et rit, nie et croit ; je suis le démon Foule. 6+6
         Je suis comme la trombe, ouragan et pilier. 6+6
         En même temps je vis dans l'âtre familier. 6+6
         Oui, j'arrache au tison la soudaine étincelle 6+6
60 Qui heurte un germe obscur que le crâne recèle, 6+6
         Et qui, des fronts courbés perçant les épaisseurs, 6+6
         Fait faire explosion à l'esprit des penseurs. 6+6
         Je vis près d'eux, veilleur intime ; je combine 6+6
         Le vieux houblon de Flandre et la vigne sabine, 6+6
65 La franche joie attique et le rire gaulois ; 6+6
         L'antique insouciance avec ses douces lois, 6+6
         Paix, liberté, gté, bon sens, est mon breuvage ; 6+6
         J'en grise Érasme et Sterne, et même mon sauvage, 6+6
         Diderot ; et j'en fais couler quelques filets 6+6
70 De la coupe d'Horace au broc de Rabelais. — 6+6
         Il poursuivit :
         — Je crie à quiconque commence, 6+6
         Assez. — Finis. — Je suis le Médiocre immense. 6+6
         Toutes les fois qu'on parle et qu'on dit : — Mitoyen, 6+6
         Mode, médiateur, méridien, moyen, 6+6
75 Par chacun de ces mots on m'évoque, on m'adjure, 6+6
         Et tantôt c'est louange, et tantôt c'est injure. 6+6
         Je suis l'esprit Milieu ; l'être neutre qui va 6+6
         Bas sans trouver Iblis, haut sans voir Jéhovah ; 6+6
         Dans le nombre, je suis Multitude ; dans l'être, 6+6
80 Borne. Je m'oppose, homme, a l'excès de connaître, 6+6
         De chercher, de trouver, d'errer, d'aller au bout ; 6+6
         Je suis Tous, l'ennemi mystérieux de Tout. 6+6
         Je suis la loi d'arrêt, d'enceinte, de ceinture 6+6
         Et d'horizon, qui sort de toute la nature ; 6+6
85 L'éther irrespirable et bleu sur la hauteur, 6+6
         Dans le gouffre implacable et sourd, la pesanteur. 6+6
         C'est moi qui dis : — Voici ta sphère. Attends. Arrête. 6+6
         Tout être a sa frontière, homme ou pierre, ange ou bête, 6+6
         Et doit, sans dilater sa forme d'aujourd'hui, 6+6
90 Subir le nœud des lois qui se croisent en lui. 6+6
         Je me nomme Limite et je me nomme Centre. 6+6
         Je garde tous les seuils de tous les mondes. Rentre. 6+6
         Tout est par moi, saisi, pris, circonscrit, dompté. 6+6
         Je me défie, ayant peur de l'extrémité, 6+6
95 De la folie un peu, beaucoup de la sagesse. 6+6
         Je tiens l'enthousiasme et l'appétit en laisse ; 6+6
         Pour qu'il aille au réel sans s'écarter du bien, 6+6
         J'attelle au genre humain ce lion et ce chien ; 6+6
         Et, comme je suis souffle et poids, nul ne m'évite, 6+6
100 Car tout, comme esprit, flotte, et, comme corps, gravite. 6+6
         Et l'explication, je te l'ai dit, vivant, 6+6
         C'est que je suis l'esprit matériel, le vent ; 6+6
         Et je suis la matière impalpable, la force. 6+6
         Je contrains toute sève à rester sous l'écorce ; 6+6
105 Et tout piège miroir par mon souffle est terni. 6+6
         Contre l'enivrement du sinistre infini 6+6
         Je garde les penseurs, ces pauvres mouches frêles. 6+6
         Je tiens les pieds de ceux dont l'azur prend les ailes. 6+6
         Je suis parfum, poison, bien, mal, silence, bruit. 6+6
110 Je suis en haut midi, je suis en bas minuit ; 6+6
         Je vais, je viens ; je suis l'alternative sombre ; 6+6
         Je suis l'heure qui fait sortir en frappant l'ombre, 6+6
         Douze apôtres le jour, la nuit douze césars. 6+6
         Du beau donnant sa forme au grand, je fais les arts. 6+6
115 Dans les milieux humains, dans les brumes charnelles, 6+6
         J'erre en voyant ; je suis le troupeau des prunelles. 6+6
         Je suis l'universel, je suis le partiel. 6+6
         Je nais de la vapeur ainsi que l'eau du ciel, 6+6
         Et j'éclos du rocher comme le saxifrage. 6+6
120 Je sors du sentier vert, du foyer, du naufrage, 6+6
         Du pavé du chemin, de la borne du champ, 6+6
         Des haillons du no sur la grève séchant, 6+6
         Du flambeau qui s'éteint, de la fleur qui se fane 6+6
         Je me suis appe Pyrrhon, Aristophane, 6+6
125 Démocrite, Aristote, Ésope, Lucien, 6+6
         Diogène, Timon, Plaute, Pline l'ancien, 6+6
         Cervantes, Bacon, Swift, Locke, Rousseau, Voltaire. 6+6
         Je suis la résultante énorme de la terre. 6+6
         La raison.
         J'étais là, pensif, troublé, muet ; 6+6
130 Pendant que j'écoutais, l'être continuait : 6+6
         — Homme, à nous le mystère est ouvert. Nous en sommes. 6+6
         Pour l'abîme, je suis un spectre ; pour vous, hommes, 6+6
         Je suis la Voix qui dit : allez, mais sachez où. 6+6
         J'erre près du néant le long du garde-fou. 6+6
         J'avertis.
         Il reprit :
135 Écoute, esprit qui trembles ; 6+6
         Et qui ne peux pas même entrevoir les ensembles : 6+6
         Hommes, vous m'ignorez, mais je vous connais tous ; 6+6
         Et je suis encor vous, même en dehors de vous. 6+6
         Entre les brutes, foule, et les anges, élite, 6+6
140 Il est sur chaque terre et chaque satellite, 6+6
         Un être à part ; pensée et chair matière esprit ; 6+6
         Page mixte du livre où la nature écrit, 6+6
         Dernier feuillet du Monstre et premier du Génie ; 6+6
         Créature où la fange et l'or font l'harmonie, 6+6
145 Dans la bête à moitié, dans l'idée à demi, 6+6
         Flamme accouplée avec le corps son ennemi, 6+6
         Double rayon tordu d'ombre et d'aube ravie, 6+6
         Mystère ; ayant un pied, dans l'échelle de vie, 6+6
         Sur une fin, un pied sur un commencement ; 6+6
150 Cet être comparant, sentant, voyant, aimant, 6+6
         C'est l'homme. Que la mort conserve, accroisse ou fauche 6+6
         Cet à peu près sublime et ce chef-d'œuvre ébauche, 6+6
         Qu'il ait ce qu'il appelle une âme, en ce moment 6+6
         Je ne t'en parle pas, je te dis seulement 6+6
155 Que partout l'homme existe, étant un milieu d'êtres. 6+6
         Il vit près des soleils, foyers, astres ancêtres. 6+6
         Sur des terres qui sont plus ou moins loin du feu, 6+6
         Il vit, domptant son globe ; il est grand, il est peu ; 6+6
         Par la forme divers, mais un par sa nature ; 6+6
160 Il a l'hydre animal et plante pour ceinture ; 6+6
         Il est sur le sommet de son visible à lui ; 6+6
         Et, larve ou deux lueurs se croisent, point d'appui 6+6
         De tout un phénomène, identique à lui-même, 6+6
         Marque partout le même étage du problème ; 6+6
165 Entre l'aile, et le ventre il est l'être debout ; 6+6
         Il est partout le roi planétaire ; partout 6+6
         Il possède et régit l'astre intermédiaire 6+6
         Entre l'ombre et le grand soleil incendiaire. 6+6
         Car tout globe qui tourne autour d'une clarté 6+6
170 Est planète de loin, de près humanité. 6+6
         Or, — puisque jusqu'a moi ton œil plonge et pénètre, 6+6
         C'est moi qui suis l'esprit collectif de cet être, 6+6
         Partout ; sous toute forme, et dans l'immensité. 6+6
         Tu n'es qu'homme, ô passant ; je suis humanité. 6+6
175 L'être effrayant, planant dans l'ombre inaccessible, 6+6
         Ajouta :
         — Nul ne doit sortir de son possible. 6+6
         Nul ne doit transgresser son réel. Cependant 6+6
         Je veux, puisque tu viens dans cette ombre, imprudent, 6+6
         Faire une exception pour toi que je rencontre. 6+6
180 Quel que soit ton dessein, va ! je n'irai pas contre ; 6+6
         Homme, je consens même a contenter tes vœux. 6+6
         Étant de l'infini, je peux e que je veux ; 6+6
         Ma main peut ouvrir tout puisqu'elle peut tout clore ; 6+6
         Qui puise de la nuit peut puiser de l'aurore, 6+6
185 Et ce que tu voudras, je te l'accorderai. 6+6
         Que demandes-tu ? parle.
         Et dans l'effroi sacré 6+6
         Je me taisais ; roseau ployant, vil brin de chaume. 6+6
         — Tu n'es pas jusqu'ici venu, dit le fantôme, 6+6
         Pour ne pas demander quelque chose. Voyons, 6+6
190 Parle. Veux-tu des feux, des nimbes, des rayons ? 6+6
         Que veux-tu de ce gouffre où, lorsque je me penche, 6+6
         La colombe nuée accourt, farouche et blanche ? 6+6
         Veux-tu savoir le fond du serpent, ou du ver ? 6+6
         Veux-tu que je t'emporte avec moi dans l'éther ? 6+6
195 Je t'obéirai. Parle. Ou faut-il qu'on te montre 6+6
         Comment l'aurore arrive, et vient à la rencontre 6+6
         Du parfum de la fleur et du chant des oiseaux ? 6+6
         Veux-tu que nous prenions la tempête aux naseaux, 6+6
         Et que nous nous roulions tous deux dans la tourmente, 6+6
200 Quand la meute du vent court sur l'onde écumante 6+6
         Et quand l'archer tonnerre et le chasseur éclair 6+6
         Percent de traits la peau d'écailles de la mer ? 6+6
         Veux-tu qu'à pleines mains, tous deux, dans l'invisible, 6+6
         O passant, nous puisions l'illusion terrible ? 6+6
205 Veux-tu que nous penchions nos yeux sur les secrets, 6+6
         Et que nous regardions la nature de près 6+6
         Pendant qu'elle produit dans l'immense pénombre ? 6+6
         Parle. Es-tu curieux de l'accouchement sombre ? 6+6
         Veux-tu voir dans le germe, et voir comment éclôt 6+6
210 Le songe ou le rocher, le sommeil ou le flot, 6+6
         Et prendre sur le fait la création, mère 6+6
         De la réali comme-de la chimère ? 6+6
         Veux-tu d'une naissance entendre la rumeur, 6+6
         Regarder un éden poindre, avoir la primeur 6+6
215 D'une sphère, d'un globe en fleur, d'une lumière ? 6+6
         Ou voir surgir l'idée, éblouissante, fière, 6+6
         Cherchant l'époux Génie au fond du ciel lointain ? 6+6
         Dis, veux-tu dans la nuit, veux-tu dans le destin- 6+6
         Voir quelque lever d'astre ou quelque lever d'âme ? 6+6
220 Tu peux choisir. Demande, interroge, réclame ; 6+6
         Parle. J'attends. Faut-il ressaisir, je le puis, 6+6
         Une étoile aux cheveux dans la fuite des nuits, 6+6
         Et te la rapporter splendide et frémissante ? 6+6
         Que veux-tu ? Veux-tu voir dix soleils, vingt, soixante, 6+6
225 Se lever à la fois dans soixante univers ? 6+6
         Veux-tu voir, sur le seuil des cieux tout grands ouverts, 6+6
         Le matin dételant les sept chevaux de l'Ourse— ? 6+6
         Ou veux-tu que, dans l'ombre où le jour a sa source, 6+6
         Homme, pour te donner le temps d'examiner, 6+6
230 Les mondes, qu'un prodige éternel fait tourner, 6+6
         S'arrêtent un moment et reprennent haleine ? 6+6
         Parle.
         L'esprit baissa ses ailes de phalène, 6+6
         Et se tut. L'air tremblait sous mes pieds hasardeux. 6+6
         Et l'âpre obscuri qui nous voyait tous deux 6+6
235 Et s'étoilait au loin de vagues auréoles, 6+6
         Put entendre ce sombre échange de paroles. 6+6
         Entre l'esprit étrange et moi, l'homme ébloui : 6+6
         — Non, rien de tout cela — Que, demandes-tu ? — LUI. 6+6
         Tout sembla devant moi se fermer ; et l'espèce 6+6
240 De clarté qui tremblait dans la nuée épaisse 6+6
         Sombra dans l'air plus noir qu'un ciel cimmérien. 6+6
         J'entendis un éclat de rire, et ne vis rien. 6+6
         Hélas ! n'étant qu'un homme, une chair misérable, 6+6
         Dans cette obscuri fauve, âpre, inexorable, 6+6
245 Dans ces brumes sans jour ; sans bords ; sous ce linceul, 6+6
         Je songeai qu'il était horrible d'être seul. 6+6
         Puis mon esprit revint à son but : — voir, connaître, 6+6
         Savoir ; — pendant que l'ombre informe, louche, traître, 6+6
         Roulant dans ses échos l'affreux rire moqueur, 6+6
250 Grandissait dans l'espace ainsi que dans mon cœur. 6+6
         Et je criai, ployant mes ailes déjà lasses 6+6
         — Dites-moi seulement son nom, tristes espaces, 6+6
         Pour que je le répète à jamais dans la nuit ! — 6+6
         Et je n'entendis rien que la bise qui fuit. 6+6
255 Alors il me sembla qu'en un sombre mirage, 6+6
         Comme des tourbillons que chasse un vent d'orage, 6+6
         Je voyais devant moi pêle-mêle passer 6+6
         Et croître et frissonner et fuir et s'effacer 6+6
         Ces cryptes du vertige et ces villes du rêve, 6+6
260 Rome sur ses frontons changeant en croix son glaive, 6+6
         Thèbes, Jérusalem, Mecque, Médine, Hébron. 6+6
         Des figures tenant à la main un clairon, 6+6
         Et des arbres, hagards, des cavernes, des baumes 6+6
         Où priaient, barbe au vent, de lugubres Jérômes, 6+6
265 Et, parmi des Babels, des tours, des temples grecs, 6+6
         D'horribles fronts d'écueils aux cheveux de varechs 6+6
         Et tout cela, Ninive, Éphèse, Delphe, Abdère, 6+6
         Tombeau de saint Grégoire où veille un lampadaire, 6+6
         Marches de Bénarès, pagodes de Ceylan, 6+6
270 Monts d'où l'aigle de mer le soir prend son élan, 6+6
         Minarets, parthénons, wigwams, temple d'Aglaure 6+6
         Où l'on voit l'aube, fleur vertigineuse, éclore, 6+6
         Et grotte de Calvin, et chambre de Luther, 6+6
         Passages d'anges bleus dans le liquide éther, 6+6
275 Trépieds où flamboyaient, des âmes, yeux de braise 6+6
         De la chienne Scylla sur la mer calabraise, 6+6
         Dodone, Horeb, rochers effarés, bois troublants, 6+6
         Couvent d'Eschmiadzin aux quatre clochers blancs, 6+6
         Noir cromlech de Bretagne, affreux cruach d'Irlande, 6+6
280 Pœstum où les rosiers suspendent leur guirlande, 6+6
         Temples des fils de Cham, temples des fils de Seth, 6+6
         Tout lentement flottait et s'évanouissait 6+6
         Dans une sorte d'âpre et vague perspective ; 6+6
         Et ce n'était ; devant ma prunelle attentive, 6+6
285 Que de la vision qui ne fait pas de bruit, 6+6
         Et de la forme obscure éparse dans la nuit. 6+6
         Et, pâle, en moi, tout bas, je fis cet appel sombre, 6+6
         Sans oser élever la voix, de peur de l'ombre : 6+6
         Êtres ! lieux ! choses ! nuit ! nuit froide qui te tais ! 6+6
290 Cèdres de Salomon, chênes de Teutatès ; 6+6
         Ô plongeurs de nuée, ô rapporteurs de tables ; 6+6
         Devins, mages, voyants, hommes épouvantables ; 6+6
         Thébaïdes, forêts, solitudes ; Ombos 6+6
         Où les docteurs, vivant dans des creux de tombeaux, 6+6
295 S'emplissent d'inconnu comme d'eau les éponges ; 6+6
         Ô croisements obscurs des gouffres et des songes, 6+6
         Sommeil, blanc soupirail des apparitions ; 6+6
         Germes, avatars, nuit des transformations 6+6
         Où l'archange s'envole, où le monstre se vautre ; 6+6
300 Mort, noir pont naturel entre une étoile et l'autre, 6+6
         Communication entre l'homme et le ciel ; 6+6
         Colosse de Minerve aptère, aux pieds duquel 6+6
         Le vent respectueux fait tomber ceux qui passent' ; 6+6
         Flots revenant toujours que les rocs toujours chassent ; 6+6
305 Chauve Apollonius, vieux rêveur sidéral ; 6+6
         Ô scribes, qui, du bout du bâton augural 6+6
         Tracez de l'alphabet les ténébreux jambages ; 6+6
         Époptes grecs fakirs, voghis, bonzes, eubages, 6+6
         Ô tours d'où se jetaient les circumcellions ; 6+6
310 Sanctuaires ; trépieds, autels, fosse aux lions ; 6+6
         Vous qui voyez suer les fronts pâles des sages, 6+6
         Cimetières, repos, asiles, noirs passages 6+6
         Où viennent s'essuyer les penseurs, ces vaincus ; 6+6
         Monstrueux caveau peint du roi Psamméticus ; 6+6
315 François d'Assises, Scot, Bruno, sainte Rhipsime 6+6
         Ô marcheurs attirés aux clartés de la cime ; 6+6
         Sept sages qui parlez dans l'ombre à Cyrselus ; 6+6
         Du rêve et du-désert redoutables reclus' 6+6
         Qui chuchotez avec les bouches invisibles ; 6+6
320 Fronts courbés sous les cieux d'ou descendent les bibles ; 6+6
         Spectres ; effarements de lampe et de flambeau ; 6+6
         Toi — qui vois Chanaan ; montagne de Nébo ; 6+6
         Moines du mont Athos, chantant de sombres proses' ; 6+6
         Libellules d'Asie errant dans les jamroses ; 6+6
325 Isthme de Suez fermant l'Inde comme un verrou ; 6+6
         Ô voûtes d'Ellora, croupes du mont Mérou 6+6
         D'où s'échappe le Gange aux grandes eaux sacrées ; 6+6
         Ombre, qui n'as pas l'air de savoir que tu crées ; 6+6
         Ô vous qui criez : deuil ! vous qui criez : espoir ! 6+6
330 Spherus qui, toujours seul dans l'antre toujours noir, 6+6
         Cherches Dieu — par les mille ouvertures funèbres, 6+6
         Blanches, tristes, que font à l'âme les ténèbres ; 6+6
         Prêtres qu'en votre nuit suit le doute importun ; 6+6
         Vous, psalmistes, David, Éthan, grave Idithun ; 6+6
335 Jean, interlocuteur de l'oiseau chéroubime ; 6+6
         Et vous, poëtes ; Dante, homme effrayant d'abîme, 6+6
         Grand front tragique ombré de feuilles de laurier, 6+6
         Qui t'en reviens, laissant l'obscurité crier, 6+6
         Rapportant sous tes cils la lueur des avernes ; 6+6
340 Dompteurs qui sans pâlir allez dans les cavernes 6+6
         Chercher le hurlement jusque dans son chenil ; 6+6
         Pilotes nubiens qui remontez le Nil ; 6+6
         Ô prodigieux cerf aux rameaux noirs qui brames 6+6
         Dans la forêt des djinns, des pandits et des brames ; 6+6
345 Hommes enterrés vifs, songeant dans vos cercueils ; 6+6
         Ô pâtres accoudés ; ô bruyères ; écueils 6+6
         Où rêve au crépuscule une forme sinistre ; 6+6
         Pythie assise au front du hideux cap Canistre ; 6+6
         Angles mystérieux où les songeurs entrés 6+6
350 Distinguent vaguement des satrapes mitrés ; 6+6
         Vous que la lune enivre et trouble, sélénites ; 6+6
         Vous, bénitiers sanglants des seules eaux bénites, 6+6
         Yeux en pleurs des martyrs ; vous, savants indécis ; 6+6
         Merlin, sous l'escarboucle inexprimable assis ; 6+6
355 Toi, Job, qui te plains ; toi, Basile, qui médites ; 6+6
         Est-ce qu'on ne peut pas voir un peu de jour, dites ? 6+6
         Et, sombre, j'attendis ; puis je continuai : 6+6
         — Quoi ! l'homme tomberait, hagard, exténué, 6+6
         Comme le moucheron qui bat la vitre blême ! 6+6
360 Quoi ! tout aboutirait a du néant suprême ! 6+6
         Tout l'effort des chercheurs frémissants se perdrait ! 6+6
         L'homme habiterait l'ombre et serait au secret ! 6+6
         Marcher serait errer ! l'aile serait punie ! 6+6
         L'aurore, ô cieux profonds, serait une ironie ! 6+6
365 Alors, tout haut ; levant la voix, levant les bras, 6+6
         Éperdu, je criai : — Cela ne se peut pas ! 6+6
         Grand inconnu ! méchant ou bon ! grand invisible ! 6+6
         Je te le dis en face, Être ! c'est impossible ! 6+6
         On éclata de rire une seconde fois. 6+6
370 Et ce rire était plus un rictus qu'une voix ; 6+6
         Il remua longtemps l'ombre visionnaire, 6+6
         Et, s'évanouissant, roula comme un tonnerre 6+6
         Dans ce prodigieux silence où le néant 6+6
         Semblait vivre, insondable, immobile et béant. 6+6
375 Ô méditations ! oh ! comme l'esprit souffre 6+6
         Sous les porches hagards et difformes du gouffre ! 6+6
         Comme le souffle noir du vide vous-poursuit, 6+6
         Sinistre, en vous jetant du trouble et de la nuit ! 6+6
         Comme on sent que le rêve est un être qui vole 6+6
380 Et passe… — On m'adressait dans l'ombre la parole ; 6+6
         Et de funèbres voix que sur mon front j'avais 6+6
         Comme les endormis en ont à leurs chevets, 6+6
         Chuchotaient au-dessus de moi des choses sombres. 6+6
         Je sentais la terreur muette des décombres 6+6
385 Et je me demandais : — Qui donc murmure ainsi ? 6+6
         C'était, dans le ciel morne et de brume épaissi, 6+6
         Comme un nuage obscur de bouches sur ma tête ; 6+6
         Des faces me parlaient dans un vent de tempête ; 6+6
         Puis ces voix s'éteignaient comme le vague son 6+6
390 Qui n'est plus la parole et devient le frisson. 6+6
         Noirs discours ! l'ironie y grinçait dans le râle ; 6+6
         Des plaintes, sanglotant dans l'ombre sépulcrale 6+6
         Comme entre les roseaux gémit le gavial, 6+6
         S'achevaient en sarcasme amer et trivial ; 6+6
395 Je croyais par moments qu'en ces vagues royaumes 6+6
         J'assistais au concile effrayant des fantômes 6+6
         Que nous nommons raison, logique, utilité, 6+6
         Certitude, calcul, sagesse, vérité ; 6+6
         Il me semblait, parmi le grand murmure austère 6+6
400 De l'horreur, de la nuit, du tombeau, du mystère, 6+6
         Entendre Aristophane ; et voir, après les pleurs, 6+6
         Toutes sortes d'éclairs cyniques et railleurs, 6+6
         Moqueurs, étincelants, percer l'ombre ennemie, 6+6
         Et Rabelais passer à travers Jérémie ; 6+6
405 J'écoutais frémissant et par moments vaincu. 6+6
         Était-ce des esprits d'hommes ayant vécu ? 6+6
         Était-ce les conseils qui flottent dans les nues 6+6
         Pour quiconque s'égare aux routes inconnues ? 6+6
         Mon front sous l'infini ployait lugubrement. 6+6
410 L'espace affreux, éther, ténèbres, firmament, 6+6
         Espèce de taillis sans branches étoies, 6+6
         Où les brouillards fuyaient en confuses mêes, 6+6
         Semblait d'une forêt le redoutable dais. 6+6
         Qu'était-ce que ces voix ? je ne sais.J'entendais. 6+6
415 Et ma raison tremblait en moi, diminuée, 6+6
         Dans des tressaillements d'orage et de nuée. 6+6
         ........................................................................
         Cependant par degrés l'ombre devint visible ; 6+6
         Et l'être qui m'avait parlé précédemment 6+6
420 Reparut, mais grandi jusqu'à l'effarement ; 6+6
         Il remplissait du haut en bas le sombre dôme 6+6
         Comme si l'infini dilatait ce fantôme ; 6+6
         De sorte que l'esprit effrayant n'offrait plus 6+6
         Que des faces roulant par flux et par reflux, 6+6
425 Un sourd fourmillement d'hydres, d'hommes, de bêtes, 6+6
         Et que le fond du ciel me semblait plein de têtes. 6+6
         Ces têtes par moments semblaient se quereller. 6+6
         Je voyais tous ces yeux dans l'ombre étinceler. 6+6
         Le monstre grandissait en silence, sans cesse. 6+6
430 Et je ne savais plus ce que c'était. Était-ce 6+6
         Une montagne, une hydre, un gouffre, une cité, 6+6
         Un nuage, un amas d'ombre, l'immensité ? 6+6
         Je sentais tous ces yeux sur moi fixés ensemble. 6+6
         Tout à coup, frissonnant comme un arbre qui tremble, 6+6
435 Le fantôme géant se répandit en voix, 6+6
         Qui sous ses flancs confus murmuraient a la fois ; 6+6
         Et, comme d'un brasier tombent des étincelles, 6+6
         Comme on voit des oiseaux épars, pigeons, sarcelles, 6+6
         D'un grand essaim passant s'écarter quelquefois, 6+6
440 Comme un vert tourbillon de feuilles sort d'un bois, 6+6
         Comme, dans les hauteurs par les vents remuées, 6+6
         En avant d'un orage il vole des nuées, 6+6
         Toutes ces voix, mêlant le cri, l'appel, le chant, 6+6
         De l'immense être informe et noir se détachant, 6+6
445 Me montrant vaguement des masques et des bouches, 6+6
         Vinrent sur moi bruire avec des bruits farouches, 6+6
         Parfois en même temps et souvent tour à tour, 6+6
         Comme des monts, à l'heure où se lève le jour, 6+6
         L'un après l'autre, au fond de l'horizon s'éclairent 6+6
450 Et des formes, sortant du monstre, me parlèrent : 6+6
[I]
UNE VOIX
         Les rudes bûcherons sont venus dans le bois. 6+6
         — Si tu ne vois pas nie et doute si tu vois, 6+6
         A dit Cratès. — Zénon, Gorgias, Pythagore, 6+6
         Plaute et Sénèque ont dit : — Si tu vois, nie encore. 6+6
455 Bacon a dit : — Voici l'objet, l'être, le corps, 6+6
         Le fait. N'en sortez pas ; car tout tremble dehors. 6+6
         — Quel est ce monde ? a dit Thalès. Apollodore 6+6
         A dit : C'est de la nuit que de la cendre adore. 6+6
         Et Démonax de Chypre, Épicharme de Cos, 6+6
460 Pyrrhon, le grand errant des monts et des échos, 6+6
         Ont répondu : — Tout est fantôme. Pas de type. 6+6
         Tout est larve. — Et fumée, a repris Aristippe. 6+6
         — Rêve ! a dit Sergius, le fatal syrien. 6+6
         — Rencontre de l'atome et de l'atome, et rien. — 6+6
465 Ces mots noirs ont é jetés par Démocrite. 6+6
         Ésope a dit : — À bas, monde ! masque hypocrite ! 6+6
         Épicure qui naît au mois Gamélion, 6+6
         Et Job qui parle au ver, Dan qui parle au lion, 6+6
         Amos et Jean troublés par les apocalypses, 6+6
470 Ont dit : — On ne le voit qu'à travers les éclipses. 6+6
         — L'être est le premier texte et l'homme est le second. 6+6
         Lisible dans la fleur et dans l'arbre fécond, 6+6
         Et dans le calme éther des cieux que rien n'irrite, 6+6
         La nature est dans l'homme obscure et mal transcrite. 6+6
475 Voilà ce qu'Alchin l'arabe a proclamé. 6+6
         Cardan a dit : — Hélas ! c'est fermé, c'est fermé ! 6+6
         Alcidamas a dit : — Miracle, autel, croyance, 6+6
         Dogme, religion, fondent sous la science 6+6
         Dieu sous l'esprit humain, tas de neige au dégel. 6+6
480 Et Gœthe au vaste front, Montaigne, Fichte, Hégel, 6+6
         Se sont penchés pendant que le grand rieur maître, 6+6
         Rabelais, chuchotait sur l'abîme Peut-être. 6+6
         Diogène a crié : — Des flambeaux ! des flambeaux ! 6+6
         Shakspeare a murmuré, courbé sur les tombeaux : 6+6
485 — Fossoyeur, combien Dieu pèse-t-il dans ta pelle ? 6+6
         Et Jean-Paul a repris : — Ce qu'ainsi l'homme appelle, 6+6
         C'est la vague lueur qui tremble sur le sort ; 6+6
         C'est la phosphorescence impalpable qui sort 6+6
         De l'incommensurable et lugubre matière ; 6+6
490 Dieu, c'est le feu follet du monde cimetière. 6+6
         Dante a levé les bras en s'écriant : Pourquoi ? 6+6
         — O nuit, j'attends que tout s'affirme et dise : moi. 6+6
         Quel est le sens des mots : foi, conscience humaine, 6+6
         Raison, devoir ? a dit le pâle Anaximène. 6+6
495 Locke a dit : — On voit mal avec ces appareils. 6+6
         Reuchlin a demandé : — Qu'est-ce que les soleils ? 6+6
         Sont-ce des piloris ou des apothéoses ? 6+6
         Lucrèce a dit : — Quelle est la nature des choses ? 6+6
         Il a dit : Tout est sourd, faux, muet, décevant. 6+6
500 Sous cette immense mort quelqu'un est-il vivant ? 6+6
         Sent-on une âme au fond de la substance, et l'être 6+6
         N'est-il pas tout entier dans ce mot : apparaître ? 6+6
         L'ombre engendre la nuit. De quoi l'homme est-il sûr ? 6+6
         Et le ciel, le hasard, l'obscurité, l'azur, 6+6
505 Le mystère, et la vie, et la tombe indignée 6+6
         Retentissent encor de ces coups de cognée. 6+6
         Oui, les douteurs ; les fiers incrédules, les forts, 6+6
         Ont appelé Quelqu'un, quoique restés dehors ; 6+6
         Ils ont bravé l'odeur que le sépulcre exhale ; 6+6
510 Le front haut, ils disaient à l'ombre colossale : 6+6
         — Ose donc nous montrer ton Dieu, que nous voyions 6+6
         Ce qu'il a de carreaux, ce qu'il a de rayons, 6+6
         Gouffre horrible, et si c'est avec de la colère 6+6
         Ou du pardon divin que son visage éclaire ! 6+6
515 Et, prêts à tout subir, sans peur, prêts à tout voir, 6+6
         Calmes, ils regardaient en face le ciel noir, 6+6
         Et le sourd firmament que l'obscurité voile, 6+6
         Farouches, attendant quelque chute d'étoile ! 6+6
         Certes, ces curieux, ces hardis ignorants, 6+6
520 Ces lutteurs, ces esprits, ces hommes étaient grands, 6+6
         Et c'étaient des penseurs à l'âme fiers et fière 6+6
         Qui jetaient à la nuit ce défi de lumière. 6+6
         Chercheur, trouveras-tu ce qu'ils n'ont pas trouvé ? 6+6
         Songeur, rêveras-tu plus loin qu'ils n'ont rêvé ? 6+6
[II]
UNE AUTRE VOIX
525 Ne nous demande pas, ô songeur, qui nous sommes. 6+6
         S'ils nous entrevoyaient, nous ferions peur aux hommes. 6+6
         Soit en bien, soit en mal, nous avons conseillé 6+6
         Quiconque a médité, cherché, pensé, veillé,- 6+6
         Tous les grands insensés, tous les sages célèbres : 6+6
530 Nous volons d'arbre en arbre aux forêts de ténèbres ; 6+6
         Tout ce que l'homme appelle Énigme, Doute, Mort, 6+6
         Brume, Silence, Effroi, Hasard, Mystère, Sort, 6+6
         Est pour nous, sous l'horreur des voûtes éternelles, 6+6
         Comme un taillis obscur par où passent nos ailes ; 6+6
535 Nous sommes les flottants de l'immense azur noir ; 6+6
         Si quelque mage osait essayer de nous voir, 6+6
         De saisir un de nous, de compter notre nombre, 6+6
         Nous nous dissiperions comme des oiseaux d'ombre. 6+6
         C'est nous que vous nommez démons ; homme, tu sens 6+6
540 Sous des souffles confus tes cheveux frémissants, 6+6
         C'est nous. Nous versons l'ombre aux jours que tu consommes ; 6+6
         Nous jetons des lueurs dans ton sommeil. Nous sommes 6+6
         Pris dans l'obscuri comme vous dans la chair. 6+6
         Nous, sommes les passants sinistres de l'éclair, 6+6
545 Les méduses du rêve aux robes dénouées, 6+6
         Les visages d'abîme épars dans les nuées. 6+6
         Tout ce que vous voyez, nous ne le voyons pas. 6+6
         Nous ne distinguons point votre terre, vos pas, 6+6
         Vos faces, d'un soleil invisible inones, 6+6
550 Mais dans votre cerveau nous voyons vos ies ; 6+6
         Votre pensée est nue à nos regards moqueurs ; 6+6
         Nous voyons le dedans vertigineux des cœurs. 6+6
         L'haleine de la nuit nous chasse et nous oublie, 6+6
         Et fait flotter le fil mystérieux qui lie 6+6
555 Vos sciences, vos plans, vos travaux, vos desseins, 6+6
         Vos efforts, vos projets, vos vœux, à nos essaims. 6+6
         Nous mêlons notre nuit avec votre ignorance ; 6+6
         Vous appelez cela savoir. La transparence 6+6
         De l'Être parfois laisse apercevoir nos fronts. 6+6
560 Parfois jusqu'à vos cœurs, la nuit, nous pénétrons, 6+6
         En rêve, et vous sentez comme une vague étreinte. 6+6
         Sans cesse des courants d'espérance ou de crainte, 6+6
         Des flux et des reflux de sentiments divers 6+6
         Vont, dans les profondeurs de l'espace, à travers 6+6
565 Le vide, l'aquilon, le tombeau, le décombre, 6+6
         De vous le peuple aveugle à nous le peuple sombre. 6+6
         L'Inconnu nous tient tous dans ses mornes filets. 6+6
         Nous sommes vos échos, vous êtes nos reflets ; 6+6
         Car tout est l'unité. Forme joyeuse ou triste, 6+6
570 Tout se confond dans Tout, et rien à part n'existe, 6+6
         O vivant ! Et sais-tu ce que dit l'abîme ? UN. 6+6
         Sans que vous le sachiez, nous pensons en commun ; 6+6
         Nous tremblons au-dessus de vous, livide armée ; 6+6
         Et de votre feu noir nous sommes la fue. 6+6
575 Nos formes de la nuit sont le lugubre jeu 6+6
         Nous allons, nous flottons. — Et toi, tu cherches Dieu ? 6+6
         Hélas !
[III]
UNE AUTRE VOIX
         Qui que tu sois, redoute, au gouffre où tu te plonges, 6+6
         Le vague coudoiement des vains passants des songes. 6+6
580 Fuyez d'ici, vivants, dont l'esprit, fléchissant 6+6
         Sous l'incompréhensible et sous l'éblouissant, 6+6
         Peut à peine porter le poids d'un évangile. 6+6
         Ce n'est pas sans danger que des hommes d'argile, 6+6
         Tremblants quand ils sont las, glacés quand ils sont nus, 6+6
585 Dialoguent dans l'ombre avec des inconnus. 6+6
         À force de songer, ô pâle solitaire, 6+6
         Tu sentiras de l'air sous toi ; tu perdras terre… — 6+6
         Oh ! les souffles ! craignez les souffles de la nuit ! 6+6
         Où vous emportent-ils ? Ceux qu'un rêve conduit 6+6
590 Deviennent rêve eux-même, et, sans être coupables, 6+6
         Tombent dans l'essaim noir des faces impalpables. 6+6
         C'est alors qu'éperdu, terrible, tu tendras 6+6
         Les mains comme les morts sous leurs lugubres draps. 6+6
         Mais à quoi bon ? Tout fuit. Un vent qui vous pénètre 6+6
595 Vous roule dans l'espace à jamais… — O deuil ! être 6+6
         Des espèces d'esprits misérables chassés ! 6+6
         Oh ! n'entendre jamais ce mot céleste : assez ! 6+6
         Un souffle vous apporte, un souffle vous remmène.. 6+6
         On a, sur ce qu'on garde encor de forme humaine, 6+6
600 D'obscurs attouchements et des passages froids ; 6+6
         Toute l'ombre n'est plus qu'une suite d'effrois ; 6+6
         On sent les longs frissons des roseaux de l'abîme. 6+6
         Jamais le jour. — Jamais un rayon qui ranime. 6+6
         Errer ! errer ! errer ! errer ! faire des nœuds 6+6
605 D'ombre, dans l'invisible et le vertigineux ! 6+6
         Monter, tomber, monter, retomber ! sort terrible ! 6+6
         Être à jamais l'informe égaré dans l'horrible, 6+6
         Le contraire du jour, de l'hymne et de l'encens ! 6+6
         Des témoins de l'énigme, à jamais frémissants 6+6
610 Devant le ténébreux, devant l'inabordable, 6+6
         Et face à face avec un voile formidable ! 6+6
         Être, en dehors de l'être, en dehors du trépas, 6+6
         Quelque chose d'affreux qui souffre et ne vit pas ! 6+6
         Être de la clameur dans l'infini see, 6+6
615 Un vague tourbillon pleurant, une fue 6+6
         De larves, de regards, de masques, de rumeurs, 6+6
         De voix ne pouvant pas même dire : je meurs, 6+6
         Passant toujours, toujours, toujours, comme un flot sombre, 6+6
         Sous les arches sans fin du hideux pont de l'ombre ! 6+6
[IV]
UNE AUTRE VOIX
620 Malheur au curieux lugubre, — qui s'acharne 6+6
         A la vertigineuse et sinistre lucarne ! 6+6
         Malheur aux imprudents penchés, sur l'absolu ! 6+6
         Pour avoir trop sondé, pour avoir trop voulu, 6+6
         Pour s'être trop plongés dans l'abstraction triste 6+6
625 Où rien de saisissable et d'humain ne persiste, 6+6
         C'est fini ; les voi sur les fatals sommets, 6+6
         Égarés en dehors de l'homme désormais, 6+6
         Sortis du bien, du mal, de l'orgueil, de l'envie, 6+6
         De l'amour, de la haine, et plus grands que la vie ! 6+6
630 Leur esprit, emporté loin de vous, ô viyants, 6+6
         Prend, dans la vision des gouffres décevants, 6+6
         Dans on ne sait quoi d'âpre et d'horrible et d'immense, 6+6
         Cette divini que vou nommez démence. 6+6
         Ils ne sont plus jamais éveillés ni dormants. 6+6
635 Terrestre et claire encor dans ses commencements, 6+6
         Leur pensée, obscurcie en grandissant, achève 6+6
         D'ouvrir ses vagues yeux dans le monde du rêve. 6+6
         Oh ! monde redoutable ! oh ! ce que nous voyons ! 6+6
         Des échelles d'esprits dans de pâles rayons ; 6+6
640 Les flamboiements, les feux, les cratères, les soufres, 6+6
         Les