HUG_25/HUG1494
Victor Hugo
DIEU
1855
LE SEUIL DU GOUFFRE
[L'ESPRIT HUMAIN]
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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         Et je voyais au loin sur ma tête un point noir. 6+6
         Comme on voit une mouche au plafond se mouvoir, 6+6
         Ce point allait, venait ; et l'ombre était sublime. 6+6
         Et l'homme, quand il pense, étant ailé, l'abîme 6+6
5 M'attirant dans sa nuit toujours de plus en plus, 6+6
         Comme une algue qu'entraîne un ténébreux reflux, 6+6
         Vers ce point noir, planant dans la profondeur blême, 6+6
         Je me sentais déjà m'envoler de moi-même 6+6
         Quand je fus arrêté par quelqu'un qui me dit 6+6
         — Demeure. —
10 En même temps une main s'étendit. 6+6
         J'étais déjà très haut dans la nuée obscure. 6+6
         Et je vis apparaître une étrange figure ; 6+6
         Un être tout semé de bouches, d'ailes, d'yeux ; 6+6
         Vivant, presque lugubre et presque radieux. 6+6
15 Vaste, il volait ; plusieurs des ailes étaient chauves. 6+6
         En s'agitant, les cils de ses prunelles fauves 6+6
         Jetaient plus de rumeur qu'une troupe d'oiseaux 6+6
         Et ses plumes faisaient un bruit de grandes eaux. 6+6
         Cauchemar de la chair ou vision d'apôtre, 6+6
20 Selon qu'il se montrait d'une face ou de l'autre, 6+6
         Il semblait une bête ou semblait un esprit. 6+6
         Il paraissait, dans l'air où mon vol le surprit, 6+6
         Faire de la lumière et faire des ténèbres. 6+6
         Calme, il me regardait dans les brouillards funèbres. 6+6
25 Et je sentais en lui quelque chose d'humain. 6+6
         — Qu'es-tu donc, toi qui viens me barrer le chemin, 6+6
         Être obscur, frissonnant au souffle de ces brumes ? 6+6
         Lui dis-je.
         Il répondit : — Je suis une des plumes 6+6
         De la nuit, sombre oiseau de nue et de rayons, 6+6
30 Noir paon épanoui des constellations. 6+6
         Je suis ce qui court, vole, erre, s'enfle, s'apaise ; 6+6
         Je suis en même temps ce qui retombe, pèse, 6+6
         Saisit l'aile qui va, retient l'essor qui fuit, 6+6
         Et descend ; car le fond de mon être est la nuit. 6+6
         — Ton nom ? dis-je.
         Il reprit :
35 — Pour toi qui, loin des causes, 6+6
         Vas flottant, et ne peux voir qu'un côté des choses, 6+6
         Je suis l'Esprit Humain.
         Mon nom est Légion, 6+6
         Je suis, l'essaim des bruits et la contagion 6+6
         Des mots vivants allant et venant d'âme en âme. 6+6
40 Je suis Souffle. Je suis cendre, fumée et flamme. 6+6
         Tantôt l'instinct brutal, tantôt l'élan divin. 6+6
         Je suis ce grand passant, vaste, invincible et vain, 6+6
         Qu'on nomme vent ; et j'ai l'étoile et l'étincelle 6+6
         Dans ma parole, étant l'haleine universelle ; 6+6
45 L'haleine et non la bouche ; un zéphir me grandit 6+6
         Et m'abat ; et quand j'ai respiré, j'ai tout dit. 6+6
         Je suis géant et nain, faux, vrai, sourd et sonore, 6+6
         Populace dans l'ombre et peuple dans l'aurore ; 6+6
         Je dis moi, je dis nous ; j'affirme, nous nions. 6+6
50 Je suis le flux des voix et des opinions, 6+6
         Le fantôme de l'an, du mois, de la semaine, 6+6
         Fait du groupe fuyant de la nuée humaine. 6+6
         Homme, toujours en moi la contradiction 6+6
         Tourne sa roue obscure et j'en suis l'Ixion. 6+6
55 Démos, c'est moi. C'est moi ce qui marche, attend, roule, 6+6
         Pleure et rit, nie et croit ; je suis le démon Foule. 6+6
         Je suis comme la trombe, ouragan et pilier. 6+6
         En même temps je vis dans l'âtre familier. 6+6
         Oui, j'arrache au tison la soudaine étincelle 6+6
60 Qui heurte un germe obscur que le crâne recèle, 6+6
         Et qui, des fronts courbés perçant les épaisseurs, 6+6
         Fait faire explosion à l'esprit des penseurs. 6+6
         Je vis près d'eux, veilleur intime ; je combine 6+6
         Le vieux houblon de Flandre et la vigne sabine, 6+6
65 La franche joie attique et le rire gaulois ; 6+6
         L'antique insouciance avec ses douces lois, 6+6
         Paix, liberté, gaîté, bon sens, est mon breuvage ; 6+6
         J'en grise Érasme et Sterne, et même mon sauvage, 6+6
         Diderot ; et j'en fais couler quelques filets 6+6
70 De la coupe d'Horace au broc de Rabelais. — 6+6
         Il poursuivit :
         — Je crie à quiconque commence, 6+6
         — Assez. — Finis. — Je suis le Médiocre immense. 6+6
         Toutes les fois qu'on parle et qu'on dit : — Mitoyen, 6+6
         Mode, médiateur, méridien, moyen, 6+6
75 Par chacun de ces mots on m'évoque, on m'adjure, 6+6
         Et tantôt c'est louange, et tantôt c'est injure. 6+6
         Je suis l'esprit Milieu ; l'être neutre qui va 6+6
         Bas sans trouver Iblis, haut sans voir Jéhovah ; 6+6
         Dans le nombre, je suis Multitude ; dans l'être, 6+6
80 Borne. Je m'oppose, homme, a l'excès de connaître, 6+6
         De chercher, de trouver, d'errer, d'aller au bout ; 6+6
         Je suis Tous, l'ennemi mystérieux de Tout. 6+6
         Je suis la loi d'arrêt, d'enceinte, de ceinture 6+6
         Et d'horizon, qui sort de toute la nature ; 6+6
85 L'éther irrespirable et bleu sur la hauteur, 6+6
         Dans le gouffre implacable et sourd, la pesanteur. 6+6
         C'est moi qui dis : — Voici ta sphère. Attends. Arrête. 6+6
         Tout être a sa frontière, homme ou pierre, ange ou bête, 6+6
         Et doit, sans dilater sa forme d'aujourd'hui, 6+6
90 Subir le nœud des lois qui se croisent en lui. 6+6
         Je me nomme Limite et je me nomme Centre. 6+6
         Je garde tous les seuils de tous les mondes. Rentre. 6+6
         Tout est par moi, saisi, pris, circonscrit, dompté. 6+6
         Je me défie, ayant peur de l'extrémité, 6+6
95 De la folie un peu, beaucoup de la sagesse. 6+6
         Je tiens l'enthousiasme et l'appétit en laisse ; 6+6
         Pour qu'il aille au réel sans s'écarter du bien, 6+6
         J'attelle au genre humain ce lion et ce chien ; 6+6
         Et, comme je suis souffle et poids, nul ne m'évite, 6+6
100 Car tout, comme esprit, flotte, et, comme corps, gravite. 6+6
         Et l'explication, je te l'ai dit, vivant, 6+6
         C'est que je suis l'esprit matériel, le vent ; 6+6
         Et je suis la matière impalpable, la force. 6+6
         Je contrains toute sève à rester sous l'écorce ; 6+6
105 Et tout piège miroir par mon souffle est terni. 6+6
         Contre l'enivrement du sinistre infini 6+6
         Je garde les penseurs, ces pauvres mouches frêles. 6+6
         Je tiens les pieds de ceux dont l'azur prend les ailes. 6+6
         Je suis parfum, poison, bien, mal, silence, bruit. 6+6
110 Je suis en haut midi, je suis en bas minuit ; 6+6
         Je vais, je viens ; je suis l'alternative sombre ; 6+6
         Je suis l'heure qui fait sortir en frappant l'ombre, 6+6
         Douze apôtres le jour, la nuit douze césars. 6+6
         Du beau donnant sa forme au grand, je fais les arts. 6+6
115 Dans les milieux humains, dans les brumes charnelles, 6+6
         J'erre en voyant ; je suis le troupeau des prunelles. 6+6
         Je suis l'universel, je suis le partiel. 6+6
         Je nais de la vapeur ainsi que l'eau du ciel, 6+6
         Et j'éclos du rocher comme le saxifrage. 6+6
120 Je sors du sentier vert, du foyer, du naufrage, 6+6
         Du pavé du chemin, de la borne du champ, 6+6
         Des haillons du noyé sur la grève séchant, 6+6
         Du flambeau qui s'éteint, de la fleur qui se fane 6+6
         Je me suis appelé Pyrrhon, Aristophane, 6+6
125 Démocrite, Aristote, Ésope, Lucien, 6+6
         Diogène, Timon, Plaute, Pline l'ancien, 6+6
         Cervantes, Bacon, Swift, Locke, Rousseau, Voltaire. 6+6
         Je suis la résultante énorme de la terre. 6+6
         La raison.
         J'étais là, pensif, troublé, muet ; 6+6
130 Pendant que j'écoutais, l'être continuait : 6+6
         — Homme, à nous le mystère est ouvert. Nous en sommes. 6+6
         Pour l'abîme, je suis un spectre ; pour vous, hommes, 6+6
         Je suis la Voix qui dit : allez, mais sachez où. 6+6
         J'erre près du néant le long du garde-fou. 6+6
         J'avertis.
         Il reprit :
135 — Écoute, esprit qui trembles ; 6+6
         Et qui ne peux pas même entrevoir les ensembles : 6+6
         Hommes, vous m'ignorez, mais je vous connais tous ; 6+6
         Et je suis encor vous, même en dehors de vous. 6+6
         Entre les brutes, foule, et les anges, élite, 6+6
140 Il est sur chaque terre et chaque satellite, 6+6
         Un être à part ; pensée et chair matière esprit ; 6+6
         Page mixte du livre où la nature écrit, 6+6
         Dernier feuillet du Monstre et premier du Génie ; 6+6
         Créature où la fange et l'or font l'harmonie, 6+6
145 Dans la bête à moitié, dans l'idée à demi, 6+6
         Flamme accouplée avec le corps son ennemi, 6+6
         Double rayon tordu d'ombre et d'aube ravie, 6+6
         Mystère ; ayant un pied, dans l'échelle de vie, 6+6
         Sur une fin, un pied sur un commencement ; 6+6
150 Cet être comparant, sentant, voyant, aimant, 6+6
         C'est l'homme. Que la mort conserve, accroisse ou fauche 6+6
         Cet à peu près sublime et ce chef-d'œuvre ébauche, 6+6
         Qu'il ait ce qu'il appelle une âme, en ce moment 6+6
         Je ne t'en parle pas, je te dis seulement 6+6
155 Que partout l'homme existe, étant un milieu d'êtres. 6+6
         Il vit près des soleils, foyers, astres ancêtres. 6+6
         Sur des terres qui sont plus ou moins loin du feu, 6+6
         Il vit, domptant son globe ; il est grand, il est peu ; 6+6
         Par la forme divers, mais un par sa nature ; 6+6
160 Il a l'hydre animal et plante pour ceinture ; 6+6
         Il est sur le sommet de son visible à lui ; 6+6
         Et, larve ou deux lueurs se croisent, point d'appui 6+6
         De tout un phénomène, identique à lui-même, 6+6
         Marque partout le même étage du problème ; 6+6
165 Entre l'aile, et le ventre il est l'être debout ; 6+6
         Il est partout le roi planétaire ; partout 6+6
         Il possède et régit l'astre intermédiaire 6+6
         Entre l'ombre et le grand soleil incendiaire. 6+6
         Car tout globe qui tourne autour d'une clarté 6+6
170 Est planète de loin, de près humanité. 6+6
         Or, — puisque jusqu'a moi ton œil plonge et pénètre, 6+6
         C'est moi qui suis l'esprit collectif de cet être, 6+6
         Partout ; sous toute forme, et dans l'immensité. 6+6
         Tu n'es qu'homme, ô passant ; je suis humanité. 6+6
175 L'être effrayant, planant dans l'ombre inaccessible, 6+6
         Ajouta :
         — Nul ne doit sortir de son possible. 6+6
         Nul ne doit transgresser son réel. Cependant 6+6
         Je veux, puisque tu viens dans cette ombre, imprudent, 6+6
         Faire une exception pour toi que je rencontre. 6+6
180 Quel que soit ton dessein, va ! je n'irai pas contre ; 6+6
         Homme, je consens même a contenter tes vœux. 6+6
         Étant de l'infini, je peux e que je veux ; 6+6
         Ma main peut ouvrir tout puisqu'elle peut tout clore ; 6+6
         Qui puise de la nuit peut puiser de l'aurore, 6+6
185 Et ce que tu voudras, je te l'accorderai. 6+6
         Que demandes-tu ? parle. —
         Et dans l'effroi sacré 6+6
         Je me taisais ; roseau ployant, vil brin de chaume. 6+6
         — Tu n'es pas jusqu'ici venu, dit le fantôme, 6+6
         Pour ne pas demander quelque chose. Voyons, 6+6
190 Parle. Veux-tu des feux, des nimbes, des rayons ? 6+6
         Que veux-tu de ce gouffre où, lorsque je me penche, 6+6
         La colombe nuée accourt, farouche et blanche ? 6+6
         Veux-tu savoir le fond du serpent, ou du ver ? 6+6
         Veux-tu que je t'emporte avec moi dans l'éther ? 6+6
195 Je t'obéirai. Parle. Ou faut-il qu'on te montre 6+6
         Comment l'aurore arrive, et vient à la rencontre 6+6
         Du parfum de la fleur et du chant des oiseaux ? 6+6
         Veux-tu que nous prenions la tempête aux naseaux, 6+6
         Et que nous nous roulions tous deux dans la tourmente, 6+6
200 Quand la meute du vent court sur l'onde écumante 6+6
         Et quand l'archer tonnerre et le chasseur éclair 6+6
         Percent de traits la peau d'écailles de la mer ? 6+6
         Veux-tu qu'à pleines mains, tous deux, dans l'invisible, 6+6
         O passant, nous puisions l'illusion terrible ? 6+6
205 Veux-tu que nous penchions nos yeux sur les secrets, 6+6
         Et que nous regardions la nature de près 6+6
         Pendant qu'elle produit dans l'immense pénombre ? 6+6
         Parle. Es-tu curieux de l'accouchement sombre ? 6+6
         Veux-tu voir dans le germe, et voir comment éclôt 6+6
210 Le songe ou le rocher, le sommeil ou le flot, 6+6
         Et prendre sur le fait la création, mère 6+6
         De la réalité comme-de la chimère ? 6+6
         Veux-tu d'une naissance entendre la rumeur, 6+6
         Regarder un éden poindre, avoir la primeur 6+6
215 D'une sphère, d'un globe en fleur, d'une lumière ? 6+6
         Ou voir surgir l'idée, éblouissante, fière, 6+6
         Cherchant l'époux Génie au fond du ciel lointain ? 6+6
         Dis, veux-tu dans la nuit, veux-tu dans le destin- 6+6
         Voir quelque lever d'astre ou quelque lever d'âme ? 6+6
220 Tu peux choisir. Demande, interroge, réclame ; 6+6
         Parle. J'attends. Faut-il ressaisir, je le puis, 6+6
         Une étoile aux cheveux dans la fuite des nuits, 6+6
         Et te la rapporter splendide et frémissante ? 6+6
         Que veux-tu ? Veux-tu voir dix soleils, vingt, soixante, 6+6
225 Se lever à la fois dans soixante univers ? 6+6
         Veux-tu voir, sur le seuil des cieux tout grands ouverts, 6+6
         Le matin dételant les sept chevaux de l'Ourse— ? 6+6
         Ou veux-tu que, dans l'ombre où le jour a sa source, 6+6
         Homme, pour te donner le temps d'examiner, 6+6
230 Les mondes, qu'un prodige éternel fait tourner, 6+6
         S'arrêtent un moment et reprennent haleine ? 6+6
         Parle.
         L'esprit baissa ses ailes de phalène, 6+6
         Et se tut. L'air tremblait sous mes pieds hasardeux. 6+6
         Et l'âpre obscurité qui nous voyait tous deux 6+6
235 Et s'étoilait au loin de vagues auréoles, 6+6
         Put entendre ce sombre échange de paroles. 6+6
         Entre l'esprit étrange et moi, l'homme ébloui : 6+6
         — Non, rien de tout cela — Que, demandes-tu ? — LUI. 6+6
         Tout sembla devant moi se fermer ; et l'espèce 6+6
240 De clarté qui tremblait dans la nuée épaisse 6+6
         Sombra dans l'air plus noir qu'un ciel cimmérien. 6+6
         J'entendis un éclat de rire, et ne vis rien. 6+6
         Hélas ! n'étant qu'un homme, une chair misérable, 6+6
         Dans cette obscurité fauve, âpre, inexorable, 6+6
245 Dans ces brumes sans jour ; sans bords ; sous ce linceul, 6+6
         Je songeai qu'il était horrible d'être seul. 6+6
         Puis mon esprit revint à son but : — voir, connaître, 6+6
         Savoir ; — pendant que l'ombre informe, louche, traître, 6+6
         Roulant dans ses échos l'affreux rire moqueur, 6+6
250 Grandissait dans l'espace ainsi que dans mon cœur. 6+6
         Et je criai, ployant mes ailes déjà lasses 6+6
         — Dites-moi seulement son nom, tristes espaces, 6+6
         Pour que je le répète à jamais dans la nuit ! — 6+6
         Et je n'entendis rien que la bise qui fuit. 6+6
255 Alors il me sembla qu'en un sombre mirage, 6+6
         Comme des tourbillons que chasse un vent d'orage, 6+6
         Je voyais devant moi pêle-mêle passer 6+6
         Et croître et frissonner et fuir et s'effacer 6+6
         Ces cryptes du vertige et ces villes du rêve, 6+6
260 Rome sur ses frontons changeant en croix son glaive, 6+6
         Thèbes, Jérusalem, Mecque, Médine, Hébron. 6+6
         Des figures tenant à la main un clairon, 6+6
         Et des arbres, hagards, des cavernes, des baumes 6+6
         Où priaient, barbe au vent, de lugubres Jérômes, 6+6
265 Et, parmi des Babels, des tours, des temples grecs, 6+6
         D'horribles fronts d'écueils aux cheveux de varechs 6+6
         Et tout cela, Ninive, Éphèse, Delphe, Abdère, 6+6
         Tombeau de saint Grégoire où veille un lampadaire, 6+6
         Marches de Bénarès, pagodes de Ceylan, 6+6
270 Monts d'où l'aigle de mer le soir prend son élan, 6+6
         Minarets, parthénons, wigwams, temple d'Aglaure 6+6
         Où l'on voit l'aube, fleur vertigineuse, éclore, 6+6
         Et grotte de Calvin, et chambre de Luther, 6+6
         Passages d'anges bleus dans le liquide éther, 6+6
275 Trépieds où flamboyaient, des âmes, yeux de braise 6+6
         De la chienne Scylla sur la mer calabraise, 6+6
         Dodone, Horeb, rochers effarés, bois troublants, 6+6
         Couvent d'Eschmiadzin aux quatre clochers blancs, 6+6
         Noir cromlech de Bretagne, affreux cruach d'Irlande, 6+6
280 Pœstum où les rosiers suspendent leur guirlande, 6+6
         Temples des fils de Cham, temples des fils de Seth, 6+6
         Tout lentement flottait et s'évanouissait 6+6
         Dans une sorte d'âpre et vague perspective ; 6+6
         Et ce n'était ; devant ma prunelle attentive, 6+6
285 Que de la vision qui ne fait pas de bruit, 6+6
         Et de la forme obscure éparse dans la nuit. 6+6
         Et, pâle, en moi, tout bas, je fis cet appel sombre, 6+6
         Sans oser élever la voix, de peur de l'ombre : 6+6
         Êtres ! lieux ! choses ! nuit ! nuit froide qui te tais ! 6+6
290 Cèdres de Salomon, chênes de Teutatès ; 6+6
         Ô plongeurs de nuée, ô rapporteurs de tables ; 6+6
         Devins, mages, voyants, hommes épouvantables ; 6+6
         Thébaïdes, forêts, solitudes ; Ombos 6+6
         Où les docteurs, vivant dans des creux de tombeaux, 6+6
295 S'emplissent d'inconnu comme d'eau les éponges ; 6+6
         Ô croisements obscurs des gouffres et des songes, 6+6
         Sommeil, blanc soupirail des apparitions ; 6+6
         Germes, avatars, nuit des transformations 6+6
         Où l'archange s'envole, où le monstre se vautre ; 6+6
300 Mort, noir pont naturel entre une étoile et l'autre, 6+6
         Communication entre l'homme et le ciel ; 6+6
         Colosse de Minerve aptère, aux pieds duquel 6+6
         Le vent respectueux fait tomber ceux qui passent' ; 6+6
         Flots revenant toujours que les rocs toujours chassent ; 6+6
305 Chauve Apollonius, vieux rêveur sidéral ; 6+6
         Ô scribes, qui, du bout du bâton augural 6+6
         Tracez de l'alphabet les ténébreux jambages ; 6+6
         Époptes grecs fakirs, voghis, bonzes, eubages, 6+6
         Ô tours d'où se jetaient les circumcellions ; 6+6
310 Sanctuaires ; trépieds, autels, fosse aux lions ; 6+6
         Vous qui voyez suer les fronts pâles des sages, 6+6
         Cimetières, repos, asiles, noirs passages 6+6
         Où viennent s'essuyer les penseurs, ces vaincus ; 6+6
         Monstrueux caveau peint du roi Psamméticus ; 6+6
315 François d'Assises, Scot, Bruno, sainte Rhipsime 6+6
         Ô marcheurs attirés aux clartés de la cime ; 6+6
         Sept sages qui parlez dans l'ombre à Cyrselus ; 6+6
         Du rêve et du-désert redoutables reclus' 6+6
         Qui chuchotez avec les bouches invisibles ; 6+6
320 Fronts courbés sous les cieux d'ou descendent les bibles ; 6+6
         Spectres ; effarements de lampe et de flambeau ; 6+6
         Toi — qui vois Chanaan ; montagne de Nébo ; 6+6
         Moines du mont Athos, chantant de sombres proses' ; 6+6
         Libellules d'Asie errant dans les jamroses ; 6+6
325 Isthme de Suez fermant l'Inde comme un verrou ; 6+6
         Ô voûtes d'Ellora, croupes du mont Mérou 6+6
         D'où s'échappe le Gange aux grandes eaux sacrées ; 6+6
         Ombre, qui n'as pas l'air de savoir que tu crées ; 6+6
         Ô vous qui criez : deuil ! vous qui criez : espoir ! 6+6
330 Spherus qui, toujours seul dans l'antre toujours noir, 6+6
         Cherches Dieu — par les mille ouvertures funèbres, 6+6
         Blanches, tristes, que font à l'âme les ténèbres ; 6+6
         Prêtres qu'en votre nuit suit le doute importun ; 6+6
         Vous, psalmistes, David, Éthan, grave Idithun ; 6+6
335 Jean, interlocuteur de l'oiseau chéroubime ; 6+6
         Et vous, poëtes ; Dante, homme effrayant d'abîme, 6+6
         Grand front tragique ombré de feuilles de laurier, 6+6
         Qui t'en reviens, laissant l'obscurité crier, 6+6
         Rapportant sous tes cils la lueur des avernes ; 6+6
340 Dompteurs qui sans pâlir allez dans les cavernes 6+6
         Chercher le hurlement jusque dans son chenil ; 6+6
         Pilotes nubiens qui remontez le Nil ; 6+6
         Ô prodigieux cerf aux rameaux noirs qui brames 6+6
         Dans la forêt des djinns, des pandits et des brames ; 6+6
345 Hommes enterrés vifs, songeant dans vos cercueils ; 6+6
         Ô pâtres accoudés ; ô bruyères ; écueils 6+6
         Où rêve au crépuscule une forme sinistre ; 6+6
         Pythie assise au front du hideux cap Canistre ; 6+6
         Angles mystérieux où les songeurs entrés 6+6
350 Distinguent vaguement des satrapes mitrés ; 6+6
         Vous que la lune enivre et trouble, sélénites ; 6+6
         Vous, bénitiers sanglants des seules eaux bénites, 6+6
         Yeux en pleurs des martyrs ; vous, savants indécis ; 6+6
         Merlin, sous l'escarboucle inexprimable assis ; 6+6
355 Toi, Job, qui te plains ; toi, Basile, qui médites ; 6+6
         Est-ce qu'on ne peut pas voir un peu de jour, dites ? 6+6
         Et, sombre, j'attendis ; puis je continuai : 6+6
         — Quoi ! l'homme tomberait, hagard, exténué, 6+6
         Comme le moucheron qui bat la vitre blême ! 6+6
360 Quoi ! tout aboutirait a du néant suprême ! 6+6
         Tout l'effort des chercheurs frémissants se perdrait ! 6+6
         L'homme habiterait l'ombre et serait au secret ! 6+6
         Marcher serait errer ! l'aile serait punie ! 6+6
         L'aurore, ô cieux profonds, serait une ironie ! 6+6
365 Alors, tout haut ; levant la voix, levant les bras, 6+6
         Éperdu, je criai : — Cela ne se peut pas ! 6+6
         Grand inconnu ! méchant ou bon ! grand invisible ! 6+6
         Je te le dis en face, Être ! c'est impossible ! 6+6
         On éclata de rire une seconde fois. 6+6
370 Et ce rire était plus un rictus qu'une voix ; 6+6
         Il remua longtemps l'ombre visionnaire, 6+6
         Et, s'évanouissant, roula comme un tonnerre 6+6
         Dans ce prodigieux silence où le néant 6+6
         Semblait vivre, insondable, immobile et béant. 6+6
375 Ô méditations ! oh ! comme l'esprit souffre 6+6
         Sous les porches hagards et difformes du gouffre ! 6+6
         Comme le souffle noir du vide vous-poursuit, 6+6
         Sinistre, en vous jetant du trouble et de la nuit ! 6+6
         Comme on sent que le rêve est un être qui vole 6+6
380 Et passe… — On m'adressait dans l'ombre la parole ; 6+6
         Et de funèbres voix que sur mon front j'avais 6+6
         Comme les endormis en ont à leurs chevets, 6+6
         Chuchotaient au-dessus de moi des choses sombres. 6+6
         Je sentais la terreur muette des décombres 6+6
385 Et je me demandais : — Qui donc murmure ainsi ? 6+6
         C'était, dans le ciel morne et de brume épaissi, 6+6
         Comme un nuage obscur de bouches sur ma tête ; 6+6
         Des faces me parlaient dans un vent de tempête ; 6+6
         Puis ces voix s'éteignaient comme le vague son 6+6
390 Qui n'est plus la parole et devient le frisson. 6+6
         Noirs discours ! l'ironie y grinçait dans le râle ; 6+6
         Des plaintes, sanglotant dans l'ombre sépulcrale 6+6
         Comme entre les roseaux gémit le gavial, 6+6
         S'achevaient en sarcasme amer et trivial ; 6+6
395 Je croyais par moments qu'en ces vagues royaumes 6+6
         J'assistais au concile effrayant des fantômes 6+6
         Que nous nommons raison, logique, utilité, 6+6
         Certitude, calcul, sagesse, vérité ; 6+6
         Il me semblait, parmi le grand murmure austère 6+6
400 De l'horreur, de la nuit, du tombeau, du mystère, 6+6
         Entendre Aristophane ; et voir, après les pleurs, 6+6
         Toutes sortes d'éclairs cyniques et railleurs, 6+6
         Moqueurs, étincelants, percer l'ombre ennemie, 6+6
         Et Rabelais passer à travers Jérémie ; 6+6
405 J'écoutais frémissant et par moments vaincu. 6+6
         Était-ce des esprits d'hommes ayant vécu ? 6+6
         Était-ce les conseils qui flottent dans les nues 6+6
         Pour quiconque s'égare aux routes inconnues ? 6+6
         Mon front sous l'infini ployait lugubrement. 6+6
410 L'espace affreux, éther, ténèbres, firmament, 6+6
         Espèce de taillis sans branches étoilées, 6+6
         Où les brouillards fuyaient en confuses mêlées, 6+6
         Semblait d'une forêt le redoutable dais. 6+6
         Qu'était-ce que ces voix ? je ne sais.J'entendais. 6+6
415 Et ma raison tremblait en moi, diminuée, 6+6
         Dans des tressaillements d'orage et de nuée. 6+6
........................................................................
         Cependant par degrés l'ombre devint visible ; 6+6
         Et l'être qui m'avait parlé précédemment 6+6
420 Reparut, mais grandi jusqu'à l'effarement ; 6+6
         Il remplissait du haut en bas le sombre dôme 6+6
         Comme si l'infini dilatait ce fantôme ; 6+6
         De sorte que l'esprit effrayant n'offrait plus 6+6
         Que des faces roulant par flux et par reflux, 6+6
425 Un sourd fourmillement d'hydres, d'hommes, de bêtes, 6+6
         Et que le fond du ciel me semblait plein de têtes. 6+6
         Ces têtes par moments semblaient se quereller. 6+6
         Je voyais tous ces yeux dans l'ombre étinceler. 6+6
         Le monstre grandissait en silence, sans cesse. 6+6
430 Et je ne savais plus ce que c'était. Était-ce 6+6
         Une montagne, une hydre, un gouffre, une cité, 6+6
         Un nuage, un amas d'ombre, l'immensité ? 6+6
         Je sentais tous ces yeux sur moi fixés ensemble. 6+6
         Tout à coup, frissonnant comme un arbre qui tremble, 6+6
435 Le fantôme géant se répandit en voix, 6+6
         Qui sous ses flancs confus murmuraient a la fois ; 6+6
         Et, comme d'un brasier tombent des étincelles, 6+6
         Comme on voit des oiseaux épars, pigeons, sarcelles, 6+6
         D'un grand essaim passant s'écarter quelquefois, 6+6
440 Comme un vert tourbillon de feuilles sort d'un bois, 6+6
         Comme, dans les hauteurs par les vents remuées, 6+6
         En avant d'un orage il vole des nuées, 6+6
         Toutes ces voix, mêlant le cri, l'appel, le chant, 6+6
         De l'immense être informe et noir se détachant, 6+6
445 Me montrant vaguement des masques et des bouches, 6+6
         Vinrent sur moi bruire avec des bruits farouches, 6+6
         Parfois en même temps et souvent tour à tour, 6+6
         Comme des monts, à l'heure où se lève le jour, 6+6
         L'un après l'autre, au fond de l'horizon s'éclairent 6+6
450 Et des formes, sortant du monstre, me parlèrent : 6+6
[I]
UNE VOIX
         Les rudes bûcherons sont venus dans le bois. 6+6
         — Si tu ne vois pas nie et doute si tu vois, 6+6
         A dit Cratès. — Zénon, Gorgias, Pythagore, 6+6
         Plaute et Sénèque ont dit : — Si tu vois, nie encore. 6+6
455 Bacon a dit : — Voici l'objet, l'être, le corps, 6+6
         Le fait. N'en sortez pas ; car tout tremble dehors. 6+6
         — Quel est ce monde ? a dit Thalès. Apollodore 6+6
         A dit : C'est de la nuit que de la cendre adore. 6+6
         Et Démonax de Chypre, Épicharme de Cos, 6+6
460 Pyrrhon, le grand errant des monts et des échos, 6+6
         Ont répondu : — Tout est fantôme. Pas de type. 6+6
         Tout est larve. — Et fumée, a repris Aristippe. 6+6
         — Rêve ! a dit Sergius, le fatal syrien. 6+6
         — Rencontre de l'atome et de l'atome, et rien. — 6+6
465 Ces mots noirs ont été jetés par Démocrite. 6+6
         Ésope a dit : — À bas, monde ! masque hypocrite ! 6+6
         Épicure qui naît au mois Gamélion, 6+6
         Et Job qui parle au ver, Dan qui parle au lion, 6+6
         Amos et Jean troublés par les apocalypses, 6+6
470 Ont dit : — On ne le voit qu'à travers les éclipses. 6+6
         — L'être est le premier texte et l'homme est le second. 6+6
         Lisible dans la fleur et dans l'arbre fécond, 6+6
         Et dans le calme éther des cieux que rien n'irrite, 6+6
         La nature est dans l'homme obscure et mal transcrite. 6+6
475 Voilà ce qu'Alchindé l'arabe a proclamé. 6+6
         Cardan a dit : — Hélas ! c'est fermé, c'est fermé ! 6+6
         Alcidamas a dit : — Miracle, autel, croyance, 6+6
         Dogme, religion, fondent sous la science 6+6
         Dieu sous l'esprit humain, tas de neige au dégel. 6+6
480 Et Gœthe au vaste front, Montaigne, Fichte, Hégel, 6+6
         Se sont penchés pendant que le grand rieur maître, 6+6
         Rabelais, chuchotait sur l'abîme Peut-être. 6+6
         Diogène a crié : — Des flambeaux ! des flambeaux ! 6+6
         Shakspeare a murmuré, courbé sur les tombeaux : 6+6
485 — Fossoyeur, combien Dieu pèse-t-il dans ta pelle ? 6+6
         Et Jean-Paul a repris : — Ce qu'ainsi l'homme appelle, 6+6
         C'est la vague lueur qui tremble sur le sort ; 6+6
         C'est la phosphorescence impalpable qui sort 6+6
         De l'incommensurable et lugubre matière ; 6+6
490 Dieu, c'est le feu follet du monde cimetière. 6+6
         Dante a levé les bras en s'écriant : Pourquoi ? 6+6
         — O nuit, j'attends que tout s'affirme et dise : moi. 6+6
         Quel est le sens des mots : foi, conscience humaine, 6+6
         Raison, devoir ? a dit le pâle Anaximène. 6+6
495 Locke a dit : — On voit mal avec ces appareils. 6+6
         Reuchlin a demandé : — Qu'est-ce que les soleils ? 6+6
         Sont-ce des piloris ou des apothéoses ? 6+6
         Lucrèce a dit : — Quelle est la nature des choses ? 6+6
         Il a dit : Tout est sourd, faux, muet, décevant. 6+6
500 Sous cette immense mort quelqu'un est-il vivant ? 6+6
         Sent-on une âme au fond de la substance, et l'être 6+6
         N'est-il pas tout entier dans ce mot : apparaître ? 6+6
         L'ombre engendre la nuit. De quoi l'homme est-il sûr ? 6+6
         Et le ciel, le hasard, l'obscurité, l'azur, 6+6
505 Le mystère, et la vie, et la tombe indignée 6+6
         Retentissent encor de ces coups de cognée. 6+6
         Oui, les douteurs ; les fiers incrédules, les forts, 6+6
         Ont appelé Quelqu'un, quoique restés dehors ; 6+6
         Ils ont bravé l'odeur que le sépulcre exhale ; 6+6
510 Le front haut, ils disaient à l'ombre colossale : 6+6
         — Ose donc nous montrer ton Dieu, que nous voyions 6+6
         Ce qu'il a de carreaux, ce qu'il a de rayons, 6+6
         Gouffre horrible, et si c'est avec de la colère 6+6
         Ou du pardon divin que son visage éclaire ! 6+6
515 Et, prêts à tout subir, sans peur, prêts à tout voir, 6+6
         Calmes, ils regardaient en face le ciel noir, 6+6
         Et le sourd firmament que l'obscurité voile, 6+6
         Farouches, attendant quelque chute d'étoile ! 6+6
         Certes, ces curieux, ces hardis ignorants, 6+6
520 Ces lutteurs, ces esprits, ces hommes étaient grands, 6+6
         Et c'étaient des penseurs à l'âme fiers et fière 6+6
         Qui jetaient à la nuit ce défi de lumière. 6+6
         Chercheur, trouveras-tu ce qu'ils n'ont pas trouvé ? 6+6
         Songeur, rêveras-tu plus loin qu'ils n'ont rêvé ? 6+6
[II]
UNE AUTRE VOIX
525 Ne nous demande pas, ô songeur, qui nous sommes. 6+6
         S'ils nous entrevoyaient, nous ferions peur aux hommes. 6+6
         Soit en bien, soit en mal, nous avons conseillé 6+6
         Quiconque a médité, cherché, pensé, veillé,- 6+6
         Tous les grands insensés, tous les sages célèbres : 6+6
530 Nous volons d'arbre en arbre aux forêts de ténèbres ; 6+6
         Tout ce que l'homme appelle Énigme, Doute, Mort, 6+6
         Brume, Silence, Effroi, Hasard, Mystère, Sort, 6+6
         Est pour nous, sous l'horreur des voûtes éternelles, 6+6
         Comme un taillis obscur par où passent nos ailes ; 6+6
535 Nous sommes les flottants de l'immense azur noir ; 6+6
         Si quelque mage osait essayer de nous voir, 6+6
         De saisir un de nous, de compter notre nombre, 6+6
         Nous nous dissiperions comme des oiseaux d'ombre. 6+6
         C'est nous que vous nommez démons ; homme, tu sens 6+6
540 Sous des souffles confus tes cheveux frémissants, 6+6
         C'est nous. Nous versons l'ombre aux jours que tu consommes ; 6+6
         Nous jetons des lueurs dans ton sommeil. Nous sommes 6+6
         Pris dans l'obscurité comme vous dans la chair. 6+6
         Nous, sommes les passants sinistres de l'éclair, 6+6
545 Les méduses du rêve aux robes dénouées, 6+6
         Les visages d'abîme épars dans les nuées. 6+6
         Tout ce que vous voyez, nous ne le voyons pas. 6+6
         Nous ne distinguons point votre terre, vos pas, 6+6
         Vos faces, d'un soleil invisible inondées, 6+6
550 Mais dans votre cerveau nous voyons vos idées ; 6+6
         Votre pensée est nue à nos regards moqueurs ; 6+6
         Nous voyons le dedans vertigineux des cœurs. 6+6
         L'haleine de la nuit nous chasse et nous oublie, 6+6
         Et fait flotter le fil mystérieux qui lie 6+6
555 Vos sciences, vos plans, vos travaux, vos desseins, 6+6
         Vos efforts, vos projets, vos vœux, à nos essaims. 6+6
         Nous mêlons notre nuit avec votre ignorance ; 6+6
         Vous appelez cela savoir. La transparence 6+6
         De l'Être parfois laisse apercevoir nos fronts. 6+6
560 Parfois jusqu'à vos cœurs, la nuit, nous pénétrons, 6+6
         En rêve, et vous sentez comme une vague étreinte. 6+6
         Sans cesse des courants d'espérance ou de crainte, 6+6
         Des flux et des reflux de sentiments divers 6+6
         Vont, dans les profondeurs de l'espace, à travers 6+6
565 Le vide, l'aquilon, le tombeau, le décombre, 6+6
         De vous le peuple aveugle à nous le peuple sombre. 6+6
         L'Inconnu nous tient tous dans ses mornes filets. 6+6
         Nous sommes vos échos, vous êtes nos reflets ; 6+6
         Car tout est l'unité. Forme joyeuse ou triste, 6+6
570 Tout se confond dans Tout, et rien à part n'existe, 6+6
         O vivant ! Et sais-tu ce que dit l'abîme ? UN. 6+6
         Sans que vous le sachiez, nous pensons en commun ; 6+6
         Nous tremblons au-dessus de vous, livide armée ; 6+6
         Et de votre feu noir nous sommes la fumée. 6+6
575 Nos formes de la nuit sont le lugubre jeu 6+6
         Nous allons, nous flottons. — Et toi, tu cherches Dieu ? 6+6
         Hélas !
[III]
UNE AUTRE VOIX
         Qui que tu sois, redoute, au gouffre où tu te plonges, 6+6
         Le vague coudoiement des vains passants des songes. 6+6
580 Fuyez d'ici, vivants, dont l'esprit, fléchissant 6+6
         Sous l'incompréhensible et sous l'éblouissant, 6+6
         Peut à peine porter le poids d'un évangile. 6+6
         Ce n'est pas sans danger que des hommes d'argile, 6+6
         Tremblants quand ils sont las, glacés quand ils sont nus, 6+6
585 Dialoguent dans l'ombre avec des inconnus. 6+6
         À force de songer, ô pâle solitaire, 6+6
         Tu sentiras de l'air sous toi ; tu perdras terre… — 6+6
         Oh ! les souffles ! craignez les souffles de la nuit ! 6+6
         Où vous emportent-ils ? Ceux qu'un rêve conduit 6+6
590 Deviennent rêve eux-même, et, sans être coupables, 6+6
         Tombent dans l'essaim noir des faces impalpables. 6+6
         C'est alors qu'éperdu, terrible, tu tendras 6+6
         Les mains comme les morts sous leurs lugubres draps. 6+6
         Mais à quoi bon ? Tout fuit. Un vent qui vous pénètre 6+6
595 Vous roule dans l'espace à jamais… — O deuil ! être 6+6
         Des espèces d'esprits misérables chassés ! 6+6
         Oh ! n'entendre jamais ce mot céleste : assez ! 6+6
         Un souffle vous apporte, un souffle vous remmène.. 6+6
         On a, sur ce qu'on garde encor de forme humaine, 6+6
600 D'obscurs attouchements et des passages froids ; 6+6
         Toute l'ombre n'est plus qu'une suite d'effrois ; 6+6
         On sent les longs frissons des roseaux de l'abîme. 6+6
         Jamais le jour. — Jamais un rayon qui ranime. 6+6
         Errer ! errer ! errer ! errer ! faire des nœuds 6+6
605 D'ombre, dans l'invisible et le vertigineux ! 6+6
         Monter, tomber, monter, retomber ! sort terrible ! 6+6
         Être à jamais l'informe égaré dans l'horrible, 6+6
         Le contraire du jour, de l'hymne et de l'encens ! 6+6
         Des témoins de l'énigme, à jamais frémissants 6+6
610 Devant le ténébreux, devant l'inabordable, 6+6
         Et face à face avec un voile formidable ! 6+6
         Être, en dehors de l'être, en dehors du trépas, 6+6
         Quelque chose d'affreux qui souffre et ne vit pas ! 6+6
         Être de la clameur dans l'infini semée, 6+6
615 Un vague tourbillon pleurant, une fumée 6+6
         De larves, de regards, de masques, de rumeurs, 6+6
         De voix ne pouvant pas même dire : je meurs, 6+6
         Passant toujours, toujours, toujours, comme un flot sombre, 6+6
         Sous les arches sans fin du hideux pont de l'ombre ! 6+6
[IV]
UNE AUTRE VOIX
620 Malheur au curieux lugubre, — qui s'acharne 6+6
         A la vertigineuse et sinistre lucarne ! 6+6
         Malheur aux imprudents penchés, sur l'absolu ! 6+6
         Pour avoir trop sondé, pour avoir trop voulu, 6+6
         Pour s'être trop plongés dans l'abstraction triste 6+6
625 Où rien de saisissable et d'humain ne persiste, 6+6
         C'est fini ; les voilà sur les fatals sommets, 6+6
         Égarés en dehors de l'homme désormais, 6+6
         Sortis du bien, du mal, de l'orgueil, de l'envie, 6+6
         De l'amour, de la haine, et plus grands que la vie ! 6+6
630 Leur esprit, emporté loin de vous, ô viyants, 6+6
         Prend, dans la vision des gouffres décevants, 6+6
         Dans on ne sait quoi d'âpre et d'horrible et d'immense, 6+6
         Cette divinité que vou nommez démence. 6+6
         Ils ne sont plus jamais éveillés ni dormants. 6+6
635 Terrestre et claire encor dans ses commencements, 6+6
         Leur pensée, obscurcie en grandissant, achève 6+6
         D'ouvrir ses vagues yeux dans le monde du rêve. 6+6
         Oh ! monde redoutable ! oh ! ce que nous voyons ! 6+6
         Des échelles d'esprits dans de pâles rayons ; 6+6
640 Les flamboiements, les feux, les cratères, les soufres, 6+6
         Les éclairs, gouvernés par les anges des gouffres ; 6+6
         Des sons de voix qu'on a dans la joie entendus ; 6+6
         D'affreux escarpements dans des mondes perdus ; 6+6
         Des astres, dans des mains portés comme des lampes ; 6+6
645 Et là-bas, dans la nue aux tortueuses rampes, 6+6
         Errent ceux qui vivaient et ne sont plus ; ils vont, 6+6
         Tous ces crânes à l'œil monstrueux et profond, 6+6
         Tous ces squelettes blancs venus des ossuaires ; 6+6
         Ils vont, tous ces linceuls, tous ces hideux suaires, 6+6
650 Tous ces draps frissonnants, foule effrayante à voir, 6+6
         Et, chassant devant lui, dans l'affreux chemin noir, 6+6
         Leur conscience nue et leur âme sans voiles, 6+6
         L'ange fouette les morts avec son fouet d'étoiles. 6+6
         Et l'on voit des lueurs, on entend des appels ; 6+6
655 Les constellations, flamboyants archipels, 6+6
         Brillent au zénith sombre, et le chaos conspue 6+6
         Le ciel avec son eau sinistre et corrompue. 6+6
         Et les désespérés passent. Qui donc sont-ils ? 6+6
         Sont-ce des esprits morts ? Sont-ce des corps subtils ? 6+6
660 Ils tombent on ne sait de quelle obscure cime, 6+6
         Tantôt plus noirs, tantôt moins sombres que l'abîme ; 6+6
         Leur chute flotte au gré de l'air qui les poursuit ; 6+6
         Ils seraient les flocons, s'il neigeait de la nuit. 6+6
         Qu'est-ce que ce nuage inconcevable d'êtres, 6+6
665 Phalènes se heurtant à de vagues fenêtres ? 6+6
         Les uns n'ont qu'un regard et sont comme les yeux 6+6
         De l'infini glacé, sourd et silencieux ; 6+6
         D'autres vont droits et blancs dans la profondeur blême ; 6+6
         D'autres, plus effrayants que les ténèbres même, 6+6
670 Luttent contre la nuit dans les horreurs du vent, 6+6
         Poussant des cris, mordant l'ombre, n'apercevant 6+6
         Que la lividité des mornes étendues, 6+6
         Ne distinguant qu'un flot de formes éperdues, 6+6
         Et que ce qu'on peut voir de nuée et de cieux. 6+6
675 Dans des renversements de torses furieux. 6+6
         Et ces larves s'en vont. Est-on sûr qu'elles soient ? 6+6
         Et les contemplateurs sont là. Tristes, ils voient. 6+6
         Quoi ? l'inconnu, muré dans sa muette loi. 6+6
         Et qui dira jamais ce qu'expriment d'effroi 6+6
680 Ces profils ténébreux, ces postures fatales, 6+6
         Ces yeux hagards noyés dans des aurores pâles ? 6+6
         Ils pensent, échoués dans l'immobilité ; 6+6
         La terreur sans espoir fait leur tranquillité ; 6+6
         Leur épaule fléchit comme s'ils portaient toute 6+6
685 La charpente du monde avec toute la voûte ; 6+6
         Et, comme en un caveau, goutte à goutte, la nuit 6+6
         Filtre sous leur front blême où leur œil fixe luit. 6+6
         Ils ont pour vision éternelle la Chose 6+6
         Sans nom, sans jour, sans bruit, sans bord, sans fin, sans cause, 6+6
690 Jamais ne s'arrêtant, jamais ne s'achevant, 6+6
         Terrible, avec des vols de spectres dans le vent. 6+6
         Que viens-tu demander à ce monde nocturne ? 6+6
         Un Dieu !Pourquoi viens-tu plonger ta main dans l'Urne ? 6+6
         Job en tire Satan et Mahomet Iblis. 6+6
695 Les gouffres ont-ils Dieu dans leurs profonds oublis ? 6+6
         Ce Dieu sert-il de centre à leurs circonférences ? 6+6
         Le voit-on à travers leurs sombres transparences ? 6+6
         Ou bien est-ce ce Tout, cette âpre immensité, 6+6
         Ce ciel, que vous, prenez pour une volonté ? 6+6
700 Sont-ce ces profondeurs, ces vents, ces fondrières, 6+6
         Ces forêts de nuée aux livides clairières, 6+6
         Ces éléments, ces nuits, ces mornes régions, 6+6
         Que vous appelez Dieu dans vos religions ? 6+6
         Avez-vous pour mirage, ô fils du cimetière, 6+6
705 De voir la chose-Dieu sous la chose Matière ? 6+6
         Est-ce Dieu qui paraît, quand s'enfuit l'alcyon ; 6+6
         Quand l'hydre de l'écume entre en convulsion ; 6+6
         Quand partout on entend dans la sombre nature 6+6
         Comme un bruit d'ouragan brisant une mâture, 6+6
710 Quand le ciel lamentable éclate en tristes voix ; 6+6
         Quand le nuage accourt ; quand les bêtes des bois 6+6
         Tremblent ; quand les lions, hagards, baissent-la tête 6+6
         Sous des écrasements d'éclairs et de tempête ? 6+6
         Est-ce lui que la mer appelle en sa clameur ? 6+6
715 Homme, est-il quelque part un effrayant semeur 6+6
         Qui jette dans l'azur des chiffres et des nombres, 6+6
         De la graine d'abîme éclose en larves sombres, 6+6
         Des vivants comme nous qui te semblent des morts, 6+6
         Des esprits comme toi qui nous semblent des corps, 6+6
720 Et qui voit, dans le champ des espaces sonores, 6+6
         Ondoyer des épis d'étoiles et d'aurores ? 6+6
         Qui peut répondre oui ? qui peut répondre non ? 6+6
         Un geôlier rôde-t-il autour du cabanon ? 6+6
         Qu'importe ! Vis. Tais-toi. Va-t'en. Aime ton père, 6+6
725 Ta mère et tes enfants. Qui cherche désespère. 6+6
[V]
UNE AUTRE VOIX
         Ah ! c'est l'obscurité, c'est la source profonde 6+6
         Que ton œil veut scruter, que veut fouiller ta sonde, 6+6
         O songeur dont la nuit hérisse les cheveux ! 6+6
         Ah ! c'est l'énigme Dieu qui t'occupe ! Tu veux 6+6
730 Aller au fond ! tu veux voir clair dans la nuée ! 6+6
         Vider l'ombre ! Il te faut, pauvre âme exténuée, 6+6
         Cette science-là… — Voyons : tente ; entreprends ; 6+6
         Avec les papyrus, les missels, les korans, 6+6
         Les bibles que les sphynx portaient sur leurs poitrines, 6+6
735 Rebâtis la charpente informe des doctrines ; 6+6
         Des croyances de l'homme écrasé sous le faix, 6+6
         Echafaude l'amas monstrueux, et refais 6+6
         Un édifice avec ces poutres mal unies 6+6
         Qu'on nomme vérités, dogmes, théogonies ; 6+6
740 Restaure, démolis, fonde. Fais des essais. 6+6
         Remets le vieux bahut debout sur ses vieux ais ; 6+6
         Crois comme Jean Climaque et Jean Catéchumène ; 6+6
         Ou taille un meuble neuf dans la science humaine 6+6
         Pour y mettre sous clef l'ombre et l'éternité. 6+6
745 Questionne l'autel d'Isis ou d'Astarté, 6+6
         Ou les temples payens, peu salués des sages, 6+6
         Ayant de noirs corbeaux nichés dans leurs bossages, 6+6
         Ou le blême Irmensul debout dans le menhir ; 6+6
         Creuse dans le passé, creuse dans l'avenir ; 6+6
750 Regarde fixement le Temps noir qui feuillette 6+6
         L'homme et la vie avec son pouce de squelette ; 6+6
         Épèle l'univers que le souffle créa, 6+6
         Texte dont chaque monde est un alinéa ; 6+6
         Chiffre et déchiffre ; éprouve, interprète, proclame ; 6+6
755 Confronte ce que l'homme a d'ombre dans son âme 6+6
         Avec ce que le ciel a d'âme dans sa nuit 6+6
         Relance Olympe ermite au fond de son réduit ; 6+6
         Interroge le ver sur la toile qu'il file ; 6+6
         Montre et vois ; fais la pâque ainsi que Théophile 6+6
760 Le quatorzième jour de la lune de mars ; 6+6
         Visite Ammon ; tiens tête aux colosses camards 6+6
         Conteste, affirme ; nie, attends ; dis ton rosaire ; 6+6
         Sens la terre trembler — sous toi comme Césaire ; 6+6
         Prêche avant d'être prêtre ainsi que Bellarmin ; 6+6
765 Exprime en ton cerveau tout le savoir humain 6+6
         Fais-toi de tout comprendre une étrange prouesse ; 6+6
         Vois venir au-devant l'un de l'autre Boèce 6+6
         Et saint-Denis, chacun sa tête dans sa main ; 6+6
         De la même façon fais le même chemin ; 6+6
770 Hante les profondeurs dont Pythagore est pâle ; 6+6
         Commente nuphre, Adon, Glareanus de Bâle 6+6
         Sois druide, fakir, bonze, magicien ; 6+6
         Installe, si tu veux ; sur le modèle ancien, 6+6
         Au-dessus des brouillards de l'erreur chimérique, 6+6
775 Une sagesse avec entablement dorique ; 6+6
         Sois le médiateur des aveugles Volta 6+6
         Dément Clairaut ; Cyrille au front du Golgotha 6+6
         Voit dans l'Ombre une croix haute de quinze stades 6+6
         Bossuet de Calvin tance les incartades ; 6+6
780 L'évêque Archelaüs poursuit l'errant Manès ; 6+6
         Hildebrand dit : MOI SEUL. Luther dit : HERR OMNES 6+6
         Ce qu'adore Pascal Diderot le diffame ; 6+6
         Reuchlin dit : — Vos trois rois ! conte de bonne femme ! 6+6
         — D'où viennent-ils ? demande Arouet à Calmet ; 6+6
785 De l'Inde ou de l'Afrique ? — Et Paracelse-met 6+6
         Trois pégases de flamme aux ordres des trois mages ; 6+6
         Salomon sculpte l'arche ; Huss brise les images ; 6+6
         Pélage veut la lutte ; Augustin veut la foi ; 6+6
         Interviens ; crée un-centre, une règle, une loi ; 6+6
790 Trouve l'axe commun des doctrines contraires 6+6
         A force de raison rends les raisonneurs frères ; 6+6
         Amalgame Épicure avec Ézéchiel ; 6+6
         Pour ceux-ci, l'univers n'a que l'enfer pour ciel ; 6+6
         C'est le cachot-du mal dont vous êtes les proies ; 6+6
795 Pour ceux-là, c'est le lieu des fêtes et des joies 6+6
         Les uns vivent chantant : tout est plaisir et jeu ! 6+6
         D'autres lisent le livre a la lueur du feu. 6+6
         Combine ce zénith et ce nadir des sages. 6+6
         Fais pour ton œil, penché sur les faits, sur les âges, 6+6
800 Une lentille avec tout ce que l'homme apprit ; 6+6
         Cherche ; dis-toi : — Je vais faire dans mon esprit 6+6
         Converger la clarté pour la changer en flamme, 6+6
         Condenser Dieu sur moi pour allumer mon âme. 6+6
         Fouille Alcuin, saint-Thomas, Gorgias Léontin, 6+6
805 Le ménologe grec, le rituel latin ; 6+6
         Va de Thèbe Heptapyle à Thèbe Hécatonpyle ; 6+6
         Éblouis-toi d'énigme et d'effroi la pupile ; 6+6
         Écris et lis ; sois gond du portail ; sois flambeau, 6+6
         Sois cardinal avec Sadolet et Bembo ; 6+6
810 Va-t'en dans le désert manger des sauterelles 6+6
         Comme Jean qui de l'ombre écoutait les querelles ; 6+6
         Fais une enquête ; prends des informations 6+6
         Près des vents, près des flots où sont les alcyons ; 6+6
         Cueille chaque chimere et chaque schisme ; laisse 6+6
815 Novatus pour Eustathe, Arius pour Mélèce ; 6+6
         Va des juifs aux parsis, va des esprits aux corps, 6+6
         De la ronde des dieux à la ronde des morts, 6+6
         De la danse morphasme à la danse macabre. 6+6
         Veille ; allume ta lampe au sombre candélabre 6+6
820 Que tiennent, près du trône où Septentrion luit, 6+6
         Persée et Sirius, ces nègres de la nuit. 6+6
         Interpelle le germe et la endre ; rédige 6+6
         Un interrogatoire en forme du prodige ; 6+6
         Écoute pétiller le feu dans l'encensoir ; 6+6
825 Écoute le cri sourd de la foudre, et, le soir, 6+6
         Dans le Campo Santo le bruit que fait la pioche ; 6+6
         Parle à Domnus premier, évêque d'Antioche, 6+6
         Et sur l'irrémissible et sur le véniel, 6+6
         Consulte Cassien, Scaliger, Torniel ; 6+6
830 Sois le voyant ! pareil aux tremblants aruspices, 6+6
         Va regarder la nuit l'horreur des précipices ; 6+6
         Au fond de tout abîme aie un sinistre aimant ; 6+6
         Observe, spectateur des deux gouffres, comment 6+6
         L'homme entre dans la mort et l'astre dans l'éclipse ; 6+6
835 Donne aux vierges ta plume ainsi que Juste Lipse ; 6+6
         Attends dans l'infini, leur morne promenoir, 6+6
         Zénon, le sage fou, Gerbert, le pape noir ; 6+6
         Prie, évoque, bénis, sacre, exorcise, adjure ; 6+6
         Accoude-toi sur l'être obscur ; fais la gageure 6+6
840 De l'énigme, du sphinx, du gouffre, de demain, 6+6
         D'hier, de l'avenir ! jauge, la toise en main, 6+6
         Le ciel par kilomètre ou bien par centiare ; 6+6
         Drape-toi d'un suaire ou coiffe une tiare ; 6+6
         Tâte dans le cercueil l'affreux nœud gordien ; 6+6
845 Prends-toi pour unité ; fais-toi méridien ; 6+6
         Ajoute ta raison, ton but ; ta conjecture 6+6
         Et ta pensée ainsi qu'un faîte à la nature ; 6+6
         Mets sur cette Chéops le pyramidion ; 6+6
         Sois un convertisseur comme Spiridion ; 6+6
850 Sois un avertisseur comme le coq sonore ; 6+6
         Monte sur le cheval terrible de Lénore, 6+6
         Ayant pour t'éclairer le feu de ses naseaux, 6+6
         Et la lumière qu'ont les spectres sur leurs os ; 6+6
         Superpose et bâtis comme une tour solide 6+6
855 Wiclef, Leibnitz ; le diacre Ambroise, Basilide, 6+6
         Swedenborg, Lyranus, Rupert, Abulensis, 6+6
         Cardan, sous l'escarboucle inexprimable assis, 6+6
         Photin, Cassiodore, Alcidamas, Eusèbe, 6+6
         Potamon d'Héraclée et Paphnuce de Thèbe, 6+6
860 Tous les docteurs, vrais, faux, grands, petits, inconnus, 6+6
         Connus, depuis Sophron jusqu'à Théotechnus, 6+6
         Les devins, les savants, Paris, Rome, Épidaure, 6+6
         Les poëtes sereins, ces frères de l'aurore 6+6
         Faits de la même pourpre et dorés du même or, 6+6
865 La congrégation des pères de Saint Maur, 6+6
         La grâce, le péché, l'oraison impétrante, 6+6
         Les vingt-cinq sessions du concile de Trente, 6+6
         Les feuillets sibyllins tombés on ne sait d'où, 6+6
         Le livre turc, le livre hébreu, le livre indou ; 6+6
870 Passe lés jours, les nuits ; deviens blanc dans les rêves ; 6+6
         Sois Jérôme ; oui, sois Jean rôdant le long des grèves ; 6+6
         Sois Dante pour penser et sois Newton pour voir ; 6+6
         Sois Origène, Euler, Platon ! Veux-tu savoir 6+6
         Ce que tu construiras sur Dieu ? de la fumée. 6+6
875 Oui, combine, l'Égypte, et Delphe, et l'Idumée ; 6+6
         Cherche le sens des mots Zéus, Vichnou, Mithra ; 6+6
         Fouille le zodiaque obscur, de Denderah ; 6+6
         Espère où Nicomaque et Thalès désespèrent ; 6+6
         Reprends les chiffres noirs, où d'autres se trompèrent 6+6
880 Reprends-les tous, reprends ceux où tu te trompas ; 6+6
         Tous les cercles que peut contenir ton compas, 6+6
         Trace-les ; songe ; parle aux arbres ; fais-leur signe ; 6+6
         Compte, compte, recompte ; additionne, aligne, 6+6
         Devant l'impénétrable et devant le fatal, 6+6
885 Devant ce qui n'a pas de nombre et de total, 6+6
         Tous tes zéros, anneaux du rideau de la tombe ; 6+6
         Le sépulcre, c'est :là que toujours on retombe, 6+6
         Se dresse devant toi, regarde tes travaux, 6+6
         Bons, mauvais, inexacts, exacts, anciens, nouveaux, 6+6
890 Et ce tas de calculs que, ta pensée anime, 6+6
         Et te jette ce cri, le seul mot de l'abîme 6+6
         Qu'il sache, et le seul nom qu'il se connaisse : Après ? 6+6
         Question que se font dans l'ombre les cyprès. 6+6
[VI]
UNE AUTRE VOIX
         Et d'abord, de quel Dieu veux-tu parler ? Précise. 6+6
895 Quel est celui qui tient ta pensée indécise ? 6+6
         Dis, est-ce du Dieu peint en jaune, en rouge, en bleu ; 6+6
         Habitant d'un triangle où flambe un mot hébreu ; 6+6
         Face dorée au fond d'une nuée épaisse ; 6+6
         Portant couronne, étole, et glaive, et sceptre ; espèce 6+6
900 D'empereur, habillé d'un habit de soleil, 6+6
         Ayant au poing le globe et Satan sous l'orteil, 6+6
         Assis dans une chaire, et dictant la sentence 6+6
         D'Arius à Nicée et de Huss à Constance ; 6+6
         Niant le genre humain, concile universel ; 6+6
905 Servant de majuscule aux pages du missel ; 6+6
         Dieu qui met Galilée en prison, et de Maistre 6+6
         En sentinelle au seuil du paradis terrestre ; 6+6
         Dieu qu'une vieille en rêve, au bruit qu'en se choquant 6+6
         Font dans l'immensité des foudres de clinquant, 6+6
910 Sous un grand dais d'azur que l'astre damasquine, 6+6
         Aperçoit lui montrant les numéros d'un quine ; 6+6
         Dieu gothique, irritable, intolérant, tueur, 6+6
         Noir vitrail effrayant qu'empourpre la lueur 6+6
         Du bûcher qui flamboie et pétille derrière ? 6+6
915 Est-ce du Dieu qui veut la chanson pour prière, 6+6
         Qu'on invoque en trinquant, Dieu bon vivant, qui rit ; 6+6
         Comprend, sait que la chair est faible, a de l'esprit ; 6+6
         Dieu point fâcheux qui vit en bonne intelligence 6+6
         Avec les passions de votre pauvre engeance, 6+6
920 Excusant le péché, l'expliquant au besoin, 6+6
         Clignant de l'œil avec le diable dans un coin, 6+6
         Flânant, regardant l'homme en sa fainéantise, 6+6
         Mais jamais du côté qui fait une sottise, 6+6
         Et pas très sûr au fond lui-même d'exister ? 6+6
925 Est-ce du Dieu qu'on voit à Versailles monter 6+6
         Aux carrosses du roi, bien né, suivant les modes, 6+6
         Rendant aux Montespans les Bossuets commodes, 6+6
         Dieu de cour, Dieu de ville, avec soin expurgé 6+6
         De toute humeur brutale et de tout préjugé, 6+6
930 Complaisant ; paternel aux morales mondaines ; 6+6
         Avec les Massillons émoussant les Bridaines ; 6+6
         Dieu qu'un fripon coudoie avec tranquillité ; 6+6
         Dieu par la politique et le siècle accepté ; 6+6
         Lâchant son ciel ; disant : Paris vaut une messe ; 6+6
935 Souple et doux, dispensant les rois de leur promesse, 6+6
         Point janséniste, point pédant, point monacal ; 6+6
         Permettant à Sanchez d'effaroucher Pascal, 6+6
         Au banquier d'encoffrer cent pour cent, à la femme, 6+6
         Laide, d'être méchante, et, belle, d'être infame ; 6+6
940 Passant l'épice au juge, au marchand le faux poids ; 6+6
         Habile ; à Notre-Dame accouplant Quincampoix ; 6+6
         Sévère seulement aux têtes raisonnantes, 6+6
         Tuant un peu Ramus, biffant l'édit de Nantes, 6+6
         Mais qui, pourvu qu'on soit, dans les grands jours, pilier 6+6
945 A l'église, et qu'on soit cousin d'un marguillier, 6+6
         Et qu'on veuille que Rome en tout règne et s'accroisse, 6+6
         Et qu'on rende le pain bénit à sa paroisse, 6+6
         Vous prend en amitié, vous soutient chaudement, 6+6
         Vous épouse, travaille à votre avancement, 6+6
950 Parle à son excellence et vous pousse, et procure 6+6
         Un grade aux fils aînés, aux cadets une cure, 6+6
         En attendant la mitre ou les canonicats ; 6+6
         Dieu facile, logeable, aimable, utile en-cas 6+6
         Qui se contente, ayant d'indulgence boutique, 6+6
955 D'un peu d'hypocrisie et d'un peu de pratique ; 6+6
         Dogme et religion des dévôts positifs 6+6
         Qui font de temps en temps des voyages furtifs, 6+6
         Courts, dans l'éternité, l'abîme, le mystère, 6+6
         Et l'insondable, avec ce Dieu pour pied-à-terre ? 6+6
960 Est-ce du Dieu guerrier, militaire, sanglant, 6+6
         Qui s'inquiète peu que vous mangiez du gland 6+6
         Ou du pain, mais qui veut pour rites et pour cultes 6+6
         Glaives, piques, corbeaux, scorpions, catapultes, 6+6
         Grappin horrible où pend un vaisseau tout entier, 6+6
965 Tortue avec sa claie enduite de mortier, 6+6
         Béliers fixes, heurtant les murs comme des proues, 6+6
         Telenos enlevant des soldats, tours a roues 6+6
         Recouvertes de mousse et de crin de cheval ; 6+6
         Plus tard, pierriers broyant quelque donjon-rival 6+6
970 Jusqu'à ce qu'il s'en aille en cendre et se dissoude, 6+6
         Mangonneaux, fauconneaux, bat-murs, pièces à coude, 6+6
         Renversant les cités dans leur fossé bourbeux ; 6+6
         Volcans grégeois traînés par trente jougs-de bœufs, 6+6
         Canons vénitiens, serpentines lombardes ; 6+6
975 Dieu qui dit à Coglione : attelle les bombardes ; 6+6
         Qui rit, pauvre blessé, du grabat où tu geins, 6+6
         Que la bataille enivre avec tous ses engins, 6+6
         Chaudrons à poix bouillante et fours à boulets rouges, 6+6
         Qui chasse les manants éperdus de leurs bouges ; 6+6
980 Qui rêve Te Deum qui s'endort aux accents 6+6
         De l'obusier Lancastre et du mortier Paixhans ; 6+6
         Qui prête, quand la mine est faite sous la brèche, 6+6
         Son tonnerre au besoin pour allumer la mèche, 6+6
         Et, quand la terre s'ouvre avec un large éclair, 6+6
985 S'épanouit de voir les gens sauter en l'air ? 6+6
         Vision du passé par votre âge subie ! 6+6
         Est-ce du Dieu jugeur ? Oh ! l'étrange lubie ! 6+6
         Dieu chancelier, portant perruque in-folio, 6+6
         Vidant le procès Homme et l'Être imbroglio ! 6+6
990 Dieu président, siégeant dans l'univers grand'chambre, 6+6
         Jugeant l'âme, et bâillant, sous un ciel de décembre, 6+6
         Entre l'avocat ange et l'avocat démon ? 6+6
         Dis, est-ce le dieu guèbre, est-ce le dieu mormon 6+6
         Qu'il te faut ? Ou le Dieu qui fit rouer Labarre ? 6+6
995 Vois. Choisis. Ou le Dieu qui donne au turc barbare 6+6
         Des femmes plein la tombe et plein le firmament ? 6+6
         Ou bien est-ce le Dieu qui fait lugubrement 6+6
         Chanter, quand l'heure vient de vêpre ou de matines, 6+6
         L'homme qui n'est plus homme aux chapelles sixtines, 6+6
1000 Et qui, lui créateur, se plaît à l'écouter ? 6+6
         Ou parles-tu du Dieu qu'il faudrait inventer, 6+6
         Que dans l'ombre la peur concède au phénomène, 6+6
         Par les sages bâti sur la sagesse humaine, 6+6
         Utile à ton valet, bon pour ton cuisinier, 6+6
1005 Modérateur des sauts de l'anse du panier, 6+6
         Dieu de raison qu'au fond de son spectre solaire 6+6
         Le bourgeois bienveillant raille, exile et tolère, 6+6
         Dieu consenti par Locke et que Grimm refusa, 6+6
         Très-Haut à qui d'Holbach a donné son visa, 6+6
1010 Éternel maçonné par le vivant qui passe, 6+6
         Entrecolonnement du temps et de l'espace, 6+6
         Pièce d'architecture ajoutée après coup 6+6
         A la vie, au destin, au bien, au mal, à tout, 6+6
         Tour tremblante de vide et hors-d'œuvre de l'homme ? 6+6
1015 Tous ces dieux, quel que soit le nom dont on les nomme, 6+6
         Sont tout, excepté Dieu.
         L'homme abject a besoin, 6+6
         Étant méchant, d'un juge, et, hideux, d'un témoin ; 6+6
         Il veut un Dieu. C'est bien. L'homme prend de la brique, 6+6
         De la pierre, du plomb, du bois, et le fabrique ; 6+6
1020 Chaque peuple a le sien ; et la religion 6+6
         A l'Unité pour masque et pour nom Légion. 6+6
         Un temple voit la nuit où l'autre voit l'aurore ; 6+6
         Chéos adore Ammon que Jagrenat ignore ; 6+6
         Pour Delphe Odin n'est pas ; la solimaniéh 6+6
1025 Affirme Mahomet par le dolmen nié. 6+6
         La terre crée un monstre et se met sous sa garde ; 6+6
         Et c'est avec stupeur que le grand ciel regarde 6+6
         Croître sur vos fumiers ce misérable Dieu. 6+6
         Nous ne nous mettons pas en peine de si peu, 6+6
1030 Nous autres les esprits errant dans l'étendue ; 6+6
         Et, sans nous acharner à la lueur perdue, 6+6
         Sans poursuivre l'obscure et pâle vision, 6+6
         Sans exiger de l'ombre une solution, 6+6
         Nous raillons dans la nuit votre Brahma fétiche, 6+6
1035 Dieu qui mêle à sa barbe un infini postiche, 6+6
         Dieu singe pour le nègre et Dieu peste au Thibet ; 6+6
         Bourreau dressant sur l'homme un immense gibet, 6+6
         Bœuf a Memphis, dragon à Tyr, hydre en Chaldée, 6+6
         Chimère et non raison, idole et non idée. 6+6
1040 Ton globe, vieil enfant, joue avec ce hochet. 6+6
         Homme, esprit fou qu'en vain Diogène cherchait, 6+6
         Homme, tu fais pitié même aux êtres du gouffre, 6+6
         Même à l'obscurité qui frissonne et qui souffre ; 6+6
         Car ton monde étroit rêve un rêve limité ; 6+6
1045 Il se compose un Dieu de son infirmité ; 6+6
         Et, dans l'abjection de ses passions vaines, 6+6
         Instinct, science, amour, colère, guerres, haines, 6+6
         Il se fait de sa fange une divinité ! 6+6
         Il pétrit de la terre avec l'éternité ! 6+6
1050 Et quand dans sa furie, et quand dans sa débauche, 6+6
         Inepte, il a forgé cette effroyable ébauche, 6+6
         Ce géant muet, sourd, aveugle, dur, fatal, 6+6
         Ce spectre d'ombre ayant l'horreur pour piédestal, 6+6
         Il achève ce Dieu de laideur, d'imposture, 6+6
1055 De nuit, avec la peur qu'il a de la nature. 6+6
         O toi qui passes là, que veux-tu donc ?
         Et moi : 6+6
         — Je veux le nom du vrai, criai-je plein d'effroi, 6+6
         Pour que je le redise à la terre inquiète. 6+6
[VII]
UNE AUTRE VOIX
         Est-ce que tu serais par hasard un poète ? 6+6
1060 Qui te rend si hardi ? réponds, questionneur. 6+6
         Viens-tu comme Shakspeare à la tour d'Elseneur ? 6+6
         Pour entrer dans la brume où s'éteint la science, 6+6
         Pour tenter le mystère, aurais-tu confiance, 6+6
         Homme dont l'ombre fuit les pas trop approchants, 6+6
1065 Dans le pouvoir suave et sinistre des chants ? 6+6
         Oui, c'est vrai, le poète est puissant. Qui l'ignore ? 6+6
         L'esprit, force et clarté, sort de sa voix sonore. 6+6
         Trophonius est seul dans son caveau divin ; 6+6
         L'homme lui dit : poëte ! et l'abîme : devin ! 6+6
1070 Amphion chante et met en mouvement les pierres ; 6+6
         Orphée errant du tigre éblouit les paupières ; 6+6
         Homère est dans la tombe, et son âme, à travers, 6+6
         Pousse au Gange Alexandre enivré de ses vers ; 6+6
         Prenant forme au plus noir de l'antre, les fantômes 6+6
1075 Blanchissent à l'appel des blêmes Chrysostômes 6+6
         Isaïe en criant : Deuil ! malheur ! fait hennir 6+6
         Le féroce Orient qui dit : je vais venir ! 6+6
         Euripide, Sophocle, Eschyle qu'un dieu mine, 6+6
         Sont comme le trépied d'où jaillit Salamine ; 6+6
1080 Élie a son gré vide et lance au peuple hébreu 6+6
         Les flèches de la pluie ou le carquois du feu ; 6+6
         L'âpre Archiloque avec le marteau de l'ïambe 6+6
         Enfonce le clou sombre où se pendra Lycambe ; 6+6
         Dante dit, l'œil fixé sur un homme passant 6+6
1085 — Je t'ai vu dans l'enfer ! L'homme, pâle, y descend. 6+6
         La Marseillaise énorme est un bruit de mêlée ; 6+6
         Tyrtée est une lyre effrayante ; envolée 6+6
         Au-devant des combats et des drapeaux mouvants, 6+6
         Et traînant, après elle un peuple dans les vents. 6+6
1090 Les poètes profonds, hommes de la stature 6+6
         Des éléments, du bien, du mal, de la nature, 6+6
         Vivaient jadis, géants, en familiarité 6+6
         Avec le jour, la nuit, l'ombre et l'éternité ; 6+6
         Ils méditaient, ayant, dans l'horreur solennelle, 6+6
1095 Toujours devant leur âme et devant leur prunelle 6+6
         La contemplation ; ce mur vertigineux ; 6+6
         Ils avaient la science et l'ignorance en eux ; 6+6
         Épars, ils blanchissaient le fond des solitudes ; 6+6
         Ils rêvaient ; ils avaient diverses attitudes ; 6+6
1100 Les uns, calmes, restaient, leur menton dans leur main, 6+6
         Du côté des vivants, sur le rivage humain ; 6+6
         Ils regardaient passer les foules pêle-mêle, 6+6
         Homme, femme, vieillard, enfant à la mamelle, 6+6
         Chocs de glaives, pavois ; codes, mœurs, échafauds, 6+6
1105 Les cintres pleins d'azur des grands arcs triomphaux, 6+6
         Le trône avec son roi, le prêtre avec son livre ; 6+6
         Et devant tout ce flot, forcené, bruyant, ivre, 6+6
         Triste, joyeux, confus, violent, inclément, 6+6
         Sourd, ignorant la chute et l'âpre escarpement, 6+6
1110 Ils contemplaient de loin la mort, sombre barrage. 6+6
         Les autres se tenaient hors du terrestre orage, 6+6
         Comme s'ils étaient morts, et de l'autre côté ; 6+6
         Ils regardaient, roulant vers eux, l'humanité 6+6
         S'engouffrer sous leurs pieds, race à race engloutie ; 6+6
1115 De ce faîte, ils étaient présents à la sortie 6+6
         Des empires, des faits, des grands événements, 6+6
         Des prines, de puissance et de guerre écumants, 6+6
         Et voyaient peuples, rois ; tout ce qu'en la, nuit noire 6+6
         Dégorge le sépulcre ; énorme vomitoire. 6+6
1120 Ils rayonnaient ; leurs yeux sereins étincelaient ; 6+6
         Ils devenaient eux-même ombre et souffle, et semblaient 6+6
         Au genre humain, perdu dans ses mornes délires, 6+6
         Des fantômes chantants, passant avec des lyres. 6+6
         Quelques-uns, murés, sourds, n'avaient plus de regard 6+6
1125 Que l'œil intérieur, lumineux et hagard, 6+6
         Et ces hommes sacrés, semblables à des mânes, 6+6
         Hors du monde, habitaient dans l'antre de leurs crânes ; 6+6
         D'autres vivaient aux bois, et leurs esprits songeaient, 6+6
         Et, laissant là leurs corps, éblouis, voyageaient ; 6+6
1130 Ils erraient d'être en être et du fait a la cause ; 6+6
         Voyaient s'épanouir l'arbre en apothéose ; 6+6
         Ils allaient, pénétrant au-delà du réel, 6+6
         Par la racine au gouffre et par la fleur au ciel, 6+6
         Dans la création entraient le plus possible, 6+6
1135 Tordaient l'insaisissable avec l'inaccessible, 6+6
         Étudiaient comment se forment les métaux 6+6
         Dans la forge invisible aux ténébreux marteaux, 6+6
         Et la seve, et le feu des volcans, et les haltes 6+6
         Des laves sous l'écorce affreuse des basaltes ; 6+6
1140 Le vent chantait pour eux un sublime pæan ; 6+6
         Ils observaient l'hiver, l'Ouragan, l'océan, 6+6
         L'avalanche, l'écueil, les grêles épaissies, 6+6
         Les vagues, effarés de ces épilepsies ; 6+6
         Et, pensifs ; saisissant, jusqu'aux plus hauts zéniths, 6+6
1145 Les intersections de tous les infinis, 6+6
         L'endroit où le bien nuit, l'endroit où le mal aime, 6+6
         Ils tâchaient de trouver le point fatal, suprême, 6+6
         Terrible, surprenant, caché sous le linceul, 6+6
         Sombre, où tous les secrets se fondent en un seul ! 6+6
1150 Dans les grottes de l'Inde ou dans les rocs d'Eubée, 6+6
         Lieux où l'on croit toujours être à la nuit tombée, 6+6
         À Cartlane où la fleur mandragore chanta, 6+6
         À Delphe, à Sunium, dans l'île Éléphanta, 6+6
         Ou dans la Bactriane ou dans la Sogdiane, 6+6
1155 Ou dans les monts qu'emplit la sinistre Diane, 6+6
         Dans les déserts où l'être a l'air de se mouvoir 6+6
         En dégageant un sombre et lugubre pouvoir, 6+6
         Les pâtres rencontraient un homme dont la face 6+6
         Semblait une lueur étrange de l'espace, 6+6
1160 Dont la bouche parlait, et dont l'égarement 6+6
         Ramenait tout à lui comme un farouche aimant ; 6+6
         Le loup craignait cet homme, et les brutes fuyantes 6+6
         S'en allaient de son ombre encor plus effrayantes ; 6+6
         Et toute chose douce à ses pieds triomphait, 6+6
1165 L'agneau, l'aube ; et c'était le poète en effet. 6+6
         Et de quoi vivait-il ? Nul ne le sait. Son âme 6+6
         Aspirait l'inconnu comme un puissant dictame ; 6+6
         Sa chair s'oubliait l'homme était en lui dissous ; 6+6
         Du, splendide Univers il tâtait le dessous ; 6+6
1170 Livide, il assistait aux blancheurs idéales, 6+6
         Aux détonations d'aurores boréales, 6+6
         Aux déluges roulant dans leurs vastes limons 6+6
         Des hydres qui semblaient des gouffres et des monts, 6+6
         Aux chaos combattant la vie, aux héroïsmes 6+6
1175 Des : globes traversant ces rudes cataclysmes, 6+6
         Au miracle, à l'atome ; et son regard voyait 6+6
         Des naissances d'édens dans l'abîme inquiet, 6+6
         Des jets d'étoiles d'or, des chutes de décombres, 6+6
         Et des explosions de créations sombres. 6+6
1180 Et pendant qu'il rêvait, immobile,voyant 6+6
         L'inouï, — l'ignoré, le-trouble, l'ondoyant, 6+6
         Les visions, l'azur indicible, feux, nimbes, 6+6
         Masques crispés d'enfants sanglotant dans les limbes, 6+6
         Et la torche de l'astre allant mettre le feu 6+6
1185 A des mondes perdus au fond du vide bleu, 6+6
         Et la larve, à travers les brumes décuplantes, 6+6
         Entre les doigts des pieds il lui poussait des plantes, 6+6
         Et les feuilles, qui font leur ouvrage sans bruit, 6+6
         Couvraient cet homme ainsi qu'un chêne dans la nuit. 6+6
1190 Et cette intimité formidable avec l'être 6+6
         Faisait de e songeur farouche, plus : qu'un prêtre, 6+6
         Plus qu'un augure, plus qu'un pontife ; un esprit ; 6+6
         Un spectre à qui, la mort radieuse sourit. 6+6
         Et c'est de là que vient cette auguste puissance 6+6
1195 Faite d'immensité, d'épouvante, d'essence, 6+6
         Qu'a le poète saint et, qu'on sent dans ses vers 6+6
         Les prodiges au fond du mystère entr'ouverts 6+6
         Mêlent leur rayon fauve à son âme élargie, 6+6
         Presque jusqu'à l'horreur et jusqu'à la magie, 6+6
1200 Et qui parfois Côtoie, ainsi qu'un noir plongeur ; 6+6
         Le cercle où de l'enfer commence la rougeur. 6+6
         Oui, le poète peut ce qu'il veut ; le poète 6+6
         Arrête en lui parlant l'immense gypaète ; 6+6
         Il domine la ville et le désert ; il peut 6+6
1205 Unir la terre au ciel ; et, dans le même nœud, 6+6
         L'idéal au réel, et tisser une toile 6+6
         Avec des fils de chanvre et des rayons d'étoile ; 6+6
         Il dégage de tout, du fait, vaste ou petit, 6+6
         De tout ce qu'on apprend, dé tout ce qu'on bâtit, 6+6
1210 Du progrès, du tombeau,de la matière même, 6+6
         Une grande Uranie azurée et suprême ; 6+6
         Il met sur la science un plafond sidéral ; 6+6
         Il fait tomber la haine et l'épine et le mal 6+6
         De la ronce hideuse et de l'âme méchante ; 6+6
1215 Tendre, il plane au-dessus du cirque horrible et chante 6+6
         Pour les martyrs un chant qui fait honte aux lions ; 6+6
         A la guerre civile il fait dire : oublions ! 6+6
         Il prend les cœurs lointains des peuples et les mêle, 6+6
         Accouple à la raison la foi, sa sœur jumelle, 6+6
1220 Calme la foule, endort le flot, dompte le feu, 6+6
         Change l'homme ; il peut tout ; hors ceci : nommer Dieu. 6+6
         Nommer Dieu de façon que l'abîme comprenne. 6+6
         Il peut tout, hors ceci : faire à l'aube sereine, 6+6
         Au lys, à l'astre, à l'hydre, à l'éclair enflammé, 6+6
1225 Dire dans l'étendue obscure : il l'a nommé ! 6+6
         Ce nom déborde vaste, inouï, réfractaire, 6+6
         Quelque être que ce soit, au ciel et sur la terre. 6+6
         O passant, entends-tu bégayer à la fois 6+6
         Par toutes les rumeurs et par toutes les voix 6+6
1230 De la création ténébreuse et murée, 6+6
         Par toute l'étendue et toute la durée, 6+6
         Ce nom mystérieux, énorme, illimité ? 6+6
         Le printemps et l'automne et l'hiver et l'été 6+6
         Sont quatre accents divers de ce grand nom qui gronde ; 6+6
1235 La syllabe du vent n'est pas elle de l'onde ; 6+6
         Chaque être dit la sienne et la murmure à part ; 6+6
         L'antilope en a peur quand c'est le léopard. 6+6
         Qui le proclame au fond de la forêt sonore ; 6+6
         Et la nuit le prononce autrement, que l'aurore. 6+6
1240 L'homme à saisir ce mot s'est parfois occupé ; 6+6
         Mais en vain ; car ce nom ineffable est coupé 6+6
         En autant de tronçons qu'il est de créatures ; 6+6
         Il est épars au loin dans les autres natures ; 6+6
         Personne n'a l'alpha, personne l'oméga ; 6+6
1245 Ce nom, qu'en expirant le passé nous légua, 6+6
         Sera continué par ceux qui sont a naître ; 6+6
         Et tout l'univers n'a qu'un objet : nommer l'être ! 6+6
         Et des soleils sont morts et des soleils mourront, 6+6
         Et l'espace où l'étoile éclôt, la flamme au front, 6+6
1250 A vu naître et pâlir dans ses profondeurs fauves 6+6
         Des feux qui ne sont plus que de vieux astres chauves ; 6+6
         L'heure apporte et reprend les jours, les mois, les ans, 6+6
         Et la mémoire avorte à compter ces passants, 6+6
         Et l'ombre épouvantable en ses aveugles ondes 6+6
1255 Roule des millions de millions de mondes, 6+6
         Et le sillon engendre et la fosse enfouit, 6+6
         Et tout se développe et tout s'évanouit, 6+6
         Et tout brille et s'éteint ; mon phosphore et le-vôtre, 6+6
         Et-les êtres confus tombent l'un après" l'autre, 6+6
1260 Et toujours, à jamais, sans qu'il cesse un moment 6+6
         D'emplir le jour, la nuit,l'éther, le firmament, 6+6
         Sans qu'aucun autre bruit l'interrompe et s'y mêle, 6+6
         Le nom infini sort de la bouche éternelle ! 6+6
[VIII]
UNE AUTRE VOIX
         Est-ce que, voyageur fatal, tu prémédites 6+6
1265 Des actions de rêve étranges et maudites, 6+6
         D'aller, de forcer l'Ombre, et fouillant, et bravant, 6+6
         De t'enfoncer plus loin que les ailes du vent ? 6+6
         Dis. Parle. Oh ! les songeurs ont une sombre envie 6+6
         Ils voudraient tous avoir déjà franchi la vie, 6+6
1270 Pour connaître, pour être ailleurs, pour voir plus loin. 6+6
         Pour eux, vivre est l'Obstacle et savoir le besoin. 6+6
         En attendant la tombe, ils s'en vont aux nuées, 6+6
         Par les rêves de l'homme en bas continuées, 6+6
         Aux vents, aux monts ; aux lieux déserts, aux lieux secrets, 6+6
1275 À tout ce qui contient de l'abîme, forêts, 6+6
         Antres, écueils des mers, nids d'où tombe la plume, 6+6
         À la, fleur qui s'entr'ouvre, à l'astre qui s'allume, 6+6
         A tout ce qui voit l'ombre et tremble sur le bord, 6+6
         Désaltérer leur soif lugubre de la mort. 6+6
1280 As-tu donc aussi, toi, cette soif surhumaine ? 6+6
         Veux-tu voir ? Est-ce là, passant, ce qui t'amène ? 6+6
         Sois tranquille, homme. Attends : Cela finit toujours 6+6
         Par s'ouvrir devant toi, pauvre ombre aux instants courts. 6+6
         Le mystère, à présent sans clef, sans déchirure, 6+6
1285 Clos, fermé par la nuit, la sinistre serrure, 6+6
         T'apparaît, recouvrant on ne sait quel écrou, 6+6
         Barré, farouche, ayant tout l'azur pour verrou ; 6+6
         Ton cadavre en tombant défonce cette porte. 6+6
         Le ciel noir plie et s'ouvre au, poids de la chair morte. 6+6
1290 L'homme entre enfin au gouffre exécrable ou béni. 6+6
         Par la fente que fait la mort à l'infini. 6+6
         Attends donc cette mort qui fait l'âme complète, 6+6
         La pénétration de Dieu dans ton squelette, 6+6
         Les astres, plus nombreux, quand l'homme n'est pas noir, 6+6
1295 Dans les plis du linceul que dans les plis du soir ; 6+6
         Attends l'ascension suprême de la chute ; 6+6
         Attends la fin du songe, homme, et de la minute. 6+6
         Cette explication qu'on nomme éternité. 6+6
         Tout ce que tu peux faire en ton humanité, 6+6
1300 — Écoute, — dans ta chair, homme, dans ta bassesse, 6+6
         C'est de chercher, partout, de contempler sans cesse, 6+6
         De loin, de près, avec ton cœur et ta raison, 6+6
         Le trépas qui jamais ne manque à l'horizon, 6+6
         C'est d'observer toujours, à travers ta souffrance, 6+6
1305 Ce visage sinistre et noir de l'espérance, 6+6
         Homme, et de ne jamais quitter des yeux la mort, 6+6
         Et de vivre tourné, comme l'aiguille au nord, 6+6
         Vers ce but de-ta route ; ô pauvre âme asservie ! 6+6
         La mort est la veilleuse étrange de la vie, 6+6
1310 La lueur allumée au sommet du destin. 6+6
         Rougeur du soir ayant des blancheurs de matin, 6+6
         Elle fait apparaître à sa clarté des rives, 6+6
         Des cieux toute l'énigme en pâles perspectives, 6+6
         Les cimes des flots d'ombre au fond des gouffres noirs, 6+6
1315 Et le bien et le mal, mystérieux miroirs ; 6+6
         Vivante, incorruptible, égale, elle prolonge 6+6
         A travers l'apparence, et la brume, et le songe, 6+6
         Et tout le faux dont l'être éperdu fait l'essai, 6+6
         Une lumière intègre et terrible de vrai ; 6+6
1320 Elle montre la vie ; elle met en saillie 6+6
         Tous ces masques, amour, haine, raison, folie, 6+6
         Qui flottent dans le vent pêle-mêle, et qui vont ; 6+6
         Elle blêmit le bord du sans fin, du sans fond 6+6
         D'où l'on ne revient pas avec la même forme ; 6+6
1325 Elle jette un rayon sur une entrée énorme, 6+6
         Effleure ces rondeurs, ciel, globe, crâne nu, 6+6
         Et, tranquille ; avertit, de quoi ? de l'inconnu. 6+6
         Elle éclaire un port vague où l'on se réfugie. 6+6
         On voit sur l'infini cette sombre vigie. 6+6
         Donc, attends.
1330 Autrement, sache, qui que tu sois, 6+6
         Qu'un voyage en cette ombre est un lugubre choix ; 6+6
         Le vertige saisit les ; noirs plongeurs tenaces 6+6
         Qui du-grand ciel farouche affrontent les menaces ; 6+6
         L'immobile infini, fait un nain du géant. 6+6
1335 Avant d'aller plus loin, regarde ton néant. 6+6
         Car tu ne pourras, pas, quelle que soit ta course, 6+6
         Aborder l'inconnu, l'origine, la source, 6+6
         Le lieu fatal où tout s'explique et se rejoint, 6+6
         Car tu n'entreras-point, car tu n'atteindras point, 6+6
1340 Car, l'océan de nuit, de bitume et de soufre, 6+6
         Jamais tu ne pourras le franchir, car, le gouffre, 6+6
         Tu ne le vaincras pas, quand même tu serais 6+6
         Une espèce d'esprit des monts et des forêts, 6+6
         Un cœur sentant en soi la nature bruire ; 6+6
1345 Un homme traversé par une énorme lyre ! 6+6
         Quand même tu serais une âme aux yeux ardents 6+6
         Dont la fauve pensée a pris le mors aux dents, 6+6
         Et qui, dans la caverne où le trépas seul entre, 6+6
         Fuit, terrible, aspirant tous les souffles de l'antre ! 6+6
1350 Quand même tu serais un de ces mages fiers 6+6
         Que nous voyons parfois, blêmes passants des airs, 6+6
         Se ruer dans le gouffre où, comme eux, tu te plonges, 6+6
         Pâles, les poings crispés aux rênes de leurs songes, 6+6
         Se penchant, se dressant, lâchant et retenant 6+6
1355 On ne sait quoi d'obscur, d'envolé, de tonnant, 6+6
         Regardant, dispersant leurs prunelles livides, 6+6
         Comme s'ils conduisaient dans l'ombre-à grandes guides 6+6
         A travers l'éther vague et le tourbillon fou, 6+6
         Dans la brume, au hasard, devant eux, n'importe où, 6+6
1360 Peut-être vers la nuit, peut-être vers la cime, 6+6
         Un char que, traîneraient, avec-un bruit d'abîme, 6+6
         Croupes sombres, fuyant, s'abaissant, s'élevant ; 6+6
         Six cents chevaux d'éclair, de nuée et de vent ! 6+6
[IX]
UNE AUTRE VOIX
         Te figures-tu donc être, par aventure, 6+6
1365 Autre chose qu'un point dans l'aveugle-nature ? 6+6
         Toi, l'homme, cendre et chair, te persuades-tu 6+6
         Que d'une fonction l'ombre t'a revêtu ? 6+6
         Quel droit te crois-tu donc à chercher, à poursuivre, 6+6
         A saisir ce qui peut exister, durer, vivre, 6+6
1370 A surprendre, à connaître, à savoir, toi qui n'es 6+6
         Qu'une larve, et qui meurs aussitôt que tu nais ? 6+6
         J'admire ton néant inouï s'il suppose' 6+6
         Qu'il est par l'absolu compté pour quelque chose ! 6+6
         Quelle idée, ô songeur du songe humanité, 6+6
1375 As-tu de ton cerveau pour croire, en vérité, 6+6
         Qu'il peut prendre ou laisser une empreinte à l'abîme ? 6+6
         Ta pensée est abjecte ; étroite, folle, infime 6+6
         L'homme est de la fumée obscure qui descend. 6+6
         T'imagines-tu donc laisser trace ; ô passant ? 6+6
1380 Rêves-tu l'absolu comme ton fleuve Seine. 6+6
         Coulant entre les quais de ta ville malsaine, 6+6
         Recueillant les égouts de toutes tes maisons, 6+6
         Doctrines, volontés, illusions, raisons ; 6+6
         Ayant dans son courant, si quelqu'un te réclame, 6+6
1385 Quelque pont de Saint-Cloud où l'on repêche l'âme ? 6+6
         Crois-tu que cette eau vaste et sourde, Immensité, 6+6
         Ne t'enveloppe pas d'oubli, de cécité, 6+6
         De silence, et sanglote à ta chute, et soit triste ? 6+6
         Crois-tu que ta chimère en ce gouffre persiste, 6+6
1390 Qu'elle y garde sa forme, espoir, rêve, action ; 6+6
         Et qu'on retrouve, après ta disparition, 6+6
         Quelque chose de toi, ton cadavre ou ton ombre, 6+6
         Aux noirs filets flottants de l'éternité sombre ? 6+6
[X]
UNE AUTRE VOIX
         As-tu vu les penseurs s'en aller dans les cieux ? 6+6
1395 Les as-tu vus partir, hautains, séditieux, 6+6
         Jetant dans l'inconnu leur voix terrifiante, 6+6
         Espérant abuser de la nuit confiante, 6+6
         Méditant des larcins prodigieux, rêvant 6+6
         D'aller toujours plus loin et toujours plus avant, 6+6
1400 Se proposant d'atteindre à la source première, 6+6
         Au centre, au but ; de prendre ou l'ombre ou la lumière 6+6
         Ou l'être, et de saisir le météore au vol, 6+6
         Emportés comme Élie, ailés comme saint Paul, 6+6
         Et de trouver le fond, dût-on faire le vide, 6+6
1405 Dût-on escalader le mystère livide, 6+6
         L'obscurité, les cieux brumeux, les cieux vermeils, 6+6
         Avec effraction d'azurs et de soleils ! 6+6
         Les as-tu vus, fuyants, blanche robe du prêtre, 6+6
         Bras levés du devin, décroître et disparaître 6+6
1410 Dans la profondeur sourde où tout s'évanouit ? 6+6
         Parle ? et les as-tu vus devenir de la nuit ? 6+6
         Es-tu resté tremblant, cherchant leur trace vague ? 6+6
         Puis, regardant l'éther, les ténèbres, le vague, 6+6
         Passant les jours, les nuits, debout sur une tour, 6+6
1415 O songeur, as-tu vu ces hommes au retour ? 6+6
         Les as-tu vus de l'ombre énorme redescendre ? 6+6
         Et toi, l'obscur veilleur vêtu du sac de cendre, 6+6
         Te dressant au-devant de leur vol éperdu, 6+6
         Leur as-tu dit : — Eh bien ? — Et qu'ont-ils répondu, 6+6
1420 Ces noirs navigateurs sans navire et sans voiles ? 6+6
         Et qu'ont-ils rapporté, ces oiseleurs d'étoiles ? 6+6
         Ils n'ont rien rapporté que des fronts sans couleur 6+6
         Où rien n'avait grandi, si ce n'est la pâleur. 6+6
         Tous sont hagards après cette aventure étrange ; 6+6
1425 Songeur ! tous ont, empreints au front, des ongles d'ange, 6+6
         Tous ont dans le regard comme un songe qui fuit, 6+6
         Tous ont l'air monstrueux en sortant de la nuit ! 6+6
         On en voit quelques-uns dont l'âme saigne et souffre, 6+6
         Portant de toutes parts les morsures du gouffre. 6+6
[XI]
UNE AUTRE VOIX
1430 Les monts sont vieux ; cent fois et cent fois séculaires, 6+6
         Muets, drapés de nuit sous leurs manteaux polaires, 6+6
         Leur âge monstrueux épouvante l'esprit ; 6+6
         Sur leur front ténébreux tout l'abîme est écrit ; 6+6
         Une neige de jours a neigé sur leur tête ; 6+6
1435 Le temps est un morceau de leur masse ; leur faîte, 6+6
         De loin morne profil qui s'efface de près, 6+6
         Livre au vent une barbe épaisse de forêts ; 6+6
         Ils ont vu tous les deuils, toutes les défaillances, 6+6
         Toutes les morts passer autour de leurs silences ; 6+6
1440 Ils ont vu s'écrouler des mondes dans le puits 6+6
         De l'horreur infinie et sourde ; ils ont depuis 6+6
         Bien des millions d'ans la lassitude d'être ; 6+6
         Eh bien, sur leurs noirs flancs décrépits, le vent traître, 6+6
         L'orage furieux, l'éclair fauve, ce ver 6+6
1445 Qui serpente dans l'ombre immense de l'hiver, 6+6
         L'ouragan qui, farouche, aux grands sommets essuie 6+6
         Sa chevelure d'air, de tempête et de pluie, 6+6
         L'aquilon qui revient quand on croit qu'il s'enfuit, 6+6
         La grêle, et l'avalanche, et la trombe, et le bruit, 6+6
1450 Toutes les visions des affreuses nuées, 6+6
         La tourmente et ses chocs, la bise et ses huées, 6+6
         S'acharnent ; et ne font, sous leurs dais de brouillards, 6+6
         Pas même remuer ces effrayants vieillards. 6+6
         Sois comme eux : si tu vas dans l'espace terrible, 6+6
1455 Ne chancelle pas, homme ; et garde un calme horrible. 6+6
[XII]
[AUTRES VOIX]
         Remonte aux premiers jours de ton globe ; voilà 6+6
         Une muraille ; elle est prodigieuse ; elle a 6+6
         Dix mille pieds de haut, et de largeur dix lieues. 6+6
         Falaise, alluvion, dans les profondeurs bleues 6+6
1460 Ce haut boulevard monte, altier ; froid, surprenant, 6+6
         Et d'une mer à l'autre il barre un continent : 6+6
         Vaste géométrie, on dirait que l'équerre ; 6+6
         Assise par assise, a fait ce mont calcaire, 6+6
         Et que, forgeant l'espace, on ne sait quels marteaux 6+6
1465 L'un sur l'autre ont cloué ses plans horizontaux. 6+6
         L'escarpement à pic montre en bandes étroites 6+6
         Ses couches s'allongeant fermes, égales, droites, 6+6
         Rides profondes, plis de ce front de la nuit. 6+6
         Contre ce mur se heurte et flotte et roule, et fuit 6+6
1470 Ce que chaque saison pêle-mêle charrie. 6+6
         Ce massif colossal de la maçonnerie 6+6
         Terrible, que construit et détruit l'élément, 6+6
         Semble un coffre de pierre immense renfermant 6+6
         Les archives d'une âpre et sombre catastrophe, 6+6
1475 Et tout un monde mort ployé comme une étoffe, 6+6
         Avec ses fleurs, ses champs, ses rocs boisés ou nus, 6+6
         Et ses fourmillements de monstres inconnus. 6+6
         Dans des millions d'ans, ses pierres ruinées, 6+6
         Ses moellons croulants seront les Pyrénées. 6+6
1480 En attendant, vois : large, auguste, encombrant l'air, 6+6
         Il est encor tout neuf, comme bâti d'hier ; 6+6
         Rien n'ébrèche sa ligne entière et régulière ; 6+6
         Et son sommet correct semble une seule pierre 6+6
         Plate comme le toit d'un palais d'orient ; 6+6
1485 Le matin et le soir, en se contrariant, 6+6
         Font de cette muraille épouvantable et sombre 6+6
         Tantôt un banc d'aurore et tantôt un bloc d'ombre. 6+6
         Et fais attention a présent : — l'air s'émeut ; 6+6
         Voici que sur le haut, du mur géant, il pleut. 6+6
1490 La pluie erre et s'en va, par le vent emportée ; 6+6
         Mais une goutte d'eau sur le faîte est restée. 6+6
         Le lendemain, la brume, humide et blanc rideau, 6+6
         Revient ; il pleut encore ; une autre goutte d'eau 6+6
         S'ajoute à la première ; et ; sous cette :rosée, 6+6
1495 Une vasque s'ébauche, et la pierre est creusée. 6+6
         Désormais sur ce point l'eau va s'obstiner. Vois ; 6+6
         Il pleut ; et l'on entend comme une triste voix ; 6+6
         Peut-être est-ce un démon sous la roche, qui grince 6+6
         De sentir l'eau plus forte et la pierre plus mince. 6+6
1500 Il pleut, il pleut, il pleut ; janvier lugubre et mort 6+6
         Passe avec l'ombre, il pleut ; la goutte tombe, mord, 6+6
         Et creuse ; avril arrive et rapporte la nue, 6+6
         Il pleut ; la goutte d'eau, féroce, continue ; 6+6
         Et la première assise est percée ; et déjà 6+6
1505 La deuxième, qu'en vain le granit protégea, 6+6
         Est atteinte ; et la goutte, implacable, acharnée, 6+6
         Qui dépense le siècle aussi bien que l'année, 6+6
         Revient, et plonge, et troue et mine, dur foret, 6+6
         Et le dedans du mont, formidable, apparaît, 6+6
1510 Zone à zone, et voilà que, là-haut, l'aube éclaire, 6+6
         La goutte étant sphérique, un bassin circulaire. 6+6
         Un étang que le ciel dore, azure, rougit, 6+6
         Sur le plateau désert s'étale et s'élargit. 6+6
         La goutte d'eau revient, revient, revient encore, 6+6
1515 Et tombe opiniâtre, et se fait dès l'aurore 6+6
         Rapporter par le vent qui, la nuit, l'enleva, 6+6
         Et fait ses volontés dans la montagne, et va, 6+6
         Vient, soumettant le marbre à ses lois triomphantes, 6+6
         Et passe entre deux plans, et glisse entre deux fentes, 6+6
1520 Et démolit et sculpte, infatigable main. 6+6
         Urne hier, aujourd'hui réservoir, lac demain, 6+6
         L'œuvre augmente et s'enfonce, et l'œil qui veut la suivre 6+6
         Croit voir un-trou qu'un ver fait aux pages d'un livre. 6+6
         Penche-toi : devant nous, comme si nous rêvions, 6+6
1525 Forant ce monstrueux monceau d'alluvions, 6+6
         D'une lame percée allant à l'autre lame, 6+6
         Obéissant au poids qui d'en bas la réclame, 6+6
         Hydre outil, vilbrequin ; pioche, trompe, suçoir, 6+6
         Commençant le matin, recommençant le soir, 6+6
1530 Descendant l'escalier de l'épaisseur des couches, 6+6
         Polissant leurs largeurs en murailles farouches, 6+6
         Élargissant le haut, baissant l'âpre fond noir, 6+6
         Évasant et fouillant sans cesse l'entonnoir, 6+6
         Cognant partout, toujours, hiver, printemps, automne, 6+6
1535 Son petit marteau sombre, effrayant, monotone, 6+6
         Usant le mont, coupant le roc, sciant le grès, 6+6
         Complétant sa ruine et faisant son progrès, 6+6
         Et profitant d'un creux pour creuser davantage, 6+6
         Et d'une argile-à l'autre, et d'étage en étage, 6+6
1540 Du haut en bas, de bloc en bloc, de banc en banc, 6+6
         Errant, roulant, brisant, sapant, taillant, courbant, 6+6
         La goutte d'eau travaille, et, terrible ouvrière, 6+6
         Tord en cercles profonds l'énorme fondrière. 6+6
         Le vaste mont, battu des aquilons sifflants, 6+6
1545 Frémit de voir creuser dans ses ténébreux flancs 6+6
         Ce puits prodigieux par ette vrille infime, 6+6
         Et de sentir l'atome en lui créer l'abîme. 6+6
         Sur ce qui s'édifie et ce qui se détruit, 6+6
         Laissons rouler du temps, du gouffre et de la nuit. 6+6
         Et maintenant regarde :
1550 Un cirque ! un hippodrome, 6+6
         Un théâtre où Stamboul, Tyr, Memphis, Londres, Rome, 6+6
         Avec leurs millions d'hommes pourraient s'asseoir, 6+6
         Où Paris flotterait comme un essaim du soir ! 6+6
         Gavarnie ! un miracle ! un rêve !
         Architectures 6+6
1555 Sans constructeurs connus, sans noms, sans signatures, 6+6
         Qui dans l'obscurité gardez votre secret, 6+6
         Arches, temples qu'Aaron ou Moïse sacrait, 6+6
         O champ clos de Tarquin où trois-cent milles têtes 6+6
         Fourmillaient, où l'Atlas hideux vidait ses bêtes, 6+6
1560 Casbahs, At-meïdans, tours, Kremlins, Rhamséions, 6+6
         Où nous, spectres, venons, où nous nous asseyons, 6+6
         Panthéons, parthénons, cathédrales qu'ont faites 6+6
         De puissants charpentiers aux âmes de prophètes, 6+6
         Monts creusés en pagode où vivent des airains, 6+6
1565 Aux plafonds monstrueux, sombres ciels souterrains, 6+6
         Cirques, stades, Élis, Thèbe, arènes de Nîmes ; 6+6
         Noirs monuments, géants, témoins, grands anonymes, 6+6
         Vous n'êtes rien, palais, dômes, temples, tombeaux, 6+6
         Devant ce colysée inouï du chaos ! 6+6
1570 Vois : l'homme fait ici le bruit de l'éphémère : 6+6
         C'est l'apparition, l'énigme, la chimère 6+6
         Taillée à pans coupés et tirée au cordeau. 6+6
         L'aube est sur le fronton comme un sacré bandeau, 6+6
         Et cette énormité songe, auguste et tranquille. 6+6
1575 Morceau d'Olympe ; reste étrange d'une ville 6+6
         De l'infini, qu'un être inconnu démembra ; 6+6
         Cour des lions d'un vague et sinistre Alhambra ; 6+6
         Gageure de Dédale et de Titan ; démence 6+6
         Du compas ivre et roi dans la montagne immense ; 6+6
1580 Stupeur du voyageur qui suspend son chemin ; 6+6
         Exagération du monument humain. 6+6
         Jusqu'à la vision, jusqu'à l'apothéose ; 6+6
         Monde qui n'est pas l'homme et qui n'est plus la chose ; 6+6
         Entrée inexprimable et sombre du granit 6+6
1585 Dans le rêve, où la pierre en prodige finit 6+6
         Problème ; précipice édifice ; sculpture 6+6
         Du mystère ; œuvre d'art de la fauve nature ; 6+6
         Construction que nie et que voit la raison, 6+6
         Et qu'achève, au delà du terrestre horizon ; 6+6
1590 Sur le mur de la nuit, la fresque de L'abîme ; 6+6
         C'est Vignole à la base et l'éclair sur la cime. 6+6
         C'est le spectre de tout ce que l'homme bâtit, 6+6
         Terrible, raillant l'homme, et le faisant petit. 6+6
         La grande pyramide ici serait la borne. 6+6
1595 Où le taureau courbé vient aiguiser sa corne, 6+6
         Et tu demanderais : quel est donc ce caillou ? 6+6
         Plante dans le pavé du cirque d'Arle un clou, 6+6
         Et ce clou jettera dans l'herbe qui se fane 6+6
         La même ombre qu'ici la colonne trajane. 6+6
1600 Quel joueur gigantesque a laissé là ce dé ? 6+6
         Un mont dort dans un angle, un autre est accoudé 6+6
         Et la brume à son cou s'enfle et pend comme un goître. 6+6
         Vois croître vers la cime et vers le bas décroître, 6+6
         Écaillant de lichens leurs lourds granits vermeils, 6+6
1605 Ces grands cercles de bancs superposés, pareils 6+6
         A des boas roulés l'un au-dessus de l'autre. 6+6
         Avec on ne sait quelle attitude d'apôtre, 6+6
         Un rocher rêve au seuil, et, le long des degrés, 6+6
         D'autres blocs stupéfaits, voilés, désespérés, 6+6
1610 Semblent des Niobés, des Rachels, des Hécubes. 6+6
         Vois ces pavés ; le moindre a dix mille pieds cubes. 6+6
         La forme est simple, c'est le cirque ; mais le mur, 6+6
         A force de grandeur et de vie, est obscur ; 6+6
         Qu'est-ce que c'est qu'un mur vertical, rouillé, fruste, 6+6
1615 Où, comme un bas-relief, le glacier blanc s'incruste ? 6+6
         Des albâtres, des gneiss, des porphyres caducs 6+6
         Mêlent à ses créneaux des arches d'aqueducs, 6+6
         Et là-bas la vapeur sous des frontons estompe 6+6
         Des éléphants portant des blocs, baissant leur trompe ; 6+6
1620 Ces tours sont les piliers angulaires ; de quoi— ? 6+6
         Du vide, de l'éther, du souffle, de l'effroi. 6+6
         L'impossible est ici debout ; l'aigle seul brave 6+6
         Cette incommensurable et farouche architrave. 6+6
         Comme, lorsque la terre a tremblé, sont confus 6+6
1625 Dans l'herbe, les claveaux, les chapiteaux, les fûts, 6+6
         Tout se mêle, l'art grec avec l'art syriaque. 6+6
         Sous les portes croupit l'ombre hypocondriaque. 6+6
         Vois : tours où l'on dirait que chante Beethoven, 6+6
         Pilône, imposte, cippe, obélisque, peulven, 6+6
1630 Tout en foule apparaît ; soubassements, balustres 6+6
         Où l'eau nacrée étale au jour ses vagues lustres ; 6+6
         Crevasses où pourraient tenir des bataillons ; 6+6
         Sur les parois des creux pareils à ces sillons 6+6
         Qu'aux temps diluviens faisaient aux seuils des antres 6+6
1635 Et dans les grands roseaux des passages de ventres ; 6+6
         Là, des courbes, des arcs, des dômes ; par endroits 6+6
         Des murs carrés, des plans égaux, des angles droits ; 6+6
         Partout la symétrie inconcevable et sûre ; 6+6
         Des gradins dont on semble avoir pris la mesure 6+6
1640 Aux angles des genoux des archanges assis ! 6+6
         Des pinacles géants portent des oasis ; 6+6
         Ordre et gouffre ; les pins semblent sous les arcades 6+6
         L'herbe ; et les arcs-en-ciel s'envolent des cascades. 6+6
         Tout est cyclopéen, vaste, stupéfiant ; 6+6
1645 Le bord fait reculer le chamois défiant ; 6+6
         L'édifice, étageant ses marches que l'œil compte ; 6+6
         Blanchit de plus en plus à mesure qu'il monte, 6+6
         Et, de tous les reflets de l'heure s'empourprant, 6+6
         Passe du roc calcaire au marbre pur, et prend, 6+6
1650 Comme pour consacrer sa forme solennelle, 6+6
         Sa dernière corniche à la neige éternelle 6+6
         Combien a-t-il de haut ? demande au ciel profond, 6+6
         Au vent, à l'avalanche, aux vols d'oiseaux qui vont, 6+6
         Aux douze chutes d'eau que l'ombre entend se plaindre 6+6
1655 Dans cet épouvantable et tournoyant cylindre, 6+6
         Aux gaves, épuisés, d'écume et de combats, 6+6
         Qui s'écroulent ; torrent en haut, fumée en bas ! 6+6
         Piranèse effaré, maçon d'apocalypses, 6+6
         Seul comprendrait ce nœud d'angles, d'orbes, d'ellipses ; 6+6
1660 Pourtant l'œil peut encore en mesurer, le jour, 6+6
         La forme inexprimable et l'effrayant contour, 6+6
         Mais sitôt qu'effaçant le bord, le fond, le centre, 6+6
         Le soir dans l'édifice ainsi qu'un brouillard entre, 6+6
         La forme disparaît ; c'est sous le firmament. 6+6
1665 Une espèce d'étrange et morne entassement 6+6
         De brèches, dé frontons, de cavernes, de porches 6+6
         Où les astres :hagards tremblent comme des torches, 6+6
         Et, dans on ne sait quel cintre démesuré, 6+6
         De l'étoilé qui flotte avec de l'azuré. 6+6
1670 Entre encor plus avant dans la chose géante : 6+6
         Ce cirque, ce bassin, embouchure béante, 6+6
         Imprime un mouvement de roue à l'aquilon, 6+6
         Et fait de tout le vent qui passe un tourbillon ; 6+6
         La bise habite :là, traître et battant de l'aile, 6+6
1675 Et la trombe y tournoie en spirale éternelle. 6+6
         Embûche formidable à prendre l'ouragan ! 6+6
         Le précipice s'ouvre en gueule de volcan, 6+6
         Et malheur au nuage errant qui se hasarde 6+6
         A venir regarder par quelque âpre lézarde ! 6+6
1680 Sitôt qu'il y pénètre, il ne-peut-plus sortir ; 6+6
         Il a beau reculer, trembler, se repentir, 6+6
         Le tourbillon le tient : C'est fini. Le nuage 6+6
         Lutte, bat le courant comme un homme qui nage ; 6+6
         Il roule. Il est saisi ! Vois, entends-le gronder. 6+6
1685 Il fait de vains efforts, il cherche à s'évader ; 6+6
         On dirait que le gouffre implacable le raille ; 6+6
         Il monte, il redescend ; le long de la muraille, 6+6
         Fauve, il quête une issue, un soupirail, un trou ; 6+6
         Étreint par la rafale, égaré, fuyant, fou, 6+6
1690 Il vomit ses grêlons, crache sa pluie, et crible 6+6
         D'aveugles coups d'éclair l'escarpement terrible ; 6+6
         Et le vieux mont s'émeut, car les rocs convulsifs 6+6
         Tremblent quand, s'accrochant aux pitons, aux récifs, 6+6
         Du haut de l'azur calme où toujours elle rôde, 6+6
1695 Libre et sans soupçonner l'immensité de fraude, 6+6
         A ce sombre entonnoir trébuchant brusquement, 6+6
         Et de son épouvante et de son hurlement 6+6
         ébranlant la paroi, les tours, la plate-forme, 6+6
         La tempête, ce loup, tombe en ce piège énorme ! 6+6
1700 Voisinage effrayant pour les arbres, tordus 6+6
         Par le vent ou roulés dans l'abîme, éperdus ! 6+6
         Du brin d'herbe au rocher, du chêne à la broussaille, 6+6
         Tout l'horizon autour du cirque noir tressaille, 6+6
         Le gave a peur, le pic, par l'orage mouillé, 6+6
1705 A le frisson dans l'ombre, et le pâtre éveillé, 6+6
         Pâle, écoute, et, parmi les sapins centenaires, 6+6
         Entend rugir la nuit cette fosse aux tonnerres ! 6+6
         Et ce cirque qui met, au lieu de loups et d'ours, 6+6
         Les ouragans aux fers dans ses cabanons sourds, 6+6
1710 Ce large amphithéâtre au mur inaccessible, 6+6
         Cet édifice fou, redoutable, impossible, 6+6
         Fait a l'esprit, et même au delà des titans, 6+6
         Rêver de tels combats et de tels combattants 6+6
         Qu'on le croirait bâti, qui sait ? pour la mêlée 6+6
1715 Des hydres que d'en bas la terre humble et troublée 6+6
         Entrevoit dans l'horreur du taillis sidéral ; 6+6
         Qu'il semble en ce champ clos étrange et sépulcral, 6+6
         Que, sous cette splendide et sublime falaise, 6+6
         Les constellations pourraient se tordre à l'aise ; 6+6
1720 Et que, dans cette arène inouïe, on a peur 6+6
         Parfois d'y voir descendre à travers la vapeur, 6+6
         Pour s'entre-dévorer, les bêtes des étoiles ; 6+6
         Et d'entendre lutter, là, sous de sombres voiles, 6+6
         Et hurler et rugir le taureau, monstre ailé, 6+6
1725 L'effrayant capricorne aux nuages mêlé, 6+6
         Le lion flamboyant, tout semé d'yeux funèbres, 6+6
         Bâillant de la lumière et mâchant des ténèbres, 6+6
         Le scorpion tenant dans ses pattes le soir, 6+6
         Et, se ruant sur tous, le sagittaire noir, 6+6
1730 Ce chasseur au carquois rempli de météores, 6+6
         Dont par moments on voit, ainsi que des aurores 6+6
         Qui passent et s'en vont et qu'un sillon d'or suit, 6+6
         Les flèches d'astres luire et tomber dans la nuit ! 6+6
         Immensité ! l'esprit frissonne. Quel Vitruve 6+6
1735 A bâti ce vertige et creusé cette cuve ? 6+6
         Quel Scopas, quel Sostrate ou quel Eutinopus 6+6
         A construit cet attique avec des monts rompus ? 6+6
         Quel Phidias du ciel a fait à sa stature 6+6
         L'âpre sérénité de cette architecture ? 6+6
1740 Qui forgea les crampons ? qui broya les ciments ? 6+6
         O nature, qui donc à ces escarpements 6+6
         A lié les torrents, ces chevaux dont les queues 6+6
         Pendent en crins d'argent dans les cascades bleues ? 6+6
         Du haut de quel zénith tomba le fil à plomb ? 6+6
1745 Qui mesura, toisa ; régla ; tailla ? le long 6+6
         De quel mur idéal a-t-on tracé l'épure ? 6+6
         De quelle région de la vision pure 6+6
         Est sorti le rêveur de ce rêve inouï ? 6+6
         Quel cyclope savant de l'âge évanoui, 6+6
1750 Quel être monstrueux, plus grand que les idées ; 6+6
         A pris un compas haut de cent mille coudées, 6+6
         Et, le tournant d'un doigt prodigieux et sûr, 6+6
         A tracé ce grand cercle au niveau de l'azur, 6+6
         Rondeur sinistre ayant le gouffre pour fenêtre, 6+6
1755 Puits qui, lorsque le soir le noircit, pourrait être 6+6
         La coupe d'ombre énorme où vient boire la-nuit ? 6+6
         Aux temps où, rien n'étant complètement construit, 6+6
         Du chaos encor proche on sentait le mélange, 6+6
         Quand la montagne était encore un tas de-fange ; 6+6
1760 Quelque étrange géant, fils de Cham ou de Bel, 6+6
         A-t-il pris brusquement et retourné Babel, 6+6
         Et l'a-t-il appuyée à ce mont, comme on scelle. 6+6
         Un cachet sur la cire ardente qui ruisselle, 6+6
         De sorte que, léguant, dans le mont affaissé ; 6+6
1765 Sa forme renversée au trou qu'elle a laissé, 6+6
         La tour s'est dans le roc imprimée en citerne, 6+6
         Avec sa rampe où l'ombre après le jour alterne, 6+6
         Et ses escaliers noirs et ses étages ronds ; 6+6
         Et ses portails : s'ouvrant en bouches de clairons 6+6
1770 Si bien que maintenant l'œil voit ce moule horrible, 6+6
         Et le creux dont Babel fut le relief terrible ! 6+6
         L'auteur, je te l'ai dit ; c'est l'atome ; l'auteur, 6+6
         C'est ce fil brun rayant l'azur sur la hauteur, 6+6
         C'est un peu de brouillard d'où tombe un peu de pluie, 6+6
1775 C'est le grain de cristal qu'un souffle tiède essuie, 6+6
         C'est, au jour ou dans l'ombre, au matin comme au soir, 6+6
         La molécule d'eau qui coule du ciel noir, 6+6
         C'est la larme échappée aux cils de la nuée ; 6+6
         C'est ce qui tremble au bout de l'herbe remuée, 6+6
1780 Ce qui n'a pas de nom, ce qui ressemble aux pleurs ; 6+6
         C'est ce que la lumière, en traversant, les fleurs, 6+6
         Prend et roule en son vol sans en être chargée, 6+6
         Ce qu'un petit oiseau boit dans une gorgée ! 6+6
         Oui ; ce cirque et ses tours, édifice sacré 6+6
1785 Où le drapeau d'azur du gouffre est arboré, 6+6
         Ce théâtre où le vent combat la trombe enfuie, 6+6
         Voilà ce qu'a construit un atome de pluie. 6+6
         Quel besoin as-tu donc d'un Vishnou, d'un Allah, 6+6
         D'un Bouddha, d'un Ammon cornu, pour tout cela ? 6+6
1790 Pourquoi sortir du cercle où le réel t'enferme ? 6+6
         A quoi bon détrôner l'élément et le germe ? 6+6
         Pourquoi donc à la chose ôter sa mission ? 6+6
         Pourquoi forcer l'atome a l'abdication ? 6+6
         Pourquoi destituer, homme, le grain de sable ? 6+6
1795 Quelqu'un qui dise moi t'est-il indispensable ? 6+6
         Tu mets en haut de tout un pronom personnel ! 6+6
         Quelle rage as-tu donc d'un faiseur éternel ? 6+6
         Ne peux-tu faire un pas sans un Très-Haut quelconque ? 6+6
         L'océan se va-t-il ruer hors de sa conque, 6+6
1800 Tout mordre et tout ronger si ton Zéus n'est là 6+6
         Pour le saisir aux crins et mettre le holà ? 6+6
         Tout n'est-il qu'une grotte à loger ce druide ? 6+6
         Crois-tu que le solide étreindra le fluide, 6+6
         Que la mer manquera d'onde et de gonflement, 6+6
1805 Que le soleil fuira, s'éteignant et fumant, 6+6
         Que le germe oubliera le secret de la vie, 6+6
         Que la terre prendra la route qui dévie, 6+6
         Ou que la lune va perdre un de ses quartiers, 6+6
         Si tu n'as dans un coin, pilant dans les mortiers, 6+6
1810 Forgeant, créant, sculptant les os, broyant les poudres, 6+6
         Un fantôme forgé d'étoiles et de foudres ? 6+6
         Dis, sans cet arrangeur, vivant, perpétuel, 6+6
         Soulignant ce qu'il faut changer au rituel, 6+6
         Dont tu doutes, songeur, pendant que tu l'implores, 6+6
1815 Les lys pâliront-ils sur les robes des flores, 6+6
         Les violettes, dis, perdront-elles la clé 6+6
         De la boîte aux parfums dans l'herbe et dans le blé ? 6+6
         Entre l'ombre passée et la flamme future, 6+6
         Dis, l'homme sera-t-il, en sa sombre aventure, 6+6
1820 Englouti par hier ou détruit par demain, 6+6
         Si tu n'as, pour sauver le triste germe humain, 6+6
         Quelque Janus bifront, faisant face aux deux hydres ? 6+6
         La minute va donc figer dans les clepsydres, 6+6
         Le temps, cet ouvrier mystérieux qui court, 6+6
1825 Au cabestan du ciel va donc s'arrêter court, 6+6
         La lumière, l'aimant, la sève, l'atmosphère, 6+6
         Vont se déconcerter et ne savoir que faire, 6+6
         Tout le mouvement va s'interrompre transi 6+6
         Si ton Brahma ne vient leur crier par ici ! 6+6
1830 Avril a-t-il besoin d'un mot d'ordre ? Un tonnerre 6+6
         Est-il un frissonnant et noir fonctionnaire 6+6
         Attendant que quelqu'un lui fixe son emploi ? 6+6
         Faut-il donc un veilleur toujours présent, sans quoi 6+6
         Les astres manqueraient les heures des aurores ? 6+6
1835 Le monde est une tour pleine de bruits sonores ; 6+6
         Faut-il un horloger derrière le cadran, 6+6
         Réglant les poids dans l'ombre et tant de fois par an, 6+6
         Mettant de l'ordre au ciel, versant l'huile aux rouages 6+6
         Des globes, des saisons, des vents et des nuages ; 6+6
1840 Disant : Vesper, Vénus, rentrez ! sors, Jupiter ! 6+6
         Donnant à chaque sphère à son tour dans l'éther 6+6
         Ou la note qui chante, ou la note qui prie, 6+6
         Et remontant la vaste et sombre sonnerie ? 6+6
         Prends-tu pour des pantins et pour des jacquemards 6+6
1845 Orion, Sirius, Vesta, Saturne et Mars ? 6+6
         Et la création est-elle une fontaine 6+6
         A mécanique ainsi que la Samaritaine ? 6+6
         As-tu donc peur de voir le monde aller tout seul ? 6+6
         Faut-il que la forêt dise : — Père, un tilleul ! 6+6
1850 Un chêne ! des sapins ! donnez-moi de la mousse 6+6
         Pour que le bruit du vent dans mes antres s'émousse ! 6+6
         Quoi ! cet échange vaste et saint d'attraction, 6+6
         Ce flux et ce reflux de la création 6+6
         Qui jette dehors l'être et sans fin le résorbe, 6+6
1855 L'univers, ne peut-il rouler, cercle, flamme, orbe, 6+6
         Sans que ta terreur crie : il nous fait des étais ! 6+6
         Sans que l'homme, appelant à l'aide Teutatès, 6+6
         Irmensul, Bhagavan, Chronos, Théos, échine 6+6
         Un travailleur divin à tourner la machine ? 6+6
1860 Fais ce rêve, homme ! et marche où L'erreur te conduit. 6+6
         Quant à moi ; qui suis l'ombre et qui vais dans la nuit, 6+6
         Je n'accepterais pas, pour faire des prodiges, 6+6
         Pour creuser un puits sombre et l'emplir de vertiges, 6+6
         Pour soulever un monde, effroyable fardeau, 6+6
1865 L'échange de ton Dieu contre ma goutte d'eau. 6+6
         — Oui, mais la goutte d'eau, criai-je, qui l'a faite ? 6+6
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[XIII]
UNE AUTRE VOIX
         Swedenborg prit un jour la coupe de Platon, 6+6
         Et, pensif, s'en alla boire à l'azur terrible. 6+6
1870 Il entra sous le porche obscur de l'invisible 6+6
         Et disparut. Où donc alla-t-il ? Qui le sait ? 6+6
         Peut-être aux lieux sacrés où Socrate pensait, 6+6
         Où, dans l'ombre, effleuré de l'urne des Homères, 6+6
         Le vin de l'idéal sort du puits des chimères. 6+6
1875 Peut-être égara-t-il ses pas plus haut encor ; 6+6
         Jusqu'au gouffre inconnu, jusqu'aux pléiades d'or, 6+6
         Jusqu'au ruissellement des fontaines d'aurore, 6+6
         Jusqu'à l'ombre où l'on voit l'inexprimable éclore ; 6+6
         La sont les cuves : sève, esprit, immensité ; 6+6
1880 Là vit, abonde et croît la vigne de clarté 6+6
         Où l'on ne trouve pas un seul astre qui dorme, 6+6
         Où les créations font leur vendange énorme ; 6+6
         Où la grappe de vie à flots ruisselle, ayant 6+6
         La pierre du tombeau pour pressoir effrayant ; 6+6
1885 Là sont les infinis, la cause, le principe, 6+6
         L'être qui s'évapore en mondes, se dissipe 6+6
         En astres, et s'épanche en ciel démesuré : 6+6
         Il revint éperdu, chancelant, effaré, 6+6
         Ployant sous la lueur farouche des étoiles ; 6+6
1890 Voyant l'homme à travers des épaisseurs de voiles 6+6
         Et de tremblants rideaux de lumière où, sans fin 6+6
         Multipliés ; flottaient l'ange et le séraphin ; 6+6
         Ayant dans son cerveau l'ombre et tous ses délires, 6+6
         De ses doigts écartés Cherchant de vagues lyres, 6+6
1895 Nu, bégayant l'abîme et balbutiant Dieu ; 6+6
         Rapportant cette joie étrange du ciel bleu 6+6
         Qui fait peur à la vie et trouble les fils d'Ève, 6+6
         Et laissant voir, ainsi que le monde du rêve, 6+6
         Dans de blêmes rayons tombés on ne sait d'où, 6+6
1900 Un paradis sinistre au fond de son œil fou. 6+6
         La raison l'attendait, grave, et lui dit : Ivrogne ! 6+6
         Esprit, fais ton sillon, homme, fais ta besogne. 6+6
         Ne va pas au delà. Cherche Dieu. Mais tiens-toi, 6+6
         Pour le voir, dans l'amour et non pas dans l'effroi. 6+6
L'OCÉAN D'EN HAUT
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
I
1905 Et je vis au-dessus de ma tête un point noir. 6+6
         Et ce point noir semblait une mouche du soir 6+6
         Volant à l'heure où, l'ombre à prier nous invite. 6+6
         Et, l'homme, quand il pense, étant ailé, j'eus vite, 6+6
         Franchi l'éther, qui s'ouvre à l'essor des esprits 6+6
1910 Et cette mouche était une chauve-souris. 6+6
         Et ce lugubre oiseau volait seul dans l'espace 6+6
         Et disait : — C'est énorme et hideux. Ce qui passe 6+6
         Devant mes yeux me fait trembler. C'est effrayant. 6+6
         Quand donc serai-je hors de l'ombre ? Et, me voyant, 6+6
         Il cria :
1915 Que veux-tu de moi, passant rapide ? 6+6
         Je regarde, éperdu, la matière stupide. 6+6
         Homme, écoute : je suis l'oiseau noir que trouva 6+6
         Démogorgon en Grece et dans l'Inde Shiva 6+6
         Je contemple l'horreur de la sombre nature. 6+6
1920 Homme, quel est le sens de l'affreuse aventure 6+6
         Qu'on appelle univers ? Je le cherche et j'ai peur. 6+6
         J'interroge ce bloc qui n'est qu'une vapeur ; 6+6
         J'observe l'infini monstrueux, et je scrute 6+6
         La taupe et le soleil, l'homme, l'arbre et la brute. 6+6
1925 Je suis triste. O passant, comprends-tu ce mot : Rien ! 6+6
         Ce qu'on nomme le mal est peut-être le bien. 6+6
         Quand un gouffre se comble, un autre puits se creuse. 6+6
         Tourment, volupté, rire et clameur douloureuse, 6+6
         Flux et reflux, le juste et l'injuste, le bon, 6+6
1930 Le mauvais, blanc et noir, diamant et charbon, 6+6
         Vrai, faux, pourpre et haillon, le carcan, l'auréole, 6+6
         Jour et nuit, vie et mort, oui, non ; navette folle 6+6
         Que pousse le hasard, tisserand de la nuit ! 6+6
         Connaît-on ce qui sert, et sait-on ce qui nuit ? 6+6
1935 Tout germe est un fléau, tout choc est un désastre ; 6+6
         La comète, brûlot des mondes, détruit l'astre ; 6+6
         Le même être est victime et bourreau tour à tour, 6+6
         Et pour le moucheron l'hirondelle est vautour. 6+6
         Les cailloux sont broyés par la bête de somme, 6+6
1940 L'âne paît le chardon, l'homme dévore l'homme, 6+6
         L'agneau broute la fleur, le loup broute l'agneau, 6+6
         Sombre chaîne éternelle où l'anneau mord l'anneau ! 6+6
         Et ce qu'on voit n'est rien ; les fils tuant les pères, 6+6
         Les requins, les Nérons, les Séjans, les vipères, 6+6
1945 Cela n'est que peu d'ombre et que peu de terreur ; 6+6
         L'infiniment petit contient la grande horreur ; 6+6
         L'atome est un bandit qui dévore l'atome ; 6+6
         L'araignée a sa toile et le ver son royaume ; 6+6
         Les fourmilières sont des Babels ; l'animal 6+6
1950 En se rapetissant se rapproche du mal ; 6+6
         Plus la force décroît, plus la bête est difforme ; 6+6
         Et, quand il les regarde avec son œil énorme, 6+6
         Homme, les gouttes d'eau font peur à l'océan ; 6+6
         La rosée en sa perle a Typhon et Satan ; 6+6
1955 Ils s'y tordent tous deux à jamais ; l'éphémère 6+6
         Est Moloch ; l'infusoire, effroyable chimère, 6+6
         Grince, et si le géant pouvait voir l'embryon, 6+6
         Le béhémoth fuirait devant le vibrion. 6+6
         Le Moindre grain de sable est un globe qui roule 6+6
1960 Traînant comme la terre une lugubre foule 6+6
         Qui s'abhorre et s'acharne et s'exècre, et sans fin 6+6
         Se dévore ; la haine est au fond de la faim. 6+6
         La sphère impereptible à la grande est pareille ; 6+6
         Et le songeur entend, quand, il penche l'oreille, 6+6
1965 Une rage tigresse et des cris léonins 6+6
         Rugir profondément dans ces univers nains. 6+6
         Toute gueule est un gouffre, et qui mange assassine. 6+6
         L'animal a sa griffe et l'arbre a sa racine ; 6+6
         Et la racine affreuse et pareille aux serpents 6+6
1970 Fait dans l'obscurité de sombres guet-apens ; 6+6
         Tout se tient et s'embrasse et s'étreint pour se mordre ; 6+6
         Un crime universel et monstrueux est l'ordre ; 6+6
         Tout être boit un sang immense, ruisselant 6+6
         De la création comme d'un vaste flanc. 6+6
1975 On lutte, on frappe, on blesse, on saigne, on souffre, on pleure. 6+6
         Tout ce que vous voyez est larve ; tout vous leurre, 6+6
         Et tout rapidement fond dans l'ombre ; car tout 6+6
         Tremble dans le mystère immense et se dissout ; 6+6
         La nuit reprend le spectre ainsi que l'eau la neige. 6+6
1980 La voix s'éteint avant d'avoir crié : Que sais-je ? 6+6
         Le printemps, le soleil, les bêtes en chaleur, 6+6
         Sont une chimérique et monstrueuse fleur ; 6+6
         A travers son sommeil ce monde effaré souffre ; 6+6
         Avril n'est que le rêve érotique du gouffre ; 6+6
1985 Une pollution nocturne de ruisseaux, 6+6
         De rameaux, de parfums, d'aube et de chants d'oiseaux. 6+6
         L'horreur seule survit, par tout continuée. 6+6
         Et par moments un vent qui sort de la nuée 6+6
         Dessine des contours, des rayons et des yeux 6+6
1990 Dans ce noir tourbillon d'atomes furieux. 6+6
         O toi qui vas ! l'esprit, le vent, la feuille morte, 6+6
         Le silence, le bruit, cette aile qui t'emporte, 6+6
         Le jour que tu crois voir par moments, ce qui luit, 6+6
         Ce qui tremble, le ciel, l'être, tout est la nuit ! 6+6
1995 Et la création tout entière, avec l'homme, 6+6
         Avec ce que l'œil voit et ce que la voix nomme, 6+6
         Ses mondes, ses soleils, ses courants inouïs, 6+6
         Ses météores fous qui volent éblouis, 6+6
         Avec ses globes d'or pareils à de grands dômes, 6+6
2000 Avec son éternel passage de fantômes, 6+6
         Le flot, l'essaim, l'oiseau, le lys qu'on croit béni, 6+6
         N'est qu'un vomissement d'ombre dans l'infini ! 6+6
         La nuit produit, le mal, le mal produit le pire. 6+6
         Écoute maintenant ce que je vais te dire : 6+6
2005 L'oiseau noir s'arrêta, d'épouvante troublé, 6+6
         Puis, sombre et frémissant, reprit :
         Je suis allé 6+6
         Jusqu'au fond de cette ombre, et je n'ai vu personne. 6+6
         Je tressaillis. L'oiseau poursuivit :
         J'en frissonne 6+6
         À jamais, dans ce gouffre où j'erre plein d'effroi ! 6+6
2010 Dans cette Obscurité personne ne dit : moi ! 6+6
         Noire ébauche de rien que personne n'achève ! 6+6
         L'univers est un monstre et le ciel est un rêve ; 6+6
         Ni volonté, ni loi, ni pôles, ni milieu ; 6+6
         Un chaos composé de néants ; pas de Dieu. 6+6
2015 Dieu, pourquoi ? L'idéal est absent. Dans ce monde, 6+6
         La naissance est obscène et l'amour est immonde. 6+6
         D'ailleurs, est-ce qu'on naît ? est-ce qu'on vit ? quel est 6+6
         Le vivant, le réel, le certain, le complet ? 6+6
         Les penseurs, dont la nuit je bats les fronts moroses, 6+6
2020 Questionnent en vain la surdité des choses ; 6+6
         L'eau coule, l'arbre croît, l'âne brait, l'oiseau pond, 6+6
         Le loup hurle, le ver mange ; rien ne répond. 6+6
         La profondeur sans but, triste, idiote et blême ; 6+6
         Quelque chose d'affreux qui s'ignore soi-même ; 6+6
2025 C'est tout : sous mon linceul voilà ce que je sais. 6+6
         Et l'infini m'écrase, et j'ai beau dire : assez ! 6+6
         C'est horrible. Toujours cette vision morne ! 6+6
         Jamais le fond, jamais la fin, jamais la borne ! 6+6
         Donc je te le redis, puisque tu passes là : 6+6
2030 J'entends crier en bas, Jéhovah, Christ, Allah ! 6+6
         Tout n'est qu'un sombre amas d'apparitions folles ; 6+6
         Rien n'existe ; et comment exprimer en paroles 6+6
         La stupéfaction immense de la nuit ? 6+6
         L'invisible s'efface et l'impalpable fuit ; 6+6
2035 L'ombre dort ; les, fœtus se mêlent aux décombres ; 6+6
         Les formes, aspects vains, se perdent dans les nombres ; 6+6
         Rien n'a de sens ; et tout, l'objet, l'espoir, l'effort, 6+6
         Tout est insensé, vide et faux, même la mort ; 6+6
         L'infini sombre au fond du tombeau déraisonne ; 6+6
2040 La bière est un grelot où le cadavre sonne ; 6+6
         Si quelque chose vit, ce n'est pas encor né. 6+6
         Muet, quoique béant, sourd, lugubre, étonné, 6+6
         Les ténèbres en lui, hors de lui les ténèbres, 6+6
         Sans qu'un rayon, éclos dans ces brumes funèbres, 6+6
2045 Vienne jamais blanchir l'horizon infini, 6+6
         Pas même criminel, et pas même puni, 6+6
         Le monde erre au hasard dans la nuit éternelle, 6+6
         Et, n'ayant pas d'aurore, il n'a pas de prunelle. 6+6
         Le monde est à tâtons dans son propre néant. 6+6
2050 La nuit triste emplissait le ciel comme un géant ; 6+6
         Et la chauve-souris rentra dans l'ombre horrible ; 6+6
         Et j'entendis l'oiseau, disparu, mais terrible, 6+6
         Qui criait : — Dieu n'est pas ! Dieu n'est pas ! désespoir ! 6+6
II
         Et je vis au-dessus de ma tête un point noir ; 6+6
2055 Et ce point noir semblait une mouche dans l'ombre. 6+6
         Et rien n'avait de borne et rien n'avait de nombre ; 6+6
         Et tout se confondait avec tout ; l'aquilon 6+6
         Et la nuit ne faisaient qu'un même tourbillon. 6+6
         Quelques ; formes sans nom, larves exténuées, 6+6
2060 Ou souffles noirs, passaient dans les sourdes nuées ; 6+6
         Et tout le reste était immobile et voilé. 6+6
         Alors, montant, montant, montant, je m'envolai 6+6
         Vers ce point qui semblait reculer dans la brume ; 6+6
         Car c'est la loi de l'être en qui l'esprit s'allume 6+6
2065 D'aller vers ce qui fuit et vers ce qui se tait. 6+6
         Or ce que j'avais pris pour une mouche était 6+6
         Un hibou, triste, froid, morne, et de sa prunelle 6+6
         Il tombait moins de jour que de nuit de son aile. 6+6
         Et ce hibou parlait devant lui, sans rien voir, 6+6
2070 Comme s'il se savait écouté dans le noir. 6+6
         Inquiet, palpitant, il regardait, avide, 6+6
         Le fond muet de l'ombre inexprimable et vide, 6+6
         Et, l'œil fixe, attentif, sans louer, sans huer, 6+6
         Disait :
         — Quelqu'un est là. J'ai senti remuer. — 6+6
2075 Puis il reprit, parlant à la nuée épaisse : 6+6
         — Quelqu'un est là. Mais qui ?Doute ! angoisse ! énigme ! Est-ce 6+6
         Le Juste ou l'Inégal, le Bon ou le Méchant ? 6+6
         Son nom est-il un cri ? son nom est-il un chant ? 6+6
         Est-ce un père qui doit plus tard, chassant la crainte, 6+6
2080 Resplendir, éclaireur du profond labyrinthe ? 6+6
         Est-ce un hermaphrodite, homme et femme, ange et nuit, 6+6
         Vers qui tout monte et vole et devant qui tout fuit ? 6+6
         Est-ce un capricieux qui réprouve ou préfère ? 6+6
         Est-ce un contemplateur calme qui laisse faire ? 6+6
2085 Est-ce un hideux semeur de vrai, de faux, subtil 6+6
         Et fort, puissant et traître ? Il est là ; mais qu'est-il ? 6+6
         Alors je m'approchai de cette silhouette, 6+6
         Et je lui demandai : que fais-tu là, chouette ? 6+6
         Et le noir chat huant me dit : Je guette Dieu. 6+6
2090 Je suis la larve affreuse aspirant au ciel bleu ; 6+6
         Je suis l'œil flamboyant des ténèbres ; j'épie 6+6
         La grande forme obscure en l'abîme accroupie. 6+6
         Moi, je ne la vois pas ; mais je crois qu'elle est là. 6+6
         Un jour dans l'étendue une voix m'appela. 6+6
2095 — Hibou ! me dit Hermès j'étouffais dans le vide ; 6+6
         Mais Hermès ægyptus, le grand songeur livide, 6+6
         M'a pris, tout en rêvant son sacré Pœmander, 6+6
         Et c'est lui qui m'a fait respirer un peu d'air. 6+6
         Je suis-esprit par l'aile et démon par la griffe. 6+6
2100 Dans un long papyrus ; informe hiéroglyphe, 6+6
         Lourd manuscrit de brume humaine submergé, 6+6
         Hermès avait écrit ce qu'il avait songé. 6+6
         Un soir Hermès, à l'heure où l'on sent l'être vivre, 6+6
         Vit passer l'Inconnu qui lisait dans un livre ; 6+6
2105 Et l'Ombre s'approcha du blanc magicien, 6+6
         Prit le livre d'Hermès et lui laissa le sien. 6+6
         C'est ce livre que l'Inde épèle, et qu'en sa crypte 6+6
         La bête Sphynx traduit tout bas au monstre Égypte, 6+6
         Car il est défendu de parler haut ; on sent, 6+6
2110 Au silence du monde effrayé ; Dieu présent. 6+6
         Dieu ! J'ai dit Dieu. Pourquoi ? Qui le voit ? Qui le prouve ? 6+6
         C'est le vivant qu'on cherche et le cercueil qu'on trouve. 6+6
         Qui donc peut adorer ? qui donc peut affirmer ? 6+6
         Dès qu'on croit ouvrir l'être, on le sent se fermer. 6+6
2115 Dieu ! cri sans but peut-être, et nom vide et terrible ! 6+6
         Souhait que fait l'esprit devant l'inaccessible ! 6+6
         Invocation vaine aventurée au fond 6+6
         Du précipice aveugle où nos songes s'en vont ! 6+6
         Mot qui te porte, ô monde, et sur lequel tu vogues ! 6+6
2120 Nom mis en question dans les lourds dialogues 6+6
         Du spectre avec le rêve, ô nuit, et des douleurs 6+6
         Avec l'homme, et de l'astre avec les sombres fleurs 6+6
         Qu'éveillent sur l'étang les froids rayons lunaires ! 6+6
         Sujet de la querelle énorme des tonnerres ! 6+6
2125 Solution que va nuit et jour poursuivant 6+6
         La polémique obscure et confuse du vent ! 6+6
         Dieu ! conception folle ou sublime mystère ! 6+6
         Notion que nul — crâne, au ciel ou sur la — terre, 6+6
         Fût-il surnaturel, ne saurait contenir ! 6+6
2130 Quel que soit le passé, quel que soit l'avenir, 6+6
         Nul ne la saisira, nul ne l'a possédée ; 6+6
         Et, dans l'urne où l'on veut mettre une telle idée, 6+6
         On sent de toutes parts des fuites d'infini. 6+6
         Le ciel à force d'ombre était comme aplani. 6+6
2135 Et l'oiseau, dont l'œil rond jette un reflet de soufre, 6+6
         Me dit :
         Viens, je vais tout t'apprendre. Il est un gouffre. 6+6
         Comme s'il eût tout dit dans ce mot, le hibou 6+6
         S'arrêta ; puis reprit :
         Quand ? pourquoi ? comment ? où ? 6+6
         Tout se tait, tout est clos, tout est sourd ; tout recule. 6+6
2140 Tout vit dans l'insondable et fatal crépuscule. 6+6
         L'être mortel médite et songe avec effroi 6+6
         En attendant qu'un jour quelqu'un dise : c'est moi. 6+6
         La taciturnité de l'ombre est formidable. 6+6
         Il semble qu'au delà du nimbe inabordable, 6+6
2145 Une sorte de front vaste et mystérieux 6+6
         Se meuve vaguement au plus obscur des cieux ; 6+6
         Et Dieu, s'il est un Dieu, fit à sa ressemblance 6+6
         L'universelle nuit et l'éternel silence. 6+6
         Moi, j'attends. Qui va naître ? Est-ce l'aube, ou le soir ? 6+6
2150 Un de mes yeux est foi ; mais l'autre est désespoir. 6+6
         J'examine et je plane. O brumes éternelles ! 6+6
         La nuit rit du regard, l'infini rit des ailes. 6+6
         Tout devant moi se perd, se mêle et se confond. 6+6
         Je tâche de saisir, là-bas, dans le profond, 6+6
2155 Un moment de clarté, d'oubli, de transparence, 6+6
         Ou d'entrevoir du moins le cadavre Espérance, 6+6
         Afin de pouvoir dire au monde épouvanté : 6+6
         C'est un tombeau ! Le fond, le fait, la vérité, 6+6
         Le réel, quel qu'il soit, vide ou source féconde, 6+6
2160 Voilà ce qu'il me faut, voilà ce que je sonde. 6+6
         Je suis le regardeur formidable du puits ; 6+6
         Je suis celui qui veut savoir pourquoi ; je suis. 6+6
         L'œil que le torturé dans la torture entr'ouvre ; 6+6
         Je suis, si par hasard dans le deuil qui le couvre, 6+6
2165 Ce monde est le jouet de quelque infâme esprit, 6+6
         La curiosité de ceux dont on se rit ; 6+6
         Devant l'âme de tout, hélas, peut-être absente, 6+6
         Je suis l'Anxiété lugubre et grandissante ; 6+6
         Et je serais géant, si je n'étais hibou. 6+6
2170 L'abîme, c'est le monde, et le monde est mon trou. 6+6
         Triste, je rêve au creux de l'univers ; et l'ombre 6+6
         Agite sur mon front son grand branchage sombre. 6+6
         Je regarde le vide et l'éther fixement, 6+6
         Et l'ouragan, et l'air, et le sourd firmament, 6+6
2175 Et les contorsions sinistres des nuées. 6+6
         Mes paupières se sont au gouffre habituées. 6+6
         Toute l'obscurité du ciel vertigineux 6+6
         Entre en mon crâne, et tient dans mon œil lumineux. 6+6
         Je sens frémir sur moi le bord vague du cercle ; 6+6
2180 L'urne Peut-être ayant l'infini pour couvercle ! 6+6
         J'ai pour spectacle, au fond de ces limbes hagards, 6+6
         Pour but à mon esprit, pour but à mes regards, 6+6
         Pour méditation, pour raison, pour démence, 6+6
         Le cratère inouï de la noirceur immense ; 6+6
2185 Et je suis devenu, n'ayant ni jour ni bruit, 6+6
         Une espèce de vase horrible de la nuit, 6+6
         Qu'emplissent lentement la chimère, le rêve, 6+6
         Les aspects ténébreux, la profondeur sans grève, 6+6
         Et, sur le seuil du vide aux vagues entonnoirs, 6+6
2190 L'âpre frémissement des escarpements noirs. 6+6
         Homme, il se fait parfois dans cette léthargie, 6+6
         Dans cette épaisseur triste à jamais élargie, 6+6
         Comme une déchirure au vent de l'infini. 6+6
         Alors, moi, le veilleur solitaire et banni, 6+6
2195 Je tressaille ; un rayon sort de la plénitude, 6+6
         Et la création, difforme multitude, 6+6
         M'apparaît ; et j'entends des bruits, des pas, des voix 6+6
         Et, dans une clarté de vision, je vois 6+6
         Ce livide univers, vaste danse macabre, 6+6
2200 Où l'astre tourbillonne, où la vague se cabre, 6+6
         Où tout s'enfuit ! Je vois les sépulcres, les nids, 6+6
         Le hallier, la montagne, et les rudes granits, 6+6
         Du vieux squelette monde informes ankyloses, 6+6
         La plaine vague ouvrant ses pâles fleurs écloses, 6+6
2205 Les flots démesurés poussant de longs abois, 6+6
         Et les gestes hideux des arbres dans les bois. 6+6
         Et d'en bas il m'arrive une musique, obscure, 6+6
         L'hymne qu'après Hermès entendit Épicure ; 6+6
         Tout vibre, et tout devient instrument ; le désert 6+6
2210 Chante, et la forêt donne au farouche concert 6+6
         Son branchage sonore et triste, et le navire 6+6
         Son gréement, dont le vent fait une sombre lyre. 6+6
         Tout se transforme et court dans le brouillard trompeur ; 6+6
         Les morts et les vivants qui sont une vapeur, 6+6
2215 Se mêlent ; le volcan, crête et bouche enflammée, 6+6
         Vomit un long siphon de cendre et de fumée ; 6+6
         L'air se tord, sans qu'on sache où l'aquilon conduit 6+6
         Les miasmes pervers et traîtres de la nuit ; 6+6
         La marée, immuable et hurlante bascule, 6+6
2220 Balance l'océan dans l'affreux crépuscule ; 6+6
         Et la création n'est qu'un noir tremblement. 6+6
         On ne sait quelle vie émeut lugubrement 6+6
         L'homme, l'esquif, le mât, l'onde, l'écueil, le havre ; 6+6
         Et la lune répand sa lueur de cadavre. 6+6
2225 Je cherche, un soupirail. Quel sens peut donc avoir 6+6
         Ce monde aveugle et sourd, cet édifice noir, 6+6
         Cette création ténébreuse et cloîtrée, 6+6
         Sans fenêtre, sans toit, sans porte, sans entrée, 6+6
         Sans issue, ô terreur ! par moment des blancheurs 6+6
2230 Passent ; on aperçoit vaguement des chercheurs, 6+6
         Sans savoir si ce sont réellement des êtres, 6+6
         Et si tous ces sondeurs du gouffre, mages, prêtres, 6+6
         Eux-mêmes ne sont pas de l'ombre à qui les vents 6+6
         Donnent dans le brouillard des formes de vivants ; 6+6
2235 On voit les grands fronts blancs d'Égypte et de Chaldée ; 6+6
         Et, comme les forçats immenses de l'idée, 6+6
         On voit passer au loin les esprits hasardeux 6+6
         Traînant la pesanteur des problèmes hideux, 6+6
         Savants, prophètes, djinns, démons, devins, poètes ; 6+6
2240 Et l'abîme leur dit : qu'êtes-vous, si vous êtes ? 6+6
         Quel est cet univers ? et quel en est l'aïeul ? 6+6
         Ce qu'on prend pour un ciel est peut-être un linceul. 6+6
         Qui peut dire où l'on vogue et qui sait où l'on erre ? 6+6
         Oh ! l'eau terrible ayant des rumeurs de tonnerre ! 6+6
2245 Les sourds chuchotements du vent sous l'horizon ! 6+6
         Entre le jour et nous quelle épaisse cloison ! 6+6
         Ténèbres. Pourquoi tout parle-t-il à voix basse ? 6+6
         Tout visage qui rit a, dans l'horrible espace, 6+6
         Derrière lui pour ombre une tête de mort. 6+6
2250 Naître ! mourir ! On entre, entrez. — Sortez, on sort ! — 6+6
         Et je songe à jamais ! à jamais mon œil sombre 6+6
         Voit aller et venir l'onde énorme de l'ombre ! 6+6
         A quoi bon ? et vous tous, à quoi bon ? vous vivez ; 6+6
         Vivez-vous ? et d'ailleurs, pourquoi ? pensez, rêvez, 6+6
2255 Mourez ! heurtez vos fronts à la sourde clôture ! 6+6
         Qu'est-ce que le destin ? qu'est-ce que la nature ? 6+6
         N'est-ce qu'un même texte en deux langues traduit ? 6+6
         N'est-ce qu'un rameau double ayant le même fruit ? 6+6
         Le lierre qui verdit à travers le décombre, 6+6
2260 La mer par le couchant chauffée au rouge sombre, 6+6
         Les nuages ayant les cimes pour récifs, 6+6
         Les tourmentes volant en groupes convulsifs, 6+6
         La foudre, les Etnas jetant des pierres ponces, 6+6
         Les crimes s'envoyant les fléaux pour réponses, 6+6
2265 L'antre surnaturel, l'étang plein de typhus, 6+6
         Les prodiges hurlant sous les chênes touffus, 6+6
         La matière, chaos, profondeur où s'étale 6+6
         L'air furieux, le feu féroce, l'eau brutale ; 6+6
         La nuit, cette prison, ce noir cachot mouvant 6+6
2270 Où l'on entend la sombre évasion du vent, 6+6
         Tout est morne. On a peur quand l'aube qui s'éveille 6+6
         Fait une plaie au bas des cieux, rouge et vermeille ; 6+6
         On a peur quand la bise épand son long frisson ; 6+6
         On a peur quand on voit, vague, à fleur d'horizon, 6+6
2275 Montrant, dans l'étendue au crépuscule ouverte, 6+6
         Son dos mystérieux d'or et de nacre verte, 6+6
         Ramper le scarabée effroyable du soir. 6+6
         On a peur quand minuit sur les monts vient s'asseoir. 6+6
         Pourtant, dans cette masse informe et frémissante, 6+6
2280 Il semble par moments qu'on saisisse et qu'on sente 6+6
         Comme un besoin d'hymen et de' paix émouvant, 6+6
         Toutes ces profondeurs de nuée et de vent ; 6+6
         Tout cherche à se parler et tout cherche à s'entendre ; 6+6
         La terre, à l'océan jetant un regard tendre, 6+6
2285 Attire à son flanc vert ce sombre apprivoisé 6+6
         Mais l'eau quitte le bord après l'avoir baisé, 6+6
         Et retombe, et s'enfonce, et redevient, tourmente ; 6+6
         Il n'est rien qui n'hésite et qui ne se démente ; 6+6
         Le bien prête son voile au mal qui vient s'offrir ; 6+6
2290 Hélas ! l'autre côté de savoir, C'est souffrir ; 6+6
         Aube et soir, vie et deuil ont les mêmes racines ; 6+6
         Le sort fait la recherche et l`angoisse voisines ; 6+6
         D'où jaillit le regard on voit sortir le pleur ; 6+6
         Et, si l'œil dit Lumière, il dit aussi Douleur. 6+6
2295 Tout est morne. Il n est pas d'objet qui ne paraisse 6+6
         Faire dans l'infini des signes de détresse 6+6
         Et pendant que, lugubre et vague, autour de lui, 6+6
         Dans la blême fumée et dans le vaste `ennui, 6+6
         — Le tourbillon des faits et des choses s'engouffre, 6+6
2300 Ce spectre de la vie appelé l'homme, souffre, 6+6
         Ces deux tragiques voix, Nature, Humanité, 6+6
         Se font écho, chacune en son extrémité 6+6
         La tristesse de l'un sur-l'autre se replie ; 6+6
         La pâle angoisse humaine a la mélancolie 6+6
2305 Du plaintif univers pour explication ; 6+6
         Et les gémissements de là création 6+6
         Sont pleins de la misère insondable de l'homme. 6+6
         Pourtant vous n'êtes rien que des larves en somme ! 6+6
         Vous marchez l'un sur l'autre ; obscurs, troubles, dormants, 6+6
2310 Fuyants, et tous vos pas sont des effacements. 6+6
         Il ne reste de vous, s'il reste quelque chose, 6+6
         Que l'embryon, peut-être effet, peut-être cause, 6+6
         Que les rudiments sourds, muets, primordiaux. 6+6
         L'être éternel est fait d'atomes idiots. 6+6
2315 Lui-même est-il ? voilà le sinistre problème. 6+6
         O semeur, montre-nous du moins la main qui sème ! 6+6
         Hermès, mais qui peut voir ce qu'a vu l'œil d'Hermès ? 6+6
         M'a dit qu'il avait vu, du haut des grands sommets, 6+6
         Au delà du réel, au delà du possible, 6+6
2320 Une clarté, reflet du visage invisible ; 6+6
         Elle éclairait la brume où nous nus abîmons ; 6+6
         Tout le bloc frissonnant des êtres ; arbres, monts, 6+6
         Ailes, regards, rameaux, était penché sur elle ; 6+6
         Et, jetant des éclairs soudains, surnaturelle, 6+6
2325 Cette lueur sans fond, qu'on n'osait approcher, 6+6
         Épouvantait parfois le chêne et le rocher 6+6
         Même le plus terrible et le plus intrépide. 6+6
         Comme c'est immobile, et comme c'est rapide ! 6+6
         Comme cela s'échappe à de certains moments ! 6+6
2330 Comme l'abîme fait d'étranges mouvements ! 6+6
         Oh ! j'ai beau vouloir fuir, et fuir, et fuir encore ! 6+6
         La contemplation du gouffre me dévore. 6+6
         Oui, je te l'ai dit, oui, sur la sombre hauteur, 6+6
         Je vois le monde !
         Aimants, fluides, pesanteur, 6+6
2335 Axes, pôles, chaleur, gaz, rayons, feu sublime, 6+6
         Toutes les forces sont les chevaux de l'abîme ; 6+6
         Chevaux prodigieux dont le pied toujours fuit, 6+6
         Et qui tirent le monde à travers l'âpre nuit ; 6+6
         Et jamais de sommeil à leur fauve prunelle, 6+6
2340 Et jamais d'écurie à leur course éternelle ! 6+6
         Ils vont, ils vont, ils vont, fatals alérions, 6+6
         Franchissant les zéniths et les septentrions ; 6+6
         Traînant-tous les soleils dans toutes, les ténèbres, 6+6
         L'homme sent la terreur lui glacer les vertèbres 6+6
2345 Quand d'en bas il entend leur pas mystérieux. 6+6
         Il dit : — Comme l'orage est profond dans les cieux ! 6+6
         Comme les vents d'ouest soufflent là-bas au large ! 6+6
         Comme les bâtiments doivent jeter leur charge, 6+6
         Et comme-l'océan doit être affreux a voir ! 6+6
2350 Comme il pleut cette nuit ! comme il tonne ce soir ! 6+6
         O vivants, fils du temps, de l'espace et du nombre, 6+6
         Ce sont les noirs chevaux du chariot de l'ombre. 6+6
         Écoutez-les passer. L'ouragan tortueux, 6+6
         La foudre, tout ce bruit difforme et monstrueux 6+6
2355 Des souffles dans les monts, des vagues sur la plage, 6+6
         Sont les hennissements du farouche attelage. 6+6
         Cette création est toujours en travail ; 6+6
         L'astre refait son or, et l'aube son émail, 6+6
         La nuit détruit le jour, l'onde détruit la digue, 6+6
2360 Incessamment, sans fin, sans repos, sans fatigue. 6+6
         Sans cesse les noirceurs, les germes, les clartés, 6+6
         Les croisements d'éclairs dans les immensités, 6+6
         Les effluves, les feux, les métaux, les mercures, 6+6
         Les déluges profonds, ablutions obscures, 6+6
2365 Font des enfantements dans la destruction ; 6+6
         La matière est pensée et l'idée action ; 6+6
         On naît, on se féconde, on vit, on meurt, sans trêve ; 6+6
         Et parfois j'aperçois, même au delà du rêve, 6+6
         Dans des fonds ou mes yeux n'étaient jamais venus, 6+6
2370 Des levers effrayants de mondes inconnus. 6+6
         Oh ! pourquoi ces chaos, si tout vient d'un génie ? 6+6
         Oh ! si c'est le néant, pourquoi cette harmonie ? 6+6
         Est-il, Lui ? L'univers m'apparaît tour à tour 6+6
         Convulsion, puis ordre ; obscurité, puis jour. 6+6
2375 S'Il est, pourquoi sent-on le froid de la couleuvre ? 6+6
         S'Il est, d'où vient qu'un ver ronge toute son œuvre, 6+6
         La mère dans l'enfant, la fleur dans son pistil ? 6+6
         Et pourquoi souffre-t-on ? Et pourquoi permet-il 6+6
         La Douleur, cette immense et sombre calomnie ? 6+6
2380 Qu'est-ce que fait le mal dans l'univers ? il nie. 6+6
         Il dit : — vous rêvez Dieu quand c'est moi qui vous suis. 6+6
         La preuve qu'il n'est pas, vivants, c'est que je suis. 6+6
         Est-ce mauvais ou bon ? est-ce splendide ou triste ? 6+6
         Tout cela suffit-il pour prouver qu'Il existe ? 6+6
2385 Et qu'il est quelque part un Auteur, un Voyant, 6+6
         Un être épouvantable ou secourable, ayant 6+6
         La distance du mal au bien pour envergure ? 6+6
         Esprit fait monde avec l'abîme pour figure ! 6+6
         Grand inconnu tenant la pensée en arrêt ! 6+6
2390 Mais qui nous dit que l'ombre est ce qu'elle paraît ? 6+6
         Est-elle unité sombre ? est-elle foule horrible ? 6+6
         Ne voit-on de clarté que par les trous d'un crible ? 6+6
         Cela roule ; sur qui ? Cela tourne ; sur quoi ? 6+6
         D'où vient-on ? où va-t-on ? Je ne sais rien. Et toi ? 6+6
2395 Et l'oiseau regarda de ses deux Yeux mon âme ; 6+6
         Et je vis de la nuit tout au fond de leur flamme. 6+6
         Et, comme je restais pensif, il poursuivit : 6+6
         Ombre sur ce qui meurt ! ombre sur ce qui vit ! 6+6
         J'ai lu ceci, qu'Hermès écrivit sur sa table : 6+6
2400 — « Pyrrhon d'Élée était un mage redoutable. 6+6
         « L'abîme en le voyant se mettait à _hennir. 6+6
         « Il vint un jour au ciel ; Dieu le laissa venir ; 6+6
         « Il vit la vérité, Dieu la lui laissa prendre. 6+6
         « Comme il redescendait — car il faut redescendre ; 6+6
2405 « L'Idéal met dehors les sages enivrés ; — 6+6
         « Comme il redescendait de degrés en degrés, 6+6
         « De parvis en parvis, de pilastre en, pilastre, 6+6
         « De la terre aperçu, tenant dans sa main l'astre, 6+6
         « Soudain, sombre, il tourna vers les grands cieux brûlants 6+6
2410 « Son poing terrible et plein de rayons aveuglants, 6+6
         « Et laissant de ses doigts jaillir l'astre, le sage 6+6
         « Dit : je te lâche, ô Dieu, ton étoile au visage ! 6+6
         « Et la clarté plongea jusqu'au fond de la nuit ; 6+6
         « On vit un instant Dieu, puis tout s'évanouit. » 6+6
2415 Hermès contait encore avoir vu dans un songe. 6+6
         Un esprit qui lui dit : — Homme, un doute me ronge. 6+6
         Je ne me souviens point d'avoir été créé. 6+6
         J'étais, je flottais, seul, pensif, pas effrayé ; 6+6
         Forme au vent agrandie, au vent diminuée, 6+6
2420 J'étais dans la nuée et j'étais la nuée ; 6+6
         Je nageais dans le rêve et dans la profondeur. 6+6
         Tout a coup l'univers naquit ; cette rondeur 6+6
         Entra dans l'horizon qui devint formidable ; 6+6
         Je ne supposais pas le vide fécondable ; 6+6
2425 J'eus un moment d'effroi ; depuis, avec stupeur, 6+6
         J'examine ce monde inquiétant ; j'ai peur 6+6
         D'être dans l'ombre avec quelqu'un de redoutable. 6+6
         Hermès s'en est allé les deux mains étendues. 6+6
         Il cherchait, il sondait les profondeurs perdues ; 6+6
2430 Et comme lui je cherche ; et dans ce que je fais 6+6
         J'étouffe, comme avant de chercher, j'étouffais. 6+6
         Car la nuit me punit de vouloir la connaître. 6+6
         C'est une obscénité de lever, fût-on prêtre, 6+6
         Le grand voile pudique et sacré de l'horreur. 6+6
2435 D'ailleurs, que trouve-t-on ? faux sens, fumée, erreur. 6+6
         L'illusion, riant de son rire sinistre, 6+6
         Sort de l'ombre, écrit : FIN, et ferme le registre. 6+6
         On se perd à descendre, on s'égare à monter. 6+6
         Chercher, c'est offenser ; tenter, c'est attenter ; 6+6
2440 Savoir, c'est ignorer. Isis au bandeau triple 6+6
         A la surdité morne et froide pour disciple. 6+6
         Ne pas vouloir est bien, ne pas pouvoir est mieux. 6+6
         Porte envie à l'aveugle, et n'ouvre pas les yeux. 6+6
         Tais-toi ! tais-toi ! S'il est quelques bouches frivoles 6+6
2445 Qui parlent, ô vivant, sache que les paroles 6+6
         Troublent l'énormité menaçante des cieux. 6+6
         Le muet est plus saint que le silencieux. 6+6
         Oui, se murer l'oreille avec, le mur silence ; 6+6
         Ne jeter aucun poids dans aucune balance ; 6+6
2450 Ne pas toucher aux plis lugubres du rideau ; 6+6
         Oui, garder le bâillon, oui, garder le bandeau ; 6+6
         Végéter sans vouloir, sans tenter, sans atteindre ; 6+6
         Laisser les yeux se clore et les soleils s'éteindre ; 6+6
         Telle est la loi.
         Pourtant je veux ; mais je ne puis. 6+6
2455 — Cherche, m'a dit Hermès. Je n'ai rien vu depuis. 6+6
         Nuée en bas, nuée en haut, nuée au centre ; 6+6
         Nuit et nuit ; rien devant, rien derrière ; rien entre. 6+6
         Par moments, des essaims d'atomes vains et fous 6+6
         Qui flottent ; ce-qu'on voit de plus réel, c'est vous, 6+6
2460 Mort, tombe, obscurité des blêmes sépultures, 6+6
         Cimetières, de Dieu ténébreuses cultures. 6+6
         Mais pourquoi donc ce mot me revient-il toujours ? 6+6
         Est-ce qu'il est l'écho de ces grands porches sourds ? 6+6
         Oh ! n'est-il pas plutôt le vide où tout s'achève ; 6+6
2465 L'éclat de rire vague et sinistre du rêve ? 6+6
         Cependant il faut bien un axe à ce qu'on voit ; 6+6
         Et, quelque chose étant ; il faut que quelqu'un soit. 6+6
         Haine ou sagesse, joie ou deuil, paix ou colère, 6+6
         Il faut la clef de voûte et la pierre, angulaire ; 6+6
2470 Il faut le point d'appui, le pivot, le milieu. 6+6
         A la roue univers il faut bien un essieu. 6+6
         Croyons ! croyons ! Sans voir la source, on peut conclure 6+6
         De l'œuvre à l'ouvrier, et de la chevelure 6+6
         A la tête, et du ercle au centre d'où : tout part, 6+6
2475 Et du parfum partout à la fleur quelque part. 6+6
         Homme, l'Être doit être. Homme, il n'est pas possible 6+6
         Que la flèche esprit vole et n'ait pas une cible. 6+6
         Il ne se peut, si vain et si croulant que soit 6+6
         Ce monde où l'on voit fuir tout ce qu'on aperçoit ; 6+6
2480 Il ne se peut, ô tombe ! ô nuit ! que la nature 6+6
         Ne soit qu'une inutile et creuse couverture, 6+6
         Que le fond soit de l'ombre aveugle, que le bout 6+6
         Soit le vide, et que Rien ait pour écorce Tout. 6+6
         Il ne se peut qu'avec l'amas crépusculaire 6+6
2485 De ses grands bas-reliefs qu'un jour lugubre éclaire, 6+6
         Avec son bloc de nuit, de brume et de clarté, 6+6
         La création soit, devant l'immensité, 6+6
         Un piédestal ayant le néant pour statue. 6+6
         Croyons. En disant non, l'esprit se prostitue. 6+6
2490 L'Être a beau se cacher, tout nous dit : le voilà ! 6+6
         Croyons. —
         Je me répète, ô songeur, tout cela ; 6+6
         Mais c'est au-doute affreux que toujours je retombe ; 6+6
         Tant la fleur et la foudre, et l'étoile et la trombe, 6+6
         Et l'homme et le sépulcre, et la terre et le ciel, 6+6
2495 Font trembler et fléchir le rayon visuel ! 6+6
         Tant ce qu on aperçoit trouble ce qu'on suppose ! 6+6
         Tant l'effet noir voit peu directement la cause ! 6+6
         Tant, même aux meilleurs yeux, la brume et le rayon, 6+6
         Les éléments toujours en-contradiction, 6+6
2500 Les souffles déchaînés et les ailes captives, 6+6
         Ouvrent sur l'inconnu de louches perspectives ! 6+6
         Tant il est malaisé de crier : Vérité ! 6+6
         Et tant, la certitude a d'obliquité ! 6+6
         Je regarde et je cherche et j'attends et je songe, 6+6
2505 Et le silence froid devant moi se prolonge. 6+6
         Par moments, dans l'espace où son fantôme a l'air 6+6
         D'errer avec le vent, la nuée et l'éclair, 6+6
         Je vois passer Hermès, mon prodigieux maître. 6+6
         Abordant ou fuyant l'inconnu qu'il pénètre, 6+6
2510 Il rêve, il pense, il tend ses deux bras pour prier ; 6+6
         J'entends alors sa voix formidable crier : 6+6
         — Oh ! l'être ! l'être ! l'être effrayant ! il m'accable 6+6
         Sous son nom inouï, sombre, incommunicable ! 6+6
         Je ne le dirai pas ! Sois tranquille, infini ! 6+6
2515 Puis il passe terrible, après m'avoir béni. 6+6
         Et moi je reste là, tressaillant, dans la nue. 6+6
         Et l'oscillation des gouffres continue. 6+6
         Oh ! toujours revenir au point d'où l'on partit ! 6+6
         Et derrière le grand toujours voir le petit. 6+6
2520 J'ai beau creuser la vie et creuser la nature ; 6+6
         J'ai des lueurs de-tout dans ma science obscure, 6+6
         Mais j'y respire un air de sépulcre ; et j'ai froid. 6+6
         Oh ! que cet univers, s'il est vide, est étroit ! 6+6
         Oh ! toujours se heurter aux mêmes apparences ! 6+6
2525 Oh ! toujours se briser aux mêmes ignorances ! 6+6
         S'il existe, d'où vient qu'il se cache et qu'il fuit ? 6+6
         Est-il dans l'univers comme un grain dans le fruit, 6+6
         Comme le sel dans l'eau, comme le vin dans l'outre ? 6+6
         Oh ! percer la matière horrible d'outre en outre ! 6+6
2530 Faire, à travers le bien, le mal ; l'onde et le feu, 6+6
         L'homme, l'astre et la bête ; une trouée a Dieu ! 6+6
         Qui le pourra ? personne. Oh ! tout n'est qu'ironie. 6+6
         Sage celui qui doute et fort celui qui nie ! 6+6
         Tu cherches aussi l'Être, ô passant ! je te plains. 6+6
2535 Les firmaments d'abîme et d'abîme sont pleins. 6+6
         La route est longue, va ! l'éternel, parallèle 6+6
         A l'infini, t'aura bien vite brisé l'aile. 6+6
         Cours, vole, essaie, et cherche, et plane, et sois puni ! 6+6
         Moi, — l'œil fixe suffit tant qu'il n'est pas terni, — 6+6
2540 Je reste où je suis. Va, monte ! Et prends garde en route 6+6
         Aux visions qui font qu'on s'égare et qu'on doute. 6+6
         Tu trouveras peut-être à quelque seuil d'enfers 6+6
         Des fantômes de feu, de pâles Lucifers, 6+6
         Punis pour s'être mis au front un peu d'aurore, 6+6
2545 Larrons de feu céleste ou d'infernal phosphore, 6+6
         Noirs dénicheurs de nids d'astres dans les rameaux 6+6
         D'où tombent les terreurs, les songes et les maux. 6+6
         Passe, et va devant toi, sois méfiant, et rôde, 6+6
         Sans croire à la clarté, dans la nuit, cette fraude ; 6+6
2550 Ne suis pas ce qu'on voit, ne suis pas ce qui luit. 6+6
         A force de vouloir aveugler tout, la nuit 6+6
         Finit par faire éclore une lueur athée ; 6+6
         Et les flamboiements sont de l'ombre révoltée. 6+6
         J'en suis moi-même.
         Alors le hibou frémissant 6+6
2555 Se tourna vers la nuit, cherchant l'énorme absent. 6+6
         On eût dit que sa tête et ses deux ailes grises 6+6
         Dans un pesant filet invisible étaient prises ; 6+6
         Il tremblait, puis restait rêveur comme un vieillard. 6+6
         Tout à coup il cria dans l'immense brouillard : 6+6
2560 Profondeurs ! Profondeurs ! Profondeurs formidables ! 6+6
         Embryons éternels, atomes imperdables, 6+6
         D'où sortez-vous ? Substance, air, flamme, moule humain, 6+6
         Terre ! avez-vous été pétris par une main ? 6+6
         O parturition ténébreuse de l'Être ! 6+6
2565 Je veux trouver, je veux savoir, je veux connaître ! 6+6
         Le vide est impossible, et tout est plein ; tout vit. 6+6
         Qui le sait ? Le ciel croule aussitôt qu'on gravit. 6+6
         Si l'univers nous dit de douter ; ou nous somme 6+6
         De croire, je l'ignore : Oh ! que dit l'aube à l'homme ? 6+6
2570 Que dit le froid mistral et le semoun ardent ? 6+6
         Vision ! la mer triste entrechoque en grondant, 6+6
         Sous les nuages lourds que les souffles assemblent, 6+6
         Ses monstrueux airains en fusion, qui tremblent ! 6+6
         Les flots font un fracas de boucliers affreux 6+6
2575 Se heurtant et l'éclair sépulcral est sur eux ! 6+6
         Quelle est la foi, le dogme et la philosophie 6+6
         Que toute cette horreur sombre nous signifie ? 6+6
         L'étendue, où, vaincu ; mon vol s'est arrêté, 6+6
         Est si lugubrement faite d'obscurité, 6+6
2580 L'obstacle est si fatal, l'ombre est si dérisoire, 6+6
         Que j'arrive à ne plus comprendre, à ne rien croire ; 6+6
         Et je dis à la nuit : pas un être n'est sûr 6+6
         Même d'un peu de Dieu, nuit, dans un peu d'azur ! 6+6
         Oh ! la création est-elle volontaire ? 6+6
2585 Un maître y dit-il moi ? Ciel ! Ciel ! de quel cratère 6+6
         Du vieux volcan chaos ; sous l'énigme englouti, 6+6
         Ce monde, éruption sinistre, est-il sorti ? 6+6
         Quelqu'un a-t-il soufflé sur ses torrents funèbres : 6+6
         Pour en faire la pierre énorme des ténèbres ? 6+6
2590 Quelqu'un l'a-t-il vu lave avant qu'il fût granit ? 6+6
         Qui donc, sur le versant monstrueux du zénith, 6+6
         Figea cette coulée effrayante d'étoiles ? 6+6
         Est-il ? S'il est, qu'il parle ! Oh ! dis-moi qui tu voiles ; 6+6
         Ciel morne ! L'être est-il parce que la vue est ? 6+6
2595 Je sens sous l'infini ce fantôme muet : 6+6
         Je le sens ; mais est-il ? Et j'ai beau le poursuivre ; 6+6
         L'ombre incommensurable et fuyante m'enivre. 6+6
         Toute ma découverte est, cendre et chute. O deuil ! 6+6
         Le strabisme effrayant du doute est dans mon œil ! 6+6
2600 Le fil de l'infini devant moi se dévide. 6+6
         Que la création soit une chose vide, 6+6
         Cela ne se peut pas. Où serait la raison ? 6+6
         Mais d'un autre côté, dans le vaste horizon 6+6
         Tout souffre ; et tout répond aux questions : je pleure ! 6+6
2605 L'esprit comme la chair, le siècle comme l'heure, 6+6
         Le colosse et l'atome infinitésimal. 6+6
         O nuit ! pourquoi le vide ? Oui, mais pourquoi le mal ? 6+6
         Oh ! si je trouvais Dieu ! Si je pouvais, à force 6+6
         D'user ma griffe obscure à saisir cette écorce, 6+6
2610 Déchirer l'ombre ! voir ce front, et le voir nu ! 6+6
         Ôter enfin la nuit du visage inconnu ! 6+6
         Mais rien ! Le ciel est faux, l'astre ment, l'aube est traître ! 6+6
         Je n'ai qu'un seul effort, je me cramponne à l'être ; 6+6
         Je me cramponne à Dieu dans l'ombre sans parois ; 6+6
2615 Si Dieu n'existait pas ! Oh ! par moments je crois 6+6
         Voir pleurer la paupière horrible de l'abîme. 6+6
         Si Dieu n'existait pas ? si rien n'avait de cime ? 6+6
         Si les gouffres n'avaient qu'une ombre au milieu d'eux ? 6+6
         Oh ! serais-je tout seul dans l'infini hideux ? 6+6
2620 O vous, les quatre vents soufflant dans le prodige, 6+6
         Est-il ? est-il ? est-il ? est-il ? Moi-même suis-je ? 6+6
         Ne verrai-je jamais blanchir les bleus sommets ? 6+6
         Et devons-nous rester face à face à jamais, 6+6
         Sous l'énigme, idiote et monstrueuse voûte, 6+6
2625 Lui qui s'appelle Nuit, moi qui m'appelle Doute ! 6+6
         Et rien ne répondit ; et l'oiseau curieux 6+6
         Et funèbre, crispant son ongle furieux, 6+6
         Frémit ; et, se ruant sur l'espèce de face 6+6
         Qui toujours dans la brume apparaît et s'efface, 6+6
2630 Poursuivant l'éternel évanouissement, 6+6
         Tâchant de retenir le vide, le moment, 6+6
         L'éclair, le phénomène informe, le problème, 6+6
         Et tout ce rien fuyant qu'il ne voyait pas même, 6+6
         Cherchant un pli, cherchant un nœud, faisant effort 6+6
2635 Pour prendre l'impalpable et l'obscur par le bord, 6+6
         Et pour saisir, dans l'ombre où tout essor avorte, 6+6
         La nuit par le trou noir de quelque étoile morte, 6+6
         Las, rauque, haletant dans l'insondable exil : 6+6
         — Mais, spectre, arrache donc ce masque ! cria-t-il. 6+6
2640 Et je ne le vis plus ; l'ombre avait saisi l'être 6+6
         Qui voulait saisir l'ombre ; et tout doit disparaître, 6+6
         Et tout doit s'effacer, et tout, Rhodope, Ossa, 6+6
         Athos, tout doit passer, et cet oiseau passa. 6+6
         Seulement, comme un souffle a peine saisissable, 6+6
2645 Comme un bruit de fourmi roulant un grain de sable, 6+6
         Dans le gouffre où venait d'entrer l'oiseau d'Hermès, 6+6
         J'entendis murmurer tout bas ce mot : jamais ! 6+6
         Toute l'ombre exhalait un brouillard léthifère. 6+6
         Et je demeurai là, ne sachant plus que faire 6+6
2650 De mes ailes, n'osant ni chercher, ni vouloir. 6+6
III
         Et je vis au-dessus de ma tête un point noir ; 6+6
         Et ce point noir semblait une mouche dans l'ombre. 6+6
         Dans le profond nadir que la ruine encombre, 6+6
         Où sans cesse, à jamais, sinistre et se taisant, 6+6
2655 Quelque chose de sombre et d'inconnu descend, 6+6
         Les brouillards indistincts, et gris, fumée énorme, 6+6
         S'enfonçaient et perdaient lugubrement leur forme, 6+6
         Pareils à des : chaos l'un sur l'autre écroulés. 6+6
         Montant toujours, laissant sous mes talons ailés 6+6
2660 L'abîme d'en bas, plein de l'ombre inférieure, 6+6
         Je volai, dans la brume et dans le vent qui pleure, 6+6
         Vers l'abîme d'en haut, obscur comme un tombeau ; 6+6
         J'approchai de la mouche, et c'était un corbeau. 6+6
         Et ce corbeau disait :
         Ils sont deux ! Zoroastre. 6+6
2665 L'un est l'esprit de vie, au vol d'aigle, aux yeux d'astre, 6+6
         Qui rayonne, crée, aime, illumine, construit ; 6+6
         Et l'autre est l'araignée énorme de la nuit. 6+6
         Ils sont deux ; l'un est l'hymne et l'autre est la huée. 6+6
         Ils sont deux ; le linceul et l'être, la nuée 6+6
2670 Et le ciel, la paupière et l'œil, l'ombre et le jour, 6+6
         La haine affreuse, noire, implacable, et l'amour. 6+6
         Ils sont deux combattants. Le combat, c'est le monde. 6+6
         L'un, qui mêle à l'azur sa chevelure blonde, 6+6
         Est l'ange ; il est celui qui, dans le gouffre obscur, 6+6
2675 Apporte la clarté, le lys, le-bonheur pur ; 6+6
         Du monstre aux pieds hideux il traverse les voiles ; 6+6
         Sur sa robe frissonne un tremblement d'étoiles ; 6+6
         Il est beau ! Semant l'être et le germe aux limons, 6+6
         Allumant des blancheurs sur la cime des monts, 6+6
2680 Et pénétrant d'un feu mystérieux les choses, 6+6
         Il vient, et l'on voit l'aube à travers ses doigts roses ; 6+6
         Et tout rit ; l'herbe est verte et les hommes sont doux. 6+6
         L'autre surgit à l'heure où pleurent à genoux. 6+6
         Les mères et les sœurs, Rachel, Hécube, Électre ; 6+6
2685 Le soir monstrueux fait apparaître le spectre ; 6+6
         Il sort du vaste ennui de l'ombre qui descend ; 6+6
         Il arrête la sève et fait couler le sang ; 6+6
         Le jardin sous ses pieds se change en ossuaire ; 6+6
         De l'horreur infinie il traîne le suaire ; 6+6
2690 Il sort pour faire faire aux ténèbres le mal ; 6+6
         Morne, en l'être charnel comme en l'être aromal, 6+6
         Il pénètre ; et pendant qu'à l'autre bout du monde, 6+6
         Abattant les rameaux du crime qu'il émonde, 6+6
         L'éblouissant Ormus met sur son front vermeil. 6+6
2695 Cette tiare d'or qu'on nomme le soleil, 6+6
         Lui, sur l'horizon noir, sinistre, à la nuit brune, 6+6
         Se dresse avec le masque horrible de la lune, 6+6
         Et, jetant à tout astre un regard de côté, 6+6
         Rôde, voleur de l'ombre et de l'immensité. 6+6
2700 Grâce à lui, l'incendie éclos d'une étincelle, 6+6
         Le jaguar qui dévore à jamais la gazelle, 6+6
         La peste, le poison, l'épine, la noirceur, 6+6
         L'âpre ciguë à qui le serpent dit : ma sœur, 6+6
         Le feu qui ronge tout, l'eau sur qui tout chavire, 6+6
2705 L'avalanche, le roc qui brise le navire, 6+6
         Le vent qui brise l'arbre, étalent sous le ciel 6+6
         La vaste impunité du forfait éternel. 6+6
         Il se penche effrayant sur les dormeurs qui rêvent ; 6+6
         C'est vers lui qu'à travers l'obscurité s'élèvent 6+6
2710 L'hymne d'amour du monstre et le feu du bûcher, 6+6
         Les langues des serpents cherchant à le lécher, 6+6
         Tous les dos caressants des bêtes qu'il anime, 6+6
         Et les miaulements énormes de l'abîme. 6+6
         Il pousse tous les cris de guerre des humains ; 6+6
2715 Dans leurs combats hideux c'est lui qui bat des mains, 6+6
         Et qui, lâchant la mort sur les têtes frappées, 6+6
         Attache cette foudre à l'éclair des épées. 6+6
         Il marche environné de la meute des maux ; 6+6
         Il heurte aux rochers l'onde et l'homme aux animaux. 6+6
2720 Chaque nuit il est près de triompher ; il noie 6+6
         Les cieux ; il tend la main, il va saisir la proie, 6+6
         Le monde ; — l'océan frémit, le gouffre bout, 6+6
         Ses dents claquent de joie, il grince, et tout à coup, 6+6
         A l'heure où les parsis, les mages et les guèbres 6+6
2725 Entendent ce bandit rire dans les ténèbres, 6+6
         Voilà que de l'abîme un rayon blanc jaillit, 6+6
         Et que, sur le malade expirant dans son lit, 6+6
         Sur les mères tordant leurs mains désespérées, 6+6
         Sur le râle éperdu des lugubres marées, 6+6
2730 Sur le juste au tombeau, sur l'esclave au carcan, 6+6
         Sur l'écueil, sur le bois profond, sur le volcan, 6+6
         Sur tout cet univers que l'ombre veut proscrire, 6+6
         L'aurore épanouit son immense sourire ! 6+6
         Sous l'univers, hagard, lié d'un triple nœud, 6+6
2735 Un être, qui ne sait s'il existe, se meut ; 6+6
         C'est l'idiot ; le sombre enchaîné de la cave, 6+6
         Chaos, s'il est permis de nommer cet esclave. 6+6
         Stupide, il rêve là, connu des spectres seuls, 6+6
         Caché sous tous les plis que font tous les linceuls, 6+6
2740 Ébauche par en haut et par en bas décombre, 6+6
         Mendiant sourdement un peu de jour dans l'ombre, 6+6
         Sanglottant au hasard, formidable pleûreur, 6+6
         Il tord ses deux moignons, ignorance et terreur ; 6+6
         Et la pluie éternelle et lugubre l'inonde. 6+6
2745 Il rampe dans un trou ; fondrière du monde ; 6+6
         Sans yeux, sans pieds, sans voix, mordant et dévoré, 6+6
         Se heurtant aux parois des gouffres, effaré 6+6
         D'éclairs pleuvant sur lui comme sur une cible, 6+6
         Espèce d'affreux tronc ayant pour gaine horrible 6+6
2750 La coque de l'œuf noir d'où l'univers sortit 6+6
         Son crâne sous le poids du néant s'aplatit ; 6+6
         Et l'on voit vaguement tâtonner dans l'informe, 6+6
         Au fond de l'infini, ce cul-de-jatte énorme. 6+6
         Il n'entend même pas le bruit que font en haut 6+6
2755 Les deux principes dieux, ébranlant son cachot, 6+6
         Et leurs trépignements sur sa morne demeure. 6+6
         Le méchant veut qu'il vive et le bon veut qu'il meure. 6+6
         Ainsi luttent, hélas !'ces deux égaux puissants ; 6+6
         L'un, roi de l'esprit ; l'autre, empoisonneur des sens ; 6+6
2760 Les choses à leur souffle expirent ou végètent. 6+6
         Rien n'est au-dessus d'eux. Ils sont seuls. Ils se jettent 6+6
         L'hiver et le printemps, l'éclair et le rayon ; 6+6
         Ils sont l'effrayant duel de la création. 6+6
         Tout est leur guerre ; ils sont dans la flamme, dans l'onde, 6+6
2765 Dans la terre où les monts fument, dans l'air qui gronde ; 6+6
         Leurs chocs font tressaillir les firmaments, et font 6+6
         Trembler les soleils d'or à ce sombre plafond ; 6+6
         Et le nid, dans la mousse, est leur champ de bataille. 6+6
         L'abîme est entr'ouvert quand Arimane bâille ; 6+6
2770 Alors l'essaim hagard des hydres se répand. 6+6
         Les deux colosses, l'un planant, l'autre rampant, 6+6
         S'étreignent. Où l'on voit deux cœurs qui se haïssent, 6+6
         Deux dragons qui la nuit l'un vers l'autre se glissent, 6+6
         Deux forces s'attaquant à grand bruit, deux guerriers 6+6
2775 Combattant, deux poignards dont les coups meurtriers 6+6
         Se croisent, et parfois deux bouches qui se baisent, 6+6
         Ce sont eux. Noirs assauts qu'aucuns repos n'apaisent ! 6+6
         Jamais de trêve. Ils sont ; et rien n'existe qu'eux. 6+6
         Les éléments sont pleins de leurs cris belliqueux. 6+6
2780 Et partout où l'on pleure et partout où l'on chante, 6+6
         Dans l'homme, dans le vent, dans la ronce méchante, 6+6
         Dans la bête des bois et dans les cieux émus, 6+6
         L'ombre hurle Arimane et le jour dit Ormus ! 6+6
         Et dans les profondeurs cette lutte s'étale ; 6+6
2785 Et l'oscillation est heureuse ou fatale, 6+6
         Et le large roulis nous bere, ou son reflux 6+6
         N'emporte que clameurs et sanglots superflus, 6+6
         Et le boa s'enroule au tronc du sycomore, 6+6
         Jérusalem voit naître à son côté Gomorrhe, 6+6
2790 Thèbes lègue un linceul de sables à Memphis, 6+6
         Nemrod luit, Marc-Aurèle a Commode pour fils, 6+6
         Ou l'océan sourit, et l'abîme et l'étoile 6+6
         S'entendent pour sauver une petite voile, 6+6
         Le bois chante ; les nids palpitent, les oiseaux 6+6
2795 Réjouissent les fleurs en buvant aux ruisseaux, 6+6
         La mère, en qui l'orgueil à l'extase se mêle, 6+6
         Emplit d'elle l'enfant qui presse sa mamelle, 6+6
         Et l'homme semble un dieu de sagesse vêtu, 6+6
         Et tout grandit en grâce, en puissance, en vertu, 6+6
2800 Ou dans le flot du mal tout naufrage et tout sombre, 6+6
         Selon que le hasard, roi de la lutte sombre, 6+6
         Précipite Arimane ou voile Ormus terni, 6+6
         Et fait pencher, au fond du livide infini, 6+6
         L'un ou l'autre plateau de la balance énorme. 6+6
2805 Arimane aux yeux d'ombre attend qu'Ormus s'endorme ; 6+6
         Ce jour-là, le chaos et le mal le verront 6+6
         Saisir dans ses bras noirs le ciel au vaste front, 6+6
         Et, fouillant tout orbite et perçant tous les voiles, 6+6
         De ce crâne éternel arracher les étoiles ; 6+6
2810 Ormus, tout en dormant, frémira de terreur ; 6+6
         L'immensité, pareille au bœuf qu'un laboureur 6+6
         A laissé dans un champ ténébreux, et qui beugle, 6+6
         O nuit, s'éveillera le lendemain aveugle, 6+6
         Et, dans l'espace affreux sous la brume enfoui, 6+6
2815 L'astre éteint cherchera le monde évanoui ! 6+6
         Et le corbeau rentra dans l'ombre formidable. 6+6
         L'infini sous mes pieds reflétait l'insondable ; 6+6
         Des lueurs y flottaient comme dans un miroir. 6+6
IV
         Et je vis au-dessus de ma tête un point noir, 6+6
2820 Et ce point noir semblait une mouche dans l'ombre. 6+6
         J'y volai. L'eau des mers, sous son flot le plus sombre, 6+6
         A des monstres obscurs qui vont, seuls ou nombreux, 6+6
         Et l'éther cache aussi des êtres ténébreux ; 6+6
         Sous les ombres on vit comme on vit sous les ondes. 6+6
2825 Je franchis ces hauteurs lugubres et profondes, 6+6
         Et cette mouche tait un vautour.
         Il planait 6+6
         Dans le vide, que nul ne sonde et ne connaît, 6+6
         Criant :
         — Hé ! le géant ! Hé ! l'homme de l'abîme ! 6+6
         Est-ce que tu n'es pas fatigué ? de ma cime, 6+6
2830 J'entends le craquement éternel de tes os. 6+6
         Ta livide sueur pleut dans l'affreux chaos. 6+6
         Es-tu bien las ? Réponds. Sur ton immense épaule 6+6
         Pèse l'énormité monstrueuse du pôle ; 6+6
         Le globe, avec les cieux, et les monts chevelus, 6+6
2835 Avec les mers roulant les flux et les reflux, 6+6
         Avec ses dieux ayant des gouffres pour ancêtres, 6+6
         Avec sa fourmilière épouvantable d'êtres, 6+6
         Avec ses millions de chocs, de bruits, de pas, 6+6
         Ses vivants et ses morts… — c'est très lourd, n'est-ce pas ? 6+6
2840 Nulle voix ne sortit du vide pour répondre ; 6+6
         Et tout continua d'être horrible, et de fondre 6+6
         La cécité muette avec l'obscurité. 6+6
         Et le vautour me vit, et, s'étant arrêté, 6+6
         Grave et hideux, me dit :
         Passant, sache les choses. 6+6
2845 Il est des dieux. Ils sont les dieux, mais non les causes. 6+6
         Il poursuivit :
         Je suis le grand vautour béant. 6+6
         J'étais sur la montagne et j'avais un géant. 6+6
         Pas l'être à qui je viens de parler, mais un autre. 6+6
         Vous, hommes, votre loi, c'est d'apprendre ; la nôtre, 6+6
2850 A nous, les becs d'acier, craints même des tombeaux, 6+6
         C'est d'arracher la vie et la chair par lambeaux 6+6
         Il faut au dur vautour la proie ensanglantée. 6+6
         La mienne me plaisait ; je mangeais Prométhée ; 6+6
         Quand Orphée apparut, et me dit : Viens. J'allai, 6+6
2855 Rauque et tout frémissant, vers cet homme étoilé. 6+6
         Il chantait, et son hymne était une prière, 6+6
         Et, lui, marchait devant, et je volais derrière ; 6+6
         Et tout ce que je sais, ténèbres, c'est l'esprit, 6+6
         C'est Orphée au front calme et doux, qui me l'apprit ; 6+6
2860 Stupide, j'ai suivi cette voix enchantée ; 6+6
         Et c'est ainsi que fut délivré Prométhée. 6+6
         Écoute. En écoutant l'esprit se forme et naît. 6+6
         Prométhée, à travers les, tourments, m'enseignait ; 6+6
         Orphée a complété l'œuvre de Prométhée ; 6+6
         Sache à ton tour.
2865 Le monde est de l'ombre agitée ; 6+6
         L'ombre en heurtant ses flots produit le chaos noir, 6+6
         D'où sort la masse informe et brute, laissant voir 6+6
         Dans ses plis ces noirceurs, ces larves, ces chimères 6+6
         Que la nuit sombre appelle à voix basse les Mères ; 6+6
2870 Et le père de tout, c'est le vague étoilé. 6+6
         L'univers a sur lui, globe d'ombre mêlé, 6+6
         Trois déesses qui sont trois aveugles terribles. 6+6
         Maîtresses du réseau des forces invisibles, 6+6
         Elles ouvrent sans bruit leurs bras insidieux, 6+6
2875 Et prennent les titans, les hommes et les dieux ; 6+6
         L'œil partout voit surgir une sombre inconnue ; 6+6
         Sur la terre Vénus, la grande nymphe nue, 6+6
         En bas, dans l'âpre lieu des mânes redouté, 6+6
         Le spectre Hécate, en haut l'ombre Fatalité ; 6+6
2880 Vénus étreint la vie et rien ne lui résiste, 6+6
         Hécate tient l'enfer, et, comme un geôlier triste, 6+6
         L'ombre Destin s'adosse au grand ciel constellé. 6+6
         On voit sur l'azur noir ce fantôme voilé. 6+6
         Ainsi le monde, enfer, terre et cieux, plein de haines, 6+6
2885 Est triple pour souffrir et frémit sous trois chaînes. 6+6
         Tout par une noirceur vers un gouffre est conduit. 6+6
         Hécate, c'est la nuit, le Destin, c'est la nuit, 6+6
         Et Vénus, c'est la nuit ; Vénus, fauve et fatale, 6+6
         A deux filles, la mort et la volupté pâle ; 6+6
2890 Et Mort et Volupté sont deux ombres qui font 6+6
         Chacune sous la vie un abîme sans fond. 6+6
         Ô déités, tenant, les noires et la blonde, 6+6
         Les entrailles, le cœur et le cerveau du monde, 6+6
         Et toute la nature attachée à trois fils ! 6+6
2895 Les astres sont leurs yeux, les nuits sont leurs profils. 6+6
         Rien ne peut les fléchir ; c'est en vain qu'on réclame ; 6+6
         Le sort est tigre, Hécate est sphynx, Vénus est femme. 6+6
         Une cariatide immense porte tout : 6+6
         Tellus en deuil, Neptune amer, Pluton qui bout, 6+6
2900 Arbres, moissons, déserts, flots confus, rocs inertes, 6+6
         Fleuves laissant traîner leurs longues barbes vertes, 6+6
         Hommes et champs d'où sort un bruit sourd, tournoiements 6+6
         Des nuages, de jour ou d'orage écumants, 6+6
         Et Pan, qui, dérangeant les branchages des ormes, 6+6
2905 Apparaît vaguement au fond des bois énormes. 6+6
         Tout est un groupe obscur d'aspects fallacieux ; 6+6
         Les astres font un bruit de lyres dans les cieux ; 6+6
         Le porche sidéral, antre du sort, gouverne 6+6
         Ce monde triple, ciel, terre en fleurs, rouge Averne. 6+6
2910 Une grâce lugubre est mêlée à l'effroi. 6+6
         Partout quelque chaos, dont quelque monstre est roi, 6+6
         Obéit, dans l'écume ou la flamme ou l'épine, 6+6
         Aux yeux d'une Amphitrite ou d'une Proserpine 6+6
         Ou de quelque Cybèle au front blond et serein. 6+6
2915 Partout se croisent l'eau, le feu, l'autan sans frein, 6+6
         Les satyres dansants, les nymphes chasseresses, 6+6
         Et dans le sombre azur des essors de déesses. 6+6
         Et, tour à tour, et l'un après l'autre, au plus noir 6+6
         De l'antre, que blanchit l'aube et qu'ombre le soir, 6+6
2920 On voit passer, forgeant la lumière ou la brume 6+6
         Sur l'Heure, étincelante et ténébreuse enclume, 6+6
         Le Jour, la Nuit, géants, cyclopes à l'œil rond, 6+6
         Ayant, l'un le soleil, l'autre la lune, au front. 6+6
         La Matière est au centre, au fond des sombres voûtes, 6+6
2925 Hydre, divinité, la plus noire de toutes ! 6+6
         Tout cherche tout, sans but ; sans trêve, sans repos. 6+6
         Ces femmes qu'un dieu pousse et dont les blanches peaux 6+6
         En touchant l'arbre ému, font frémir les écorces, 6+6
         Ces démons composés d'ivresses et de forces, 6+6
2930 Les Ménades aux seins de Sirène, aux yeux fous, 6+6
         Passent levant leur robe au-dessus des genoux, 6+6
         Mêlant les voix, le luth, la timbale et le cistre. 6+6
         O monde ténébreux, éblouissant, sinistre ! 6+6
         La fange se soulève et veut lécher les cieux. 6+6
2935 Les cieux n'abhorrent pas cet hymen monstrueux. 6+6
         Omphale aux blonds cheveux étreint le vaste Hercule. 6+6
         Tout frémit. Dans le vague et trouble crépuscule 6+6
         Les temples entrevus dressent leurs noirs piliers ; 6+6
         Les flamboiements des yeux errent dans les halliers : 6+6
2940 Le pâtre attend Phœbé ; l'ombre qui se déchire 6+6
         Laisse voir le dragon, l'elfe, l'hécatonchyre, 6+6
         Tâchant de s'enlacer, de s'unir, de sentir ; 6+6
         La blanche vision des nymphes fait sortir 6+6
         Sylvain des bois, Triton des eaux, Vulcain des forges ; 6+6
2945 Pan contemple effaré la nudité des gorges ; 6+6
         L'arbre est un faune ardent qu'on ne peut assoupir, 6+6
         Et les antres sont pleins d'un immense soupir, 6+6
         Dans l'orageux banquet des thyrses et des lyres, 6+6
         Et de toutes les soifs buvant tous les délires, 6+6
2950 Bacchus, environné de tigres, chante et rit ; 6+6
         Et, dégorgeant au fond des cerveaux qu'il flétrit, 6+6
         Sa fumée âcre où vont et viennent des fantômes, 6+6
         Spectres bleus de l'éther, larves des noirs royaumes, 6+6
         Les cris, les coups, la rage et le baiser lascif, 6+6
2955 Le vin cynique emplit les coupes d'or massif. 6+6
         On fait un nid de l'ombre, un lit de la matière. 6+6
         Se ruant les seins nus sur la nature entière, 6+6
         Étonnés, hérissés, debout, couchés, assis, 6+6
         Les mages de Cybèle et les mages d'Isis, 6+6
2960 L'éphèbe au front charmant, les vierges, les prêtresses ; 6+6
         Les bacchantes livrant aux vents leurs folles tresses, 6+6
         Naïades, chèvre-pieds, kabyres, ægipans, 6+6
         Et les hommes chevaux et les femmes serpents, 6+6
         Les prêtres qu'en passant, bouc rêveur, tu salues, 6+6
2965 Les troglodytes roux aux poitrines velues, 6+6
         Polyphème, Astarté, Cerbère, Hylas, Atys, 6+6
         Toutes les passions et tous les, appétits, 6+6
         S'accouplent, Évohé ! rugissent, balbutient, 6+6
         Et sous l'œil du destin calme et froid, associent 6+6
2970 Le râle et le baiser, la morsure et le chant, 6+6
         La cruauté joyeuse et le bonheur méchant, 6+6
         Et toutes les fureurs que la démence invente ; 6+6
         Et célèbrent, devant l'esprit qui s'épouvante, 6+6
         Devant l'aube, devant l'astre, devant l'éclair, 6+6
2975 Le mystère splendide et hideux de la chair ; 6+6
         Et cherchant les lieux sourds, les rocs inabordables, 6+6
         Échevelés, pâmés, amoureux, formidables, 6+6
         Ivres, l'un qui s'échappe et l'autre qui poursuit, 6+6
         Dansent dans l'impudeur farouche de la nuit ! 6+6
2980 Au faîte de l'orgie et dans le bruit des coupes, 6+6
         La géante qui plonge aux flots ses larges croupes, 6+6
         Dont chaque mouvement pour l'homme est un fléau, 6+6
         Le monstre aux millions de visages, Géo, 6+6
         Sur des Alpes couchée et montagne comme elles, 6+6
2985 Prodigue ses amours, ses lèvres, ses mamelles, 6+6
         Et, s'ouvrant sans relâche aux longs embrassements, 6+6
         Engouffre en ses flancs noirs tout un monde d'amants, 6+6
         Le devin, le rôdeur, des monts, l'homme de l'antre, 6+6
         Épicure, l'esprit, et Silène, le ventre, 6+6
2990 Le rayon, le fumier, et tout l'impur troupeau 6+6
         Des êtres vils ayant des toisons sur la peau, 6+6
         L'ours, l'hyène et le tigre et la louve échauffée, 6+6
         Et derrière ce groupe affreux, le pâle Orphée ! 6+6
         Elle se donne à tous ensemble, et, tour à tour, 6+6
2995 Les fait rugir de haine et se tordre d'amour, 6+6
         Les étreint, les ravit, les baise et les dévore. 6+6
         A ses cils ténébreux elle mêle l'aurore. 6+6
         L'homme la voit qui guette au milieu des roseaux. 6+6
         Laissant ses cheveux d'herbe ondoyer dans les eaux. 6+6
3000 Elle chante, appuyant à sa hanche écaillée 6+6
         Ses coudes de branchage et ses mains de feuillée : 6+6
         — Viens ! je suis la Nature ! — Et, charmés, palpitants, 6+6
         Vaincus, de tous les points du monde en même temps, 6+6
         Les bergers, les songeurs, les voyants, les colosses, 6+6
3005 Les mornes dieux de l'Inde aux têtes de molosses, 6+6
         Les lourds typhons d'en bas, le peuple hydre et géant, 6+6
         Pullulant, fécondant, multipliant, créant, 6+6
         Frémissant d'approcher peut-être de leur mère, 6+6
         Fixent leurs fauves yeux sur l'obscène chimère ! 6+6
3010 Et l'écume embrassant le roc sauvage et brut, 6+6
         Les baisers de l'orage et des vagues en rut, 6+6
         L'entourent ; et son souffle émeut la bête immonde ; 6+6
         Et, sans cesse, à jamais, dans l'air, la flamme et l'onde, 6+6
         A travers l'éternelle et livide vapeur, 6+6
3015 La prunelle des nuits regarde avec stupeur, 6+6
         Et l'ouragan flagelle, et l'océan caresse 6+6
         La prostitution de la sombre déesse ! 6+6
         C'est ainsi que tout vit et tout meurt, haletant. 6+6
         L'astre est une étincelle et le siècle un instant. 6+6
3020 Le souffle de la mort couvre à chaque rafale 6+6
         D'ombres le fleuve Styx, d'oiseaux le lac Stymphale, 6+6
         Et la guerre aux longs cris plane, et les pestes vont 6+6
         S'accoupler pêle-mêle au bas du ciel profond, 6+6
         Elles se dressent, sœurs du meurtre et de l'envie, 6+6
3025 Et leurs regards de larve épouvantent la vie. 6+6
         Et l'on entend, au fond des brouillards soucieux, — 6+6
         Hurler la bête fauve effrayante des cieux, 6+6
         Le Tonnerre, et, troublés, et prêts à se dissoudre, 6+6
         Les mers, les bois, les monts, sous les pas de la foudre, 6+6
3030 Tremblent, et le vent jette à travers ses éclats 6+6
         Les imprécations du portefaix Atlas. 6+6
         Car tout pèse sur lui. Je te l'ai dit, le monde, 6+6
         Avec l'air bleu, le feu vermeil, l'eau verte et ronde, 6+6
         Avec l'éther, l'espace, et les ascensions 6+6
3035 Splendides et sans fin, des constellations, 6+6
         Oscille, soutenu sur ce vivant pilastre. 6+6
         Au sommet resplendit l'Olympe, caverne astre. 6+6
         L'Olympe est couronné de spectres radieux 6+6
         Qui seraient des brigands s'ils n'étaient pas des dieux ; 6+6
3040 L'Olympe a pour fleurons les douze dieux sublimes. 6+6
         Leur rayonnement calme aveugle les abîmes. 6+6
         Au-dessous, les Titans, les mammons, les géants, 6+6
         L'hydre Glaucus gonflant sa croupe d'océans, 6+6
         Rampent, et les sylvains, les trichines, les dives, 6+6
3045 Dans les eaux, sous les plis des algues maladives, 6+6
         Serpentent avec l'orphe horrible, et l'anthia, 6+6
         Et l'impur Géryon qu'Alcide châtia ; 6+6
         Et l'on distingue en bas la race lapidaire, 6+6
         Gorgone, que la lune en tremblant considère, 6+6
3050 Les trois parques branlant la tête sur le bruit 6+6
         Du rouet où le jour est filé par la nuit, 6+6
         Chronos, face à quatre yeux, Derceto pisciforme ; 6+6
         Et, comme lé brin d'herbe entre le cèdre et l'orme, 6+6
         L'homme entre le titan et le dieu disparaît, 6+6
3055 Les monstres sur son front faisant une forêt. 6+6
         Les douze dieux, ayant triomphé, sont tranquilles 6+6
         Et féroces ; ils ont les temples : dans les villes, 6+6
         Les forêts dans la plaine et les rocs sur les monts ; 6+6
         Vulcain, par les Brontès et par les Pyracmons, 6+6
3060 Leur fait forger la foudre et le vent en armures ; 6+6
         Dodone les salue avec de sourds murmures ; 6+6
         Ils sont grands et sereins, et chacun de leurs pas 6+6
         Mesure un tiers du ciel dans son vaste compas. 6+6
         Toute pudeur sur tiers à leur souffle se fane ; 6+6
3065 Jupiter est tyran, Cypris est courtisane ; 6+6
         Phœbus est assassin ; Pallas tue ; et Junon 6+6
         A le meurtre au regard fixe pour compagnon ; 6+6
         Éole fou vomit la pluie échevelée ; 6+6
         Neptune est la tempête et Mars est la mêlée ; 6+6
3070 Saturne abat la vie avec sa large faulx ; 6+6
         Parmi les dieux méchants Mercure est le dieu faux ; 6+6
         Le serpent le soupçonne et le renard le flaire ; 6+6
         En haut, l'horrible Amour ; pire que la colère, 6+6
         Règne, et perçant les cœurs de flèches, diaprant 6+6
3075 La terre de rosiers et de tombeaux, il prend 6+6
         L'univers par les dieux et les dieux par la femme ; 6+6
         Telle est l'orgie ; et l'œil va, dans ce monde infâme, 6+6
         De la substance énorme à l'esprit odieux. 6+6
         Les fléaux sont titans et les vices sont dieux. 6+6
3080 On entend les dieux rire ; on voit leurs vagues trônes 6+6
         Resplendir au-dessus des monts Acrocéraunes, 6+6
         La vie est autour d'eux un sourd frémissement ; 6+6
         La prière à leurs pieds boîte ; l'oracle ment ; 6+6
         La moitié de la-terre est un marais qui trempe 6+6
3085 Dans le chaos, cloaque où l'être informe rampe ; 6+6
         Et le ciel est trop bas pour qu'Othryx le géant 6+6
         Se puisse à son réveil mettre sur son séant. 6+6
         Et Tout, c'est toi, Substance !
         Oui, l'ombre où Pythagore 6+6
         Voit passer le triton, la nymphe et l'égrégore ; 6+6
3090 La Syrène, la nuit, quand brille le halo, 6+6
         Ouvrant son chant dans l'air, ses nageoires dans l'eau, 6+6
         C'est toi ; c'est toi, Téthys, la femme aux mains palmées ; 6+6
         Ces dieux, c'est toi ; c'est toi, ces monstres ; ces pygmées 6+6
         Et ces géants, c'est toi ; tous ces masques béants, 6+6
3095 Corybantes hurlant les cyniques pæans, 6+6
         Stryges, psylles, c'est toi ; c'est toi, ces myriades 6+6
         De méduses, d'éons, de faunes, de dryades ; 6+6
         C'est toi, cette stupeur, c'est toi, ce mouvement, 6+6
         Matière ! bloc inerte et noir fourmillement ! 6+6
3100 Et, devant ce chaos, toute philosophie 6+6
         Pousse un cri, puis se tait, rêve et se pétrifie. 6+6
         Quant à l'homme, qu'est-il ? Rien. Et je te l'ai dit. 6+6
         Fait d'un peu de limon que Jupiter perdit, 6+6
         N'ayant, sous l'affreux ciel d'où tombe la sentence, 6+6
3105 Ni loi, ni liberté, ni droit, ni résistance, 6+6
         Il n'est que le hochet des monstres.
         Nu, fatal, 6+6
         L'homme commet le crime et les dieux font le mal, 6+6
         L'homme, face au vil souffle et bouche aux plaintes vaines, 6+6
         Sent en lui, dans ses os, dans ses nerfs, dans ses veines, 6+6
3110 Germer l'arborescence horrible du destin. 6+6
         Tout-banquet est suspect ; les dieux sont du festin ; 6+6
         Atrée offre la coupe aux lèvres de Thyeste ; 6+6
         Oreste est parricide et Jocaste est inceste ; 6+6
         Phèdre a peur, Myrrha tremble, et Pasiphaè fuit ; 6+6
3115 Hélas ! elles ont bu les philtres de la nuit ! 6+6
         Le sort est un bandit ; la vie est une folle. 6+6
         Le glaive naît du glaive. Agamemnon immole 6+6
         Sa fille, et Clytemnestre, immole Agamemnon. 6+6
         — Justice ; crie Ajax, es-tu ? — La Mort dit : Non. 6+6
3120 Médée est ivre et rit. Oh ! comme vous pleurâtes, 6+6
         Cassandre, dans l'horreur des ombres scélérates ! 6+6
         Quoique innocents, il vont comme des criminels. 6+6
         Autour d'eux à jamais se dressent éternels 6+6
         Le remords, le bois triste où l'on entend des râles, 6+6
3125 Le meurtre ; et l'entourage, affreux des spectres pâles. 6+6
         Apollon forcené se jette, sombre amant, 6+6
         Sur Daphné ; c'est Daphné qu'atteint le châtiment. 6+6
         Thémis aveugle tient la balance incertaine. 6+6
         Tout est dragon, serpent, hydre, polype, antenne, 6+6
3130 Griffe, ongle, serre ; et l'homme est pris dans les anneaux 6+6
         'De Géo, de Typhon, d'Éole et d'Ouranos. 6+6
         Tous les arbres de l'ombre ont de fatales pommes. 6+6
         Il suffit de passer dans le taillis des hommes 6+6
         Pour secouer la branche exécrable des maux. 6+6
3135 Le crime et l'équité sont deux néants jumeaux 6+6
         Que dans le même abîme emporte la même aile. 6+6
         Sans voir, sans regarder, sans choisir, pêle-mêle, 6+6
         Le dieu d'en bas, l'inepte et ténébreux Hadès 6+6
         Jette vieillards, enfants, guerriers, rois sous le dais, 6+6
3140 A l'égout Styx, où pleut l'éternelle immondice ; 6+6
         Sourd ; même pour Orphée, il lui prend Eurydice. 6+6
         Tout est dérision. Vénus étreint Psyché. 6+6
         Achille meurt par où sa mère l'a touché. 6+6
         Oh ! les mères ! Cherchez les fils, cherchez la joie ! 6+6
3145 Niobé devient pierre et nuit ; Hécube aboie. 6+6
         Être chaste. À quoi bon ? Vivre austère. Pourquoi ? 6+6
         Plus de vertu contient plus d'ombre et plus d'effroi. 6+6
         Les assassins, creuseurs de fosses à la hâte, 6+6
         Le voleur, écoutant à la, porte qu'il tâte, 6+6
3150 Ne sont pas plus troublés qu'œdipe au front pieux. 6+6
         Comme le sanglier s'abat sous les épieux. 6+6
         L'homme tombe percé par les carquois célestes. 6+6
         Les grands sont les maudits, les bons sont les funestes. 6+6
         Le ciel sombre est croulant sur les hommes ; l'autel, 6+6
3155 Calme et froid, à celui qui l'embrasse est mortel, 6+6
         Une Eurydice dort sur les marches du temple ; 6+6
         Le meilleur, si le sort veut en faire un exemple, 6+6
         N'a plus de cœur ; n'a plus d'entrailles, n'a plus d'yeux, 6+6
         Ploie et meurt sous le poids formidable des dieux. 6+6
3160 Les générations s'envolent dissipées. 6+6
         Les jours passent ainsi que des lueurs d'épées. 6+6
         Au-dessus des vivants le sort lève le doigt. 6+6
         Nul ne fait ce qu'il fait ; nul ne voit ce qu'il voit. 6+6
         Nais : la main du sort s'ouvre. Expire : elle se ferme. 6+6
3165 Nul ne sait rien de plus. Guerres sans but, sans terme, 6+6
         Sans conscience, écume aux dents, et glaive au poing ! 6+6
         La bouche mord l'oreille et ne lui parle point 6+6
         Le sourd étreint l'aveugle ; on lutte, on se dévore 6+6
         On se prend ; on se quitte, on se reprend encore ; 6+6
3170 Et nul n'est jamais libre un instant sous les cieux ; 6+6
         Ce que le destin lâche est repris par les dieux ; 6+6
         Ce qu'épargnent les dieux fatigués, l'amour traître. 6+6
         Le ressaisit ; tout saigne et tout souffre, sans être. 6+6
         Le penseur voit, au-bord des noirs destins venu, 6+6
3175 Se prolonger sans fin dans le gouffre inconnu, 6+6
         Cette agitation des vagues de ténèbres. 6+6
         Où sont les grands, les forts, les puissants, les célèbres ? 6+6
         Ils sont où la fumée est allée, où les bois 6+6
         Ont envoyé les bruits, les souffles et les voix ; 6+6
3180 Et le sourd néant dit : ce n'était pas la peine. 6+6
         Et maintenant, Platon, Socrate, Callysthène, 6+6
         Diogène, Zénon, Démocrite, Archytas, 6+6
         Thalès, Cratès, Pyrrhon, Anaxagore, ô tas 6+6
         De sages, répondez : qu'est-ce que la sagesse ? 6+6
3185 Veille ou dors, viens ou fuis, nie ou crois, prends ou laisse. 6+6
         Sois immonde ou sois pur sois bon ou sois pervers ; 6+6
         Insulte l'aube, ou ris sous les feuillages verts ; 6+6
         Montre-toi, cache-toi ; va-t-en,demeure, oscille ; 6+6
         Ignore, ou bien apprends ; pense, ou sois imbécille. 6+6
3190 Science humaine ! essai de regard ! louche effort 6+6
         Pour faire un trou de flamme au mur brumeux du sort ! 6+6
         Imprécation sombre et pleine d'anathèmes ! 6+6
         Esprit humain ! rumeur ! passage de systèmes ! 6+6
         Place publique où vont et viennent, dans le soir, 6+6
3195 Les projets de penser que l'homme peut avoir ! 6+6
         Le monde est une meule à broyer, la pensée. 6+6
         Après une science épuisée et lassée, 6+6
         Une doctrine vient criant : qu'est-ce que c'est ? 6+6
         Et passe en redisant ce que l'autre disait. 6+6
3200 Tous répètent — Pourquoi ? pourquoi ? — Nul ne devine 6+6
         L'obscur secret de l'ombre infernale et divine. 6+6
         — Comment sortir ? comment entrer ? Vouloir, savoir, 6+6
         Ouvrent-ils les verrous de ce dédale noir ? 6+6
         Essayons de la mort ! Essayons de la vie ! 6+6
3205 La volonté se sent par le destin suivie. 6+6
         Si nous redescendions ou si nous remontions ? 6+6
         Quelle est l'issue, ô nuit ? — Toutes les questions 6+6
         Ont des portes d'énigme et des yeux de fantôme ; 6+6
         Et, tristes, et courbés sous le ténébreux dôme, 6+6
3210 Les songeurs frissonnants cherchent les sombres clefs 6+6
         Dans la sereine horreur des gouffres étoilés. 6+6
         Et chacun d'eux, penché sur l'ombre où tout s'achève, 6+6
         Jette à qui passera ces noirs conseils du rêve : 6+6
         — La prière est sans but. L'être est un fait hagard. 6+6
3215 Ne te mets pas en frais d'amour pour le hasard. 6+6
         Chante ou maudis. Qu'importe au destin que tu l'aimes ? 6+6
         Les pas du genre humain sont-bordés de problèmes. 6+6
         La vie est l'avenue effrayante des sphinx. 6+6
         L'orgueil et-la science, yeux de paon, yeux de lynx, 6+6
3220 Aboutissent au même avortement ; et l'homme. 6+6
         Tremble, et sent des démons dans tous les dieux qu'il nomme. 6+6
         Prométhée a voulu sortir de cette nuit, 6+6
         Éclairer l'homme au fond du mystère introduit ; 6+6
         Labourer, enseigner, civiliser, et faire 6+6
3225 Du globe une vivante et radieuse sphère ; 6+6
         Tirer du roc sauvage et des halliers épais 6+6
         Les éblouissements de l'ordre et de la paix, 6+6
         Défricher la forêt monstrueuse de l'être, 6+6
         Et faire vivre ceux que le destin fait naître ; 6+6
3230 Il a voulu sacrer la terre, ouvrir les yeux, 6+6
         Mettre le pied de l'homme à l'échelle des cieux, 6+6
         Soumettre la nature et que l'homme la mène, 6+6
         Diminuer les dieux de la croissance humaine, 6+6
         Couvrir les cœurs d'un pan de l'azur étoilé, 6+6
3235 Faire du ver rampant jaillir l'esprit ailé, 6+6
         Tendre une chaîne d'or entre l'arbre et la ville, 6+6
         Au Tartare à jamais plonger la haine vile, 6+6
         Lier le mal horrible au chaos épineux, 6+6
         Et fonder, dans le cœur des hommes lumineux, 6+6
3240 Afin que la raison l'achève et le bâtisse, 6+6
         Un temple ; et remplacer Atlas par la justice. 6+6
         Les dieux l'ont puni. Seul, vaincu, saignant, amer, 6+6
         Il est tombé, pleuré des filles de la mer ; 6+6
         Et moi, j'ai bu le sang de l'enchaîné terrible. 6+6
3245 Tout est mort maintenant ; et, dans l'ombre inflexible, 6+6
         Sous le rayonnement des boucliers divins, 6+6
         Les efforts des géants et des hommes sont vains. 6+6
         Toutefois, tant qu'il reste un peu d'air ; l'oiseau vole. 6+6
         Orphée en me quittant m'a dit cette parole : 6+6
3250 « Être ailé ; l'aile est bonne et sainte. Souviens-toi 6+6
         Qu'espérer est la force et qu'atteindre est la loi. 6+6
         « L'obstacle est là ? passants ; il attend qu'on le brise. 6+6
         « Ce qu'a fait Prométhée est fait ; la flamme est prise ; 6+6
         « Elle est sur terre ; elle est quelque part ; l'homme peut 6+6
3255 « La retrouver ; grandir ; vivre, exister, s'il veut ! 6+6
         « S'il sait penser, gravir, creuser ; saisir, étreindre, 6+6
         « S'il ne laisse jamais le saint flambeau s'éteindre, 6+6
         « S'il se souvient qu'il peut, puisque l'idée a lui, 6+6
         « Allumer quelque chose en lui de plus que lui, 6+6
3260 « Qu'il doit lutter, que l'aube est une délivrance, 6+6
         « Et qu'avoir le flambeau, c'est avoir l'espérance ; 6+6
         « Car deux sacrés rayons composent la clarté, 6+6
         « Et l'un est la puissance, et l'autre est la beauté. » 6+6
         — Ô vautour, dans la nuit sans fond qui nous assiège, 6+6
3265 Où donc est la clarté dont tu parles ? criai-je. 6+6
         J'attendais la réponse, il avait disparu. 6+6
         Il s'était effacé sans même avoir décru. 6+6
         Ainsi vient, tourbillonne et fuit la feuille morte 6+6
         Au vent que la nuit fait quand elle ouvre sa porte, 6+6
3270 A l'heure où sur les monts le pâtre vient s'asseoir. 6+6
V
         Et je vis au-dessus de ma tête un point noir. 6+6
         Et ce point noir semblait une mouche dans l'ombre. 6+6
         Comme lorsque la lune au fond des brouillards sombre, 6+6
         Une vague lueur flottait ; l'immensité 6+6
         Blanchissait.
3275 Je repris ma course, et je montai 6+6
         Dans l'air que je fendais d'une aile prompte et sûre, 6+6
         Vers le point qu'on voyait dans l'espace ; à mesure 6+6
         Que je montais, l'objet grossissait, et, pareil 6+6
         Aux figures qu'on voit croître dans le sommeil, 6+6
3280 Il prenait une forme étrange ; et cette mouche 6+6
         Était un aigle au vol tournoyant et farouche. 6+6
         Le vide était moins sombre et le vent moins mauvais. 6+6
         Chacun des noirs oiseaux vers qui je m'élevais, 6+6
         Comme jadis le mage était loin de l'apôtre, 6+6
3285 Volait seul dans sa zone et ne voyait pas l'autre. 6+6
         L'aigle criait :
         Qui donc est là, gouffre hideux ? 6+6
         Qui donc dit : il n'est pas ! Qui donc dit : ils sont deux ! 6+6
         Qui donc dit : — Ils sont douze, ils sont cent, ils sont mille ; 6+6
         Ils emplissent l'azur comme un peuple une ville ; 6+6
3290 Et le ciel serait clair, limpide et radieux, 6+6
         S'il n'était obscurci du noir essaim des dieux. — 6+6
         Ô vents, il est ! Abîme ! il est seul. Seul, vous dis-je ! 6+6
         Ténèbres, demandez aux soleils. Le prodige, 6+6
         Ô gouffres, ce serait qu'il ne fût pas. Je suis 6+6
3295 L'aigle éclairé d'en haut qui plane au fond des nuits ; 6+6
         Je suis la bête à qui ressemble le génie ; 6+6
         J'ai dans mon œil hagard la lueur infinie ; 6+6
         Je suis le grand voyant et le grand inquiet. 6+6
         J'étais près de Moïse alors qu'il s'écriait : 6+6
3300 — Ô soleil ! nourricier du monde ! anachorète ! 6+6
         Seul au fond du grand ciel comme en une retraite ! 6+6
         Père de l'aube, roi du jour ; maître du feu, 6+6
         Écarte tes rayons, que je puisse voir Dieu ! 6+6
         Au pied du Sina sombre, il dit : Qui m'accompagne ? 6+6
3305 J'ai dit : moi ! — J'étais là, quand, montant la montagne, 6+6
         Il s'enfonça, superbe et tremblant a la fois, 6+6
         Dans le nuage plein de foudres et de voix ; 6+6
         J'ai suivi le prophète en cette ombre livide… — 6+6
         Ô sanglots de la mère auprès du berceau vide, 6+6
3310 Ô chaîne de l'esclave, ô sceptre de Néron, 6+6
         Toi, peste au souffle impur, toi, guerre au fier clairon, 6+6
         Éperviers qui guettez la caille à sa sortie, 6+6
         Broussailles de l'horreur, ronce, aconit, ortie, 6+6
         Ô Fatalité, spectre à l'œil morne, au pas lent, 6+6
3315 Mal, millepieds hideux sur l'homme fourmillant, 6+6
         Chimère Obscurité qui traînes tes vertèbres, 6+6
         Chouette Nuit, crapaud Chaos, taupes Ténèbres, 6+6
         Vieux ciel noir du néant, suaire du ciel bleu, 6+6
         Vous mentez, vous mentez, vous mentez, j'ai vu Dieu ! 6+6
3320 En ce moment l'oiseau suprême et solitaire 6+6
         M'aperçut ; fauve, il dit :
         — Quel est ce ver de terre ? 6+6
         De quel droit voles-tu dans l'ombre où tu rampas ? 6+6
         Est-ce toi qui disais tout à l'heure : il n'est pas ? 6+6
         Si c'est toi
         — je n'osais parler —
         Si c'est toi, sache 6+6
3325 Qu'il se montre surtout dans tout ce qui le cache. 6+6
         Qu'es-tu ? Réponds. Sais-tu le but, l'objet, la loi ? 6+6
         Sais-tu pourquoi le taon mord la vache, pourquoi 6+6
         L'oiseau mange la mouche et le ver le concombre ? 6+6
         Dis ? où sont les poumons du vent ? Connais-tu l'ombre ? 6+6
3330 Es-tu dans le secret ? Et, quand il a tonné, 6+6
         Sais-tu ce qu'on a dit ? As-tu questionné 6+6
         Les flots, quand vers l'écueil que bat leur inclémence 6+6
         Ils viennent, commentant dans leur rumeur immense 6+6
         Les actes inconnus de l'onde et de la nuit ? 6+6
3335 L'univers est un texte obscur ; l'as-tu traduit ? 6+6
         Qu'est-ce que nous voulaient les aurores enfuies ? 6+6
         Pourquoi le larmoiement formidable des pluies ? 6+6
         Comment l'arbre tient-il dans le pépin du fruit ? 6+6
         As-tu questionné le Gibel et son bruit, 6+6
3340 L'Atlas et son semoun, l'Alpe et son avalanche ? 6+6
         Connais-tu la Jungfrau, la grande vierge blanche ? 6+6
         T'a-t-elle dit le fond de la virginité ? 6+6
         As-tu rempli ta cruche au puits éternité, 6+6
         Et ta stupidité puise-t-elle à l'abîme ? 6+6
3345 Parle. Ton ignorance, homme, est-elle la dîme 6+6
         Que tu viens prélever, précédé du corbeau, 6+6
         Sur la science étrange et morne du tombeau, 6+6
         Brume où se sont perdus tant de mages célèbres ? 6+6
         T'es-tu penché pour boire a, même les ténèbres ? 6+6
3350 Et t'es-tu redressé sur le vide où tu vas, 6+6
         Recrachant ta gorgée et criant : Dieu n'est pas ! 6+6
         En est-il ainsi, brute ? En ce cas, je m'afflige 6+6
         De te voir. C'est Dieu seul qui règne et vit, te dis-je, 6+6
         Et Dieu seul qui survit. Fais-tu le froid, le chaud, 6+6
3355 La nuit, l'aube ? Est-ce toi qui fais hurler là-haut 6+6
         L'orage maniaque, et toi qui le fais taire ? 6+6
         Es-tu le personnage immense du mystère ? 6+6
         Prouve-le-moi. Voyons, homme. Quand le torrent, 6+6
         Cet ouvrier terrible, inquiet, dévorant, 6+6
3360 Sciant les rocs, traînant les terres aux campagnes, 6+6
         Se met à décharner dans l'ombre les montagnes, 6+6
         Empêche-le donc ! dis à l'océan à bas ! 6+6
         Est-ce toi qui, prenant les lions, les courbas 6+6
         Si bien qu'on ne sait plus, dans leurs fuites funèbres, 6+6
3365 Si ce sont des lions ou si ce sont des zèbres ! 6+6
         Es-tu de ceux qui vont dans l'inconnu sans-voir, 6+6
         Qui se heurtent la nuit à l'immense mur noir, 6+6
         Et qui, battant l'obstacle avec leurs sombres : ailes, 6+6
         Glissent sans fin le long, des parois éternelles ? 6+6
3370 Sors-tu de quelque grotte affreuse, aux âpres flancs, 6+6
         Où ton œil est resté fixe quatre mille ans, 6+6
         Comme Satan dans l'ombre où Dieu le fit descendre ? 6+6
         As-tu l'esprit qu'avait la payenne Cassandre 6+6
         Lorsqu'elle allait voyant d'avance Ajax brigand, 6+6
3375 Comptant les grands palais en flamme, et distinguant 6+6
         Dans la profonde nuit le glaive nu d'Égysthe ? 6+6
         Parle. Es-tu plein du gouffre ? Es-tu le trismégiste, 6+6
         Marches-tu de plain-pied avec les cieux, disant 6+6
         Aux douze heures : venez me parler, à présent 6+6
3380 Que vous voilà sur terre, ayant en vous chacune 6+6
         La gaîté du soleil ou l'horreur de la lune ? 6+6
         As-tu vécu parmi les bêtes dans les bois, 6+6
         Le tigre t'indiquant la source, et disant : bois ! 6+6
         Et, lorsque tu songeais la face contre terre, 6+6
3385 Un ange, qu'adoraient le lynx et la panthère, 6+6
         T'a-t-il jeté, de l'ombre écartant les rideaux, 6+6
         Quelque effrayant manteau d'étoiles sur le dos ? 6+6
         Pour parler de la sorte, es-tu celui qui lie 6+6
         Et qui délie ? As-tu le double esprit d'Élie ? 6+6
3390 Qu'es-tu ? Dis-moi ton nom. Les prophètes jadis, 6+6
         A l'heure où, sur les monts par la brume engourdis ; 6+6
         La large lune d'or surgissait comme un dôme, 6+6
         Faisaient sur l'horizon des gestes de fantôme, 6+6
         Dialoguaient avec les vents, et grands, et seuls, 6+6
3395 Ils secouaient les nuits ainsi que des linceuls ; 6+6
         Car le désert, prenant de graves attitudes, 6+6
         Jadis parlait a l'homme, et l'homme aux solitudes ; 6+6
         La mer ouvrant son gouffre et l'aigle ouvrant son bec 6+6
         Entendaient les devins, dans Endor, dans Balbeck, 6+6
3400 Faire des questions aux ténèbres, et l'ombre 6+6
         Donner aux noirs devins l'explication sombre. 6+6
         Es-tu de ceux-la ? Non ! Tu serais le dernier 6+6
         Que tu ne serais pas si fou de le nier. 6+6
         Serais-tu par hasard, ô parleur dérisoire, 6+6
3405 Un des grands mécontents de l'immensité noire ? 6+6
         Trouves-tu que les cieux sacrés vont de travers ? 6+6
         Peut-être étais-tu là quand Dieu fit l'univers ? 6+6
         Et sans doute, en ce cas, ta peine fut cruelle 6+6
         De voir que ce maçon n'avait pas de truelle, 6+6
3410 Et qu'il bâtissait l'ombre et l'azur et le ciel, 6+6
         Et l'être universel et l'être partiel, 6+6
         Et l'étendue où fuit le pâle météore, 6+6
         Qu'il bâtissait le temps, qu'il bâtissait l'aurore, 6+6
         Qu'il bâtissait le jour que l'aube épanouit, 6+6
3415 Les vastes firmaments bleus jusque dans la nuit, 6+6
         Et les dômes profonds où vole la tempête, 6+6
         Sans monter à l'échelle, une auge sur la tête ! 6+6
         Es-tu quelque être à qui la clarté dit : Va-t-en ! 6+6
         Sorti du grand flanc sombre et triste de Satan ? 6+6
3420 Non ! tu n'es qu'un passant frêle et vain. Je convie 6+6
         Ton esprit à songer que Dieu seul est la vie ; 6+6
         Tout le reste est la mort ; et je l'affirme en toi 6+6
         A l'homme, ce buveur de la coupe d'effroi, 6+6
         Ce pâle choisisseur de redoutables routes, 6+6
3425 Cet aveugle qui guette : et ce sourd aux écoutes ! 6+6
         Viens-tu braver ce Dieu que l'ombre a combattu ? 6+6
         Allons, parle, as-tu vu Léviathan ? L'as-tu 6+6
         Surpris dans l'antre où-l'eau, baigne les granits chauves, 6+6
         Ou dans quelque forêt pleine de-lueurs fauves ? 6+6
3430 Peux-tu dire : j'ai vu Léviathan ! voici 6+6
         Comment il — est ! comment il rampe ! il nage ainsi ! 6+6
         As-tu lu seulement ce qu'en dit Job ? Non, certes ! 6+6
         Écoute alors :
         « Son corps, couvert de lames vertes, 6+6
         Semble un mouvant amas de boucliers — d'airain. 6+6
3435 Son sommeil fait le bruit d'un torrent souterrain. 6+6
         Quand il a soif, sa gueule, ouverte, vaste, horrible, 6+6
         Boit tout un fleuve avec un aboîment terrible. » 6+6
         Voilà ce que dit Job, c'est effroyable, eh bien, 6+6
         Moi qui l'ai vu je dis : ce que dit Job n'est rien. 6+6
3440 Léviathan ! Des poils, des crêtes, des mâchoires ; 6+6
         Ailes qui sont des bras, pieds qui, sont des nageoires, 6+6
         Des griffes qu'on prendrait pour des herbes, des nœuds, 6+6
         Mille antennes qui font un branchage épineux," 6+6
         Un nombril vert ; pareil à là mer qui se creuse, 6+6
3445 C'est l'ombre faite monstre, et qui vit ; chose affreuse ! 6+6
         Je ne sais quoi de noir et de prodigieux 6+6
         Qui mord avec-des dents, qui voit avec des yeux ! 6+6
         La façon dont il met ses pieds l'un devant l'autre 6+6
         Est horrible ; le flot rugit quand, il s'y vautre ; 6+6
3450 Ainsi qu'un vase au feu sur son front la mer bout ; 6+6
         Il sème en se traînant ses écailles partout 6+6
         Comme un cygne sa plume au moment de la mue 6+6
         La foudre tomberait sur lui sans qu'il remue. 6+6
         Il est l'horreur ; il est l'hydre dont tout frémit ; 6+6
3455 Et quand. Léviathan crache, Satan vomit. 6+6
         Que cet être affreux soit dans le monde où nous sommes 6+6
         Et puisse regarder le ciel comme les hommes, 6+6
         Cela trouble l'esprit et confond la raison. 6+6
         Lorsqu'il passe la nuit derrière l'horizon, 6+6
3460 La lueur de ses yeux semble l'aube ; la grève 6+6
         Blanchit ; le voyageur dit : l'aurore se lève, 6+6
         Et ne se doute pas, dans sa tranquillité, 6+6
         Que c'est Léviathan qui fait cette-clarté. 6+6
         Passant paisible, il songe à l'aube douce et blonde, 6+6
3465 A la rosée, aux fleurs… — Quelle terreur profonde, 6+6
         Quel frisson si dans l'ombre il pouvait soudain voir 6+6
         Cette forme inouïe et sombre se mouvoir ! 6+6
         Parfois Léviathan redescend vers le gouffre, 6+6
         Et les masques ont peur au fond du lac de soufre, 6+6
3470 Et l'enfer tremble avec son geôlier pâlissant 6+6
         Quand, là-haut, sur leurs fronts, tout a coup surgissant, 6+6
         Sa tête, comme un mont qui remuerait sa cime, 6+6
         Se dresse épouvantable au rebord de l'abîme. 6+6
         Toi qui viens dans mon ombre, iras-tu le chercher 6+6
3475 Dans sa grande herbe verte, ou bien sous son rocher ? 6+6
         Iras-tu le lier de cordes sous le ventre, 6+6
         Et le traîneras-tu, hideux, hors de son antre, 6+6
         Pour faire dans ta cour, en plein soleil, devant 6+6
         Cet être, objet nocturne, incroyable et vivant 6+6
3480 De tant de visions et de tant d'épouvantes, 6+6
         Attrouper les enfants et rire les servantes ! 6+6
         Eh bien ! dans sa main — songe à cela, vil roseau, 6+6
         Dieu prend Léviathan comme on prend un oiseau ! 6+6
         L'aigle reprit
         — Moïse était seul sous la nue ; 6+6
3485 Au fond resplendissait une face inconnue, 6+6
         Et moi, je regardai ; la face, c'était Dieu. 6+6
         Je l'ai vu ! Je l'annonce à vous qui vivez peu, 6+6
         J'ai vu l'effrayant Dieu de l'éternité sombre ! 6+6
         Dieu ! dernier jour du temps ! dernier chiffre du nombre ! 6+6
3490 Voici ce que l'esprit apprend sur la hauteur : 6+6
         Avant la créature était le créateur ; 6+6
         Le temps sans fin était avant le temps qui passe ; 6+6
         Avant le monde immense était l'immense, espace ; 6+6
         Avant tout ce qui parle était ce qui se tait ; 6+6
3495 Avant tout ce qui vit le possible existait ; 6+6
         L'infini sans figure au fond de tout séjourne. 6+6
         Au-dessus du ciel bleu qui remue et qui tourne, 6+6
         Où les chars des soleils vont, viennent et s'en vont, 6+6
         Est le ciel immobile, éternel et profond. 6+6
3500 Là, vit Dieu. La durée, ainsi qu'une couleuvre, 6+6
         Se roule et se déroule autour de lui. Son œuvre, 6+6
         C'est le monde ; il la fait ; l'œuvre faite, il s'endort. 6+6
         Alors partout s'épand comme une nuit de mort 6+6
         Où les créations flottent abandonnées ; 6+6
3505 Après avoir dormi des millions d'années, 6+6
         L'être incommensurable à qui rien n'est pareil, 6+6
         Dont l'œil en s'entr'ouvrant luit comme le soleil, 6+6
         Se réveille au milieu d'une extase profonde 6+6
         Et de son premier souffle il crée un nouveau monde, 6+6
3510 Création splendide, univers lumineux, 6+6
         Où l'atome étincelle, où se croisent des feux, 6+6
         Clair, vivant, traversé par des astres sans nombre, 6+6
         Qui tourbillonne autour de sa bouche — dans l'ombre. 6+6
         Et puis il se rendort, et ce monde s'en va. 6+6
3515 Un monde évanoui, qu'importe à Jéhovah ? 6+6
         Il est, lui seul existe, et l'homme est un fantôme. 6+6
         Pas plus que le soleil ne s'occupe du chaume 6+6
         Après la moisson faite et les épis coupés, 6+6
         L'être ne prend souci des mondes dissipés. 6+6
3520 Il est. Cela suffit. Sa plénitude ignore. 6+6
         La forme fuit, le son neurt dans l'onde sonore, 6+6
         Ce qui s'éteint s'éteint, ce qui change,est changé. 6+6
         Il dit : je suis c'est tout. C'est en bas qu'on dit : j'ai ! 6+6
         L'ombre croit posséder, d'un vain songe animée, 6+6
3525 Et tient des biens de endre en des doigts de fumée. 6+6
         Dieu-n'a rien, étant tout. Ah ! malheur à-celui 6+6
         Qui doute : Je vous dis que sa face m'a lui 6+6
         Et que j'ai vu son œil sombre dans les tonnerres. 6+6
         Les patriarches blancs et huit fois centenaires 6+6
3530 Lui parlaient autrefois. C'est lui ! C'est le vivant. 6+6
         C'est dans la grande nuit le grand soleil levant. 6+6
         Rien n'existe que Dieu.
         Tout le craint, tout le nomme. 6+6
         La pierre du tombeau souffle sur l'homme, et l'homme 6+6
         S'évanouit ; ses jours n'ont pas de lendemain 6+6
3535 Il marche quelques pas dans un obscur chemin, 6+6
         Puis son pied se dissipe et sa route s'efface ; 6+6
         Il meurt, et tout est mort Quoi qu'il tente ou qu'il fasse, 6+6
         Il possède l'éclair, le vent, l'instant, le lieu ; 6+6
         Il est le rêve, et vit le temps de dire adieu. 6+6
3540 Fantômes ! vous flottez sur les heures obscures 6+6
         Dans ce monde ou l'on voit passer quelques figures ! 6+6
         Hommes, qu'êtes-vous donc ? Des visages pensifs. 6+6
         Le mal descend de vous comme le froid des ifs. 6+6
         Vos desseins sont des puits d'iniquité ; vous êtes 6+6
3545 Des antres où le vie et le crime ont leurs fêtes ; 6+6
         Vos maisons et vos seuils et vos toits et vos murs 6+6
         Portent plus de forfaits qu'un cep de raisins mûrs 6+6
         Vous incrustez d'or fin vos lits de bois d'érable ; 6+6
         Vous tordez les haillons du pauvre misérable 6+6
3550 Et votre pourpre est faite avec le sang qui sort ; 6+6
         Vous changez-en hochet le redoutable sort ; 6+6
         Et vous jouez aux dés, riant, perdant des sommes, 6+6
         Pendant que «dans sa nuit le destin joue aux hommes ; 6+6
         Vos villes sont des bois ; on vole, on fraude, on vend ; 6+6
3555 L'ignorant est le pain que mange le savant ; 6+6
         Et l'homme vautour tient l'homme taupe en sa serre, 6+6
         Et l'ânier Intérêt fouette l'âne Misère ; 6+6
         Vous souffrez à toute heure et de tous les côtés. 6+6
         A quoi bon— ? étant tous au néant emportés. 6+6
3560 Vous pensez. Croyez-vous ? Vos crânes sont des voûtes 6+6
         Sans lampes, d'où les pleurs suintent à larges gouttes. 6+6
         Vous priez. Qui ? comment' ? pourquoi ? Vous ne savez. 6+6
         Vous aimez. O nuit sombre ! ô cieux en vain rêvés ! 6+6
         Vos sens sont un fumier dont votre amour s'arrange, 6+6
3565 Et dans votre baiser le porc se mêle à l'ange. 6+6
         Et Satan a tant fait que votre abaissement 6+6
         Est noirceur sur la terre et tache au firmament. 6+6
         Donc il fit tout, ce Dieu ! les cieux, les monts, les bêtes, 6+6
         Tout, même votre bruit et l'ombre que vous faites ; 6+6
3570 Donc il ouvrit la main, le semeur éternel, 6+6
         Et sema dans l'espace à tous les vents du ciel 6+6
         Les étoiles, poussière ardente, cendre ignée, 6+6
         Tout ce que vous voyez la nuit ; cette poignée 6+6
         De graines d'or, jetée au sillon de clarté, 6+6
3575 Tombe dans l'infini pendant l'éternité. 6+6
         Parfois, quand Dieu regarde, il a honte de l'homme ; 6+6
         Et les tigres des bois et les césars de Rome, 6+6