HUG_7/HUG607
Victor Hugo
Les Chansons des rues et des bois
1865
LIVRE PREMIER
JEUNESSE
II
LES COMPLICATIONS DE L'IDÉAL
I
PAULO MINORA CANAMUS
À UN AMI
         C'est vrai, pour un instant je laisse 8
         Tous nos grands problèmes profonds ; 8
         Je menais des monstres en laisse, 8
         J'errais sur le char des griffons. 8
5 J'en descends ; je mets pied à terre ; 8
         Plus tard, demain, je pousserai 8
         Plus loin encor dans le mystère 8
         Les strophes au vol effaré. 8
         Mais l'aigle aujourd'hui me distance ; 8
10 (Sois tranquille, aigle, on t'atteindra) 8
         Ma strophe n'est plus qu'une stance ; 8
         Meudon remplace Denderah. 8
         Je suis avec l'onde et le cygne, 8
         Dans les jasmins, dans floréal, 8
15 Dans juin, dans le blé, dans la vigne, 8
         Dans le grand sourire idéal. 8
         Je sors de l'énigme et du songe. 8
         La mort, le joug, le noir, le bleu, 8
         L'échelle des êtres qui plonge 8
20 Dans ce gouffre qu'on nomme Dieu ; 8
         Les vastes profondeurs funèbres, 8
         L'abîme infinitésimal, 8
         La sombre enquête des ténèbres, 8
         Le procès que je fais au mal ; 8
25 Mes études sur tout le bagne, 8
         Sur les Juifs, sur les Esclavons ; 8
         Mes visions sur la montagne ; 8
         J'interromps tout cela ; vivons. 8
         J'ajourne cette œuvre insondable ; 8
30 J'ajourne Méduse et Satan ; 8
         Et je dis au sphinx formidable : 8
         Je parle à la rose, va-t'en. 8
         Ami, cet entracte te fâche. 8
         Qu'y faire ? les bois sont dorés ; 8
35 Je mets sur l'affiche : Relâche ; 8
         Je vais rire un peu dans les prés. 8
         Je m'en vais causer dans la loge 8
         D'avril, ce portier de l'été. 8
         Exiges-tu que j'interroge 8
40 Le bleuet sur l'éternité ? 8
         Faut-il qu'à l'abeille en ses courses, 8
         Au lys, au papillon qui fuit, 8
         À la transparence des sources, 8
         Je montre le front de la nuit ? 8
45 Faut-il, effarouchant les ormes, 8
         Les tilleuls, les joncs, les roseaux, 8
         Pencher les problèmes énormes 8
         Sur le nid des petits oiseaux ? 8
         Mêler l'abîme à la broussaille ? 8
50 Mêler le doute à l'aube en pleurs ? 8
         Quoi donc ! ne veux-tu pas que j'aille 8
         Faire la grosse voix aux fleurs ? 8
         Sur l'effrayante silhouette 8
         Des choses que l'homme entrevoit, 8
55 Vais-je interpeller l'alouette 8
         Perchée aux tuiles de mon toit ? 8
         Ne serai-je pas à cent lieues 8
         Du bon sens, le jour où j'irai 8
         Faire expliquer aux hochequeues 8
60 Le latin du Dies Iræ ? 8
         Quand, de mon grenier, je me penche 8
         Sur la laveuse qu'on entend, 8
         Joyeuse, dans l'écume blanche 8
         Plonger ses coudes en chantant, 8
65 Veux-tu que, contre cette sphère 8
         De l'infini sinistre et nu 8
         Où saint Jean frémissant vient faire 8
         Des questions à l'Inconnu, 8
         Contre le globe âpre et sans grèves, 8
70 Sans bornes, presque sans espoir, 8
         Où la vague foudre des rêves 8
         Se prolonge dans le ciel noir. 8
         Contre l'astre et son auréole, 8
         Contre l'immense que-sait-on, 8
75 Je heurte la bulle qui vole 8
         Hors du baquet de Jeanneton ? 8
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie