HUG_7/HUG609
Victor Hugo
Les Chansons des rues et des bois
1865
LIVRE PREMIER
JEUNESSE
II
LES COMPLICATIONS DE L'IDÉAL
III
EN SORTANT DU COLLÈGE
PREMIÈRE LETTRE
         Puisque nous avons seize ans, 7
         Vivons, mon vieux camarade, 7
         Et cessons d'être innocents ; 7
         Car c'est là le premier grade. 7
5 Vivre c'est aimer. Apprends 7
         Que, dans l'ombre où nos cœurs rêvent, 7
         J'ai vu deux yeux bleus, si grands 7
         Que tous les astres s'y lèvent. 7
         Connais-tu tous ces bonheurs ? 7
10 Faire des songes féroces, 7
         Envier les grands seigneurs 7
         Qui roulent dans des carrosses, 7
         Avoir la fièvre, enrager, 7
         Être un cœur saignant qui s'ouvre, 7
15 Souhaiter être un berger 7
         Ayant pour cahute un Louvre, 7
         Sentir en mangeant son pain 7
         Comme en ruminant son rêve, 7
         L'amertume du pépin 7
20 De la sombre pomme d'Ève ; 7
         Être amoureux, être fou, 7
         Être un ange égal aux oies, 7
         Être un forçat sous l'écrou ; 7
         Eh bien, j'ai toutes ces joies ! 7
25 Cet être mystérieux 7
         Qu'on appelle une grisette 7
         M'est tombé du haut des cieux. 7
         Je souffre. J'ai la recette. 7
         Je sais l'art d'aimer ; j'y suis 7
30 Habile et fort au point d'être 7
         Stupide, et toutes les nuits 7
         Accoudé sur ma fenêtre. 7
DEUXIÈME LETTRE
         Elle habite en soupirant 7
         La mansarde mitoyenne. 7
35 Parfois sa porte, en s'ouvrant, 7
         Pousse le coude à la mienne. 7
         Elle est fière ; parlons bas. 7
         C'est une forme azurée 7
         Qui, pour ravauder des bas, 7
40 Arrive de l'empyrée. 7
         J'y songe quand le jour naît, 7
         J'y rêve quand le jour baisse. 7
         Change en casque son bonnet, 7
         Tu croirais voir la Sagesse. 7
45 Sa cuirasse est un madras ; 7
         Elle sort avec la ruse 7
         D'avoir une vieille au bras 7
         Qui lui tient lieu de Méduse. 7
         On est sens dessus dessous 7
50 Rien qu'à voir la mine altière 7
         Dont elle prend pour deux sous 7
         De persil chez la fruitière. 7
         Son beau regard transparent 7
         Est grave sans airs moroses. 7
55 On se la figure errant 7
         Dans un bois de lauriers-roses. 7
         Pourtant, comme nous voyons 7
         Que parfois de ces Palmyres 7
         Il peut tomber des rayons, 7
60 Des baisers et des sourires ; 7
         Un drôle, un étudiant, 7
         Rôde sous ces chastes voiles ; 7
         Je hais fort ce mendiant 7
         Qui tend sa main aux étoiles. 7
65 Je ne sors plus de mon trou. 7
         L'autre jour, étant en verve, 7
         Elle m'appela : Hibou. 7
         Je lui répondis : Minerve. 7
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