HUG_7/HUG618
Victor Hugo
Les Chansons des rues et des bois
1865
LIVRE PREMIER
JEUNESSE
III
POUR JEANNE SEULE
III
DUEL EN JUIN
À UN AMI
         Jeanne a laissé de son jarret 8
         Tomber un joli ruban rose 8
         Qu'en vers on diviniserait, 8
         Qu'on baise simplement en prose. 8
5 Comme femme elle met des bas, 8
         Comme ange elle a droit à des ailes ; 8
         Résultat : demain je me bats. 8
         Les jours sont longs, les nuits sont belles, 8
         On fait les foins, et ce barbon, 8
10 L'usage, roi de l'équipée, 8
         Veut qu'on prenne un pré qui sent bon 8
         Pour se donner des coups d'épée. 8
         Pendant qu'aux lueurs du matin 8
         La lame à la lame est croisée, 8
15 Dans l'herbe humide et dans le thym, 8
         Les grives boivent la rosée. 8
         Tu sais ce marquis insolent ? 8
         Il ordonne, il rit. Jamais ivre 8
         Et toujours gris ; c'est son talent. 8
20 Il faut ou le fuir, ou le suivre. 8
         Qui le fuit a l'air d'un poltron, 8
         Qui le suit est un imbécile. 8
         Il est jeune, gai, fanfaron, 8
         Leste, vif, pétulant, fossile. 8
25 Il hait Voltaire ; il se croit né 8
         Pas tout à fait comme les autres ; 8
         Il sert la messe, il sert Phryné ; 8
         Il mêle Gnide aux patenôtres. 8
         Le ruban perdu, ce muguet 8
30 L'a trouvé ; quelle bonne fête ! 8
         Il s'en est vanté chez Saguet ; 8
         Moi, je passais par là, tout bête ; 8
         J'analysais, précisément 8
         Dans cet instant-là, les bastilles, 8
35 Les trônes, Dieu, le firmament, 8
         Et les rubans des jeunes filles ; 8
         Et j'entendis un quolibet ; 8
         Comme il s'en donnait, le coq d'Inde ! 8
         Car on insulte dans Babet 8
40 Ce qu'on adore dans Florinde. 8
         Le marquis agitait en l'air 8
         Un fil, un chiffon, quelque chose 8
         Qui parfois semblait un éclair 8
         Et parfois semblait une rose. 8
45 Tout de suite je reconnus 8
         Ce diminutif admirable 8
         De la ceinture de Vénus. 8
         J'aime, donc je suis misérable ; 8
         Mon pouls dans mes tempes battait ; 8
50 Et le marquis riait de Jeanne ! 8
         Le soir la campagne se tait, 8
         Le vent dort, le nuage flâne ; 8
         Mais le poète a le frisson, 8
         Il se sent extraordinaire, 8
55 Il va, couvant une chanson 8
         Dans laquelle roule un tonnerre. 8
         Je me dis :Cyrus dégaina 8
         Pour reprendre une bandelette 8
         De la reine Abaïdorna 8
60 Que ronge aujourd'hui la belette. 8
         Serais-je moins brave et moins beau 8
         Que Cyrus, roi d'Ur et de Sarde ? 8
         Cette reine dans son tombeau 8
         Vaut-elle Jeanne en sa mansarde ? 8
65 Faire le siège d'un ruban ! 8
         Quelle œuvre ! il faut un art farouche ; 8
         Et ce n'est pas trop d'un Vauban 8
         Complété par un Scaramouche. 8
         Le marquis barrait le chemin. 8
70 Prompt comme Joubert sur l'Adige, 8
         J'arrachai l'objet de sa main. 8
         — Monsieur ! cria-t-il. — Soit, lui dis-je. 8
         Il se dressa tout en courroux, 8
         Et moi, je pris ma mine altière. 8
75 — Je suis marquis, dit-il, et vous ? 8
         — Chevalier de la Jarretière. 8
         — Soyez deux.J'aurai mon témoin. 8
         — Je vous tue, et je vous tiens quitte. 8
         — Où ça ? — Là, dans ces tas de foin. 8
80 — Vous en déjeunerez ensuite. 8
         C'est pourquoi demain, réveillés, 8
         Les faunes, au bruit des rapières, 8
         Derrière les buissons mouillés, 8
         Ouvriront leurs vagues paupières. 8
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