HUG_7/HUG643
Victor Hugo
Les Chansons des rues et des bois
1865
LIVRE PREMIER
JEUNESSE
V
SILHOUETTES DU TEMPS JADIS
VIII
SOMMATION IRRESPECTUEUSE
         Rire étant si jolie, 6
         C'est mal. Ô trahison 6
         D'inspirer la folie, 6
         En gardant la raison ! 6
5 Rire étant si charmante ! 6
         C'est coupable, à côté 6
         Des rêves qu'on augmente 6
         Par son trop de beauté. 6
         Une chose peut-être 6
10 Qui va vous étonner, 6
         C'est qu'à votre fenêtre 6
         Le vent vient frissonner, 6
         Qu'avril commence à luire, 6
         Que la mer s'aplanit, 6
15 Et que cela veut dire : 6
         Fauvette, fais ton nid. 6
         Belle aux chansons naïves, 6
         J'admets peu qu'on ait droit 6
         Aux prunelles très vives, 6
20 Ayant le cœur très froid. 6
         Quand on est si bien faite, 6
         On devrait se cacher. 6
         Un amant qu'on rejette, 6
         À quoi bon l'ébaucher ? 6
25 On se lasse, ô coquette, 6
         D'être toujours tremblant, 6
         Vous êtes la raquette, 6
         Et je suis le volant. 6
         Le coq battant de l'aile, 6
30 Maître en son pachalick, 6
         Nous prévient qu'une belle 6
         Est un danger public. 6
         Il a raison. J'estime 6
         Qu'en leur gloire isolés, 6
35 Deux beaux yeux sont un crime, 6
         Allumez, mais brûlez. 6
         Pourquoi ce vain manège ? 6
         L'eau qu'échauffe le jour, 6
         La fleur perçant la neige, 6
40 Le loup hurlant d'amour, 6
         L'astre que nos yeux guettent, 6
         Sont l'eau, la fleur, le loup, 6
         Et l'étoile, et n'y mettent 6
         Pas de façons du tout. 6
45 Aimer est si facile 6
         Que, sans cœur, tout est dit, 6
         L'homme est un imbécile, 6
         La femme est un bandit. 6
         L'œillade est une dette. 6
50 L'insolvabilité, 6
         Volontaire, complète 6
         Ce monstre, la beauté. 6
         Craindre ceux qu'on captive ! 6
         Nous fuir et nous lier ! 6
55 Être la sensitive 6
         Et le mancenillier ! 6
         C'est trop. Aimez, madame. 6
         Quoi donc ! quoi ! mon souhait 6
         Où j'ai tout mis, mon âme 6
60 Et mes rêves, me hait ! 6
         L'amour nous vise. Certe, 6
         Notre effroi peut crier, 6
         Mais rien ne déconcerte 6
         Cet arbalétrier. 6
65 Sachez donc, ô rebelle, 6
         Que souvent, trop vainqueur, 6
         Le regard d'une belle 6
         Ricoche sur son cœur. 6
         Vous pouvez être sûre 6
70 Qu'un jour vous vous ferez 6
         Vous-même une blessure 6
         Que vous adorerez. 6
         Vous comprendrez l'extase 6
         Voisine du péché, 6
75 Et que l'âme est un vase 6
         Toujours un peu penché. 6
         Vous saurez, attendrie, 6
         Le charme de l'instant 6
         Terrible, où l'on s'écrie : 6
80 Ah ! vous m'en direz tant ! 6
         Vous saurez, vous qu'on gâte, 6
         Le destin tel qu'il est, 6
         Les pleurs, l'ombre, et la hâte 6
         De cacher un billet. 6
85 Oui,pourquoi tant remettre ? 6
         Vous sentirez, qui sait ? 6
         La douceur d'une lettre 6
         Que tiédit le corset. 6
         Vous riez ! Votre joie 6
90 À Tout préfère Rien. 6
         En vain l'aube rougeoie, 6
         En vain l'air chante. Eh bien, 6
         Je ris aussi ! Tout passe. 6
         Ô muse, allons-nous-en. 6
95 J'aperçois l'humble grâce 6
         D'un toit de paysan ; 6
         L'arbre, libre volière, 6
         Est plein d'heureuses voix ; 6
         Dans les pousses du lierre 6
100 Le chevreau fait son choix ; 6
         Et, jouant sous les treilles, 6
         Un petit villageois 6
         A pour pendant d'oreilles 6
         Deux cerises des bois. 6
mètre profil métrique : 6
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie