HUG_7/HUG646
Victor Hugo
Les Chansons des rues et des bois
1865
LIVRE PREMIER
JEUNESSE
V
SILHOUETTES DU TEMPS JADIS
XI
LE NID
         C'est l'abbé qui fait l'église ; 7
         C'est le roi qui fait la tour ; 7
         Qui fait l'hiver ? C'est la bise. 7
         Qui fait le nid ? C'est l'amour. 7
5 Les églises sont sublimes, 7
         La tour monte dans les cieux, 7
         L'hiver pour trône a les cimes ; 7
         Mais le nid chante et vaut mieux. 7
         Le nid, que l'aube visite, 7
10 Ne voit ni deuils, ni combats ; 7
         Le nid est la réussite 7
         La meilleure d'ici-bas. 7
         Là, pas d'or et point de marbre ; 7
         De la mousse, un coin étroit ; 7
15 C'est un grenier dans un arbre, 7
         C'est un bouquet sur un toit. 7
         Ce n'est point chose facile, 7
         Lorsque Charybde et Scylla 7
         Veulent mordre la Sicile, 7
20 Que de mettre le holà ; 7
         Quand l'Hékla brûle sa suie, 7
         Quand flambe l'Etna grognon, 7
         Le fumiste qui l'essuie 7
         Est un rude compagnon ; 7
25 L'orage est grand dans son antre ; 7
         Le nuage, hydre des airs, 7
         Est splendide quand son ventre 7
         Laisse tomber des éclairs ; 7
         Un cri fier et redoutable, 7
30 De hautes rébellions 7
         Sortent de la fauve étable 7
         Des tigres et des lions ; 7
         Certes, c'est une œuvre ardue 7
         D'allumer le jour levant, 7
35 D'ouvrir assez l'étendue 7
         Pour ne pas casser le vent, 7
         Et de donner à la houle 7
         Un si gigantesque élan 7
         Que, d'un seul bond, elle roule 7
40 De Behring à Magellan. 7
         Emplir de fureur les bêtes 7
         Et le tonnerre de bruit ; 7
         Gonfler le cou des tempêtes 7
         Des sifflements de la nuit ; 7
45 Tirer, quand la giboulée 7
         Fouette le matin vermeil, 7
         De l'écurie étoilée 7
         L'attelage du soleil ; 7
         Gaver de vins vendémiaire, 7
50 D'épis messidor ; pourvoir 7
         Aux dépenses de lumière 7
         Que fait l'astre chaque soir ; 7
         Peupler l'ombre ; avoir la force, 7
         À travers la terre et l'air, 7
55 D'enfler tous les ans l'écorce, 7
         D'enfler tous les jours la mer ; 7
         Ce sont les travaux suprêmes 7
         Des dieux, ouvriers géants 7
         Mirant leurs bleus diadèmes 7
60 Dans les glauques océans ; 7
         Ce sont les tâches immenses 7
         Des êtres régnant sur nous, 7
         Tantôt des grandes clémences, 7
         Tantôt des vastes courroux ; 7
65 C'est du miracle et du rêve ; 7
         Hier, aujourd'hui, demain, 7
         Ces choses font, depuis Ève, 7
         L'éblouissement humain. 7
         Mais entre tous les prodiges 7
70 Qu'entassent dieux et démons, 7
         Ouvrant l'abîme aux vertiges, 7
         Heurtant les foudres aux monts, 7
         C'est l'effort le plus superbe, 7
         C'est le travail le plus beau, 7
75 De faire tordre un brin d'herbe 7
         Au bec d'un petit oiseau. 7
         En vain rampe la couleuvre ; 7
         L'amour arrange et bénit 7
         Deux ailes sur la même œuvre, 7
80 Deux cœurs dans le même nid. 7
         Ce nid où l'amour se pose, 7
         Voilà le but du ciel bleu ; 7
         Et pour la plus douce chose 7
         Il faut le plus puissant dieu. 7
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