HUG_7/HUG655
Victor Hugo
Les Chansons des rues et des bois
1865
LIVRE PREMIER
JEUNESSE
V
SILHOUETTES DU TEMPS JADIS
XX
LETTRE
         J'ai mal dormi. C'est votre faute. 8
         J'ai rêvé que, sur des sommets, 8
         Nous nous promenions côte à côte, 8
         Et vous chantiez, et tu m'aimais. 8
5 Mes dix-neuf ans étaient la fête 8
         Qu'en frissonnant je vous offrais ; 8
         Vous étiez belle et j'étais bête 8
         Au fond des bois sombres et frais. 8
         Je m'abandonnais aux ivresses ; 8
10 Au-dessus de mon front vivant 8
         Je voyais fuir les molles tresses 8
         De l'aube, du rêve et du vent. 8
         J'étais ébloui, beau, superbe ; 8
         Je voyais des jardins de feu, 8
15 Des nids dans l'air, des fleurs dans l'herbe, 8
         Et dans un immense éclair, Dieu. 8
         Mon sang murmurait dans mes tempes 8
         Une chanson que j'entendais ; 8
         Les planètes étaient mes lampes ; 8
20 J'étais archange sous un dais. 8
         Car la jeunesse est admirable, 8
         La joie emplit nos seins hardis ; 8
         Et la femme est le divin diable 8
         Qui taquine ce paradis. 8
25 Elle tient un fruit qu'elle achève 8
         Et qu'elle mord, ange et tyran ; 8
         Ce qu'on nomme la pomme d'Ève, 8
         Tristes cieux ! c'est le cœur d'Adam. 8
         J'ai toute la nuit eu la fièvre. 8
30 Je vous adorais en dormant ; 8
         Le mot amour sur votre lèvre 8
         Faisait un vague flamboiement. 8
         Pareille à la vague où l'œil plonge, 8
         Votre gorge m'apparaissait 8
35 Dans une nudité de songe, 8
         Avec une étoile au corset. 8
         Je voyais vos jupes de soie, 8
         Votre beauté, votre blancheur ; 8
         J'ai jusqu'à l'aube été la proie 8
40 De ce rêve mauvais coucheur. 8
         Vous aviez cet air qui m'enchante ; 8
         Vous me quittiez, vous me preniez ; 8
         Vous changiez d'amours, plus méchante 8
         Que les tigres calomniés. 8
45 Nos âmes se sont dénouées, 8
         Et moi, de souffrir j'étais las ; 8
         Je me mourais dans des nuées 8
         Où je t'entendais rire, hélas ! 8
         Je me réveille, et ma ressource 8
50 C'est de ne plus penser à vous, 8
         Madame, et de fermer la source 8
         Des songes sinistres et doux. 8
         Maintenant, calmé, je regarde, 8
         Pour oublier d'être jaloux, 8
55 Un tableau qui dans ma mansarde 8
         Suspend Venise à quatre clous. 8
         C'est un cadre ancien qu'illumine, 8
         Sous de grands arbres, jadis verts, 8
         Un soleil d'assez bonne mine 8
60 Quoique un peu mangé par les vers. 8
         Le paysage est plein d'amantes, 8
         Et du vieux sourire effacé 8
         De toutes les femmes charmantes 8
         Et cruelles du temps passé. 8
65 Sans les éteindre, les années 8
         Ont couvert de molles pâleurs 8
         Les robes vaguement traînées 8
         Dans de la lumière et des fleurs. 8
         Un bateau passe. Il porte un groupe 8
70 Où chante un prélat violet ; 8
         L'ombre des branches se découpe 8
         Sur le plafond du tendelet. 8
         À terre, un pâtre, aimé des muses, 8
         Qui n'a que la peau sur les os, 8
75 Regarde des choses confuses 8
         Dans le profond ciel, plein d'oiseaux. 8
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