HUG_9/HUG705
Victor Hugo
L'année terrible
1872
DÉCEMBRE
VII
À LA FRANCE
         Personne pour toi. Tous sont d'accord. Celui-ci, 12
         Nommé Gladstone, dit à tes bourreaux : merci ! 12
         Cet autre, nommé Grant, te conspue, et cet autre, 12
         Nommé Bancroft, t'outrage ; ici c'est un apôtre, 12
5 Là c'est un soldat, là c'est un juge, un tribun, 12
         Un prêtre, l'un du Nord, l'autre du Sud ; pas un 12
         Que ton sang, à grands flots versé, ne satisfasse ; 12
         Pas un qui sur ta croix ne te crache à la face. 12
         Hélas ! qu'as-tu donc fait aux nations ? Tu vins 12
10 Vers celles qui pleuraient, avec ces mots divins : 12
         Joie et Paix ! — Tu criais : — Espérance ! Allégresse ! 12
         Sois puissante, Amérique, et toi sois libre, ô Grèce ! 12
         L'Italie était grande ; elle doit l'être encor. 12
         Je le veux ! — Tu donnas à celle-ci ton or, 12
15 A celle-là ton sang, à toutes la lumière. 12
         Tu défendis le droit des hommes, coutumière 12
         De tous les dévoûments et de tous les devoirs. 12
         Comme le bœuf revient repu des abreuvoirs, 12
         Les hommes sont rentrés pas à pas à l'étable, 12
20 Rassasiés de toi, grande sœur redoutable, 12
         De toi qui protégeas, de toi qui combattis. 12
         Ah ! se montrer ingrats, c'est se prouver petits. 12
         N'importe ! pas un d'eux ne te connaît. Leur foule 12
         T'a huée, à cette heure où ta grandeur s'écroule, 12
25 Riant de chaque coup de marteau qui tombait 12
         Sur toi, nue et sanglante et clouée au gibet. 12
         Leur pitié plaint tes fils que la fortune amère 12
         Condamne à la rougeur de t'avouer pour mère. 12
         Tu ne peux pas mourir, c'est le regret qu'on a. 12
30 Tu penches dans la nuit ton front qui rayonna ; 12
         L'aigle de l'ombre est là qui te mange le foie ; 12
         C'est à qui reniera la vaincue ; et la joie 12
         Des rois pillant, pareils aux bandits des Adrets, 12
         Charme l'Europe et plaît au monde… — Ah ! je voudrais, 12
35 Je voudrais n'être pas Français pour pouvoir dire 12
         Que je te choisis, France, et que, dans ton martyre, 12
         Je te proclame, toi que ronge le vautour, 12
         Ma patrie et ma gloire et mon unique amour ! 12
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