HUG_9/HUG711
Victor Hugo
L'année terrible
1872
JANVIER 1871
IV
         Non, non, non ! Quoi ! ce roi de Prusse suffirait ! 12
         Quoi ! Paris, ce lieu saint, cette cité forêt, 12
         Cette habitation énorme des idées 12
         Vers qui par des lueurs les âmes sont guidées, 12
5 Ce tumulte enseignant la science aux savants, 12
         Ce grand lever d'aurore au milieu des vivants, 12
         Paris, sa volonté, sa loi, son phénomène, 12
         Sa consigne donnée à l'avant-garde humaine, 12
         Son Louvre qu'a puni sa Grève, son beffroi 12
10 D'où sort tant d'espérance et d'où sort tant d'effroi, 12
         Ses toits, ses murs, ses tours, son étrange équilibre 12
         De Notre-Dame esclave et du Panthéon libre ; 12
         Quoi ! cet infini, quoi ! ce gouffre, cet amas, 12
         Ce navire idéal aux invisibles mâts, 12
15 Paris, et sa moisson qu'il fauche et qu'il émonde, 12
         Sa croissance mêlée à la grandeur du monde, 12
         Ses révolutions, son exemple, et le bruit 12
         Du prodige qu'au fond de sa forge il construit, 12
         Quoi ! ce qu'il fonde, invente, ébauche, essaie, et crée, 12
20 Quoi ! l'avenir couvé sous son aile sacrée, 12
         Tout s'évanouirait dans un coup de canon ! 12
         Quoi ! ton rêve, ô Paris, serait un rêve ! non. 12
         Paris est du progrès toute la réussite. 12
         Qu'importe que le nord roule son noir Cocyte, 12
25 Et qu'un flot de passants le submerge aujourd'hui, 12
         Les siècles sont pour lui si l'heure est contre lui. 12
         Il ne périra pas.
         Quand la tempête gronde,
         Mes amis, je me sens une foi plus profonde ; 12
         Je sens dans l'ouragan le devoir rayonner, 12
30 Et l'affirmation du vrai s'enraciner. 12
         Car le péril croissant n'est pour l'âme autre chose 12
         Qu'une raison de croître en courage, et la cause 12
         S'embellit, et le droit s'affermit, en souffrant, 12
         Et l'on semble plus juste alors qu'on est plus grand. 12
35 Il m'est fort malaisé, quant à moi, de comprendre 12
         Qu'un lutteur puisse avoir un motif de se rendre ; 12
         Je n'ai jamais connu l'art de désespérer ; 12
         Il faut pour reculer, pour trembler, pour pleurer, 12
         Pour être lâche, et faire avec l'honneur divorce, 12
40 Se donner une peine au-dessus de ma force. 12
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