HUG_9/HUG721
Victor Hugo
L'année terrible
1872
FÉVRIER
I
AVANT LA CONCLUSION DU TRAITÉ
         Si nous terminions cette guerre 8
         Comme la Prusse le voudrait, 8
         La France serait comme un verre 8
         Sur la table d'un cabaret ; 8
5 On le vide, puis on le brise. 8
         Notre fier pays disparaît. 8
         O deuil ! il est ce qu'on méprise, 8
         Lui qui fut ce qu'on admirait. 8
         Noir lendemain ! l'effroi pour règle ; 8
10 Toute lie est bue à son tour ; 8
         Et le vautour vient après l'aigle, 8
         Et l'orfraie après le vautour ; 8
         Deux provinces écartelées ; 8
         Strasbourg en croix, Metz au cachot ; 8
15 Sedan, déserteur des mêlées, 8
         Marquant la France d'un fer chaud ; 8
         Partout, dans toute âme captive, 8
         Le goût abject d'un vil bonheur 8
         Remplace l'orgueil ; on cultive 8
20 La croissance du déshonneur ; 8
         Notre antique splendeur flétrie ; 8
         L'opprobre sur nos grands combats ; 8
         L'étonnement de la patrie 8
         Point accoutumée aux fronts bas ; 8
25 L'ennemi dans nos citadelles, 8
         Sur nos tours l'ombre d'Attila, 8
         De sorte que les hirondelles 8
         Disent : la France n'est plus là ! 8
         La bouche pleine de Bazaine, 8
30 La Renommée au vol brisé 8
         Salit de sa bave malsaine 8
         Son vieux clairon vertdegrisé ; 8
         Si l'on se bat, c'est contre un frère ; 8
         On ne sait plus ton nom, Bayard ! 8
35 On est un assassin pour faire 8
         Oublier qu'on fut un fuyard ; 8
         Une âpre nuit sur les fronts monte ; 8
         Nulle âme n'ose s'envoler ; 8
         Le ciel constate notre honte 8
40 Par le refus de s'étoiler ; 8
         Froid sombre ! on voit, à plis funèbres, 8
         Entre les peuples se fermer 8
         Une profondeur de ténèbres 8
         Telle qu'on ne peut plus s'aimer ; 8
45 Entre France et Prusse on s'abhorre ; 8
         Tout ce troupeau d'hommes nous hait ; 8
         Et notre éclipse est leur aurore, 8
         Et notre tombe est leur souhait ; 8
         Naufrage ! Adieu les grandes tâches ! 8
50 Tout est trompé ; tout est trompeur ; 8
         On dit de nos drapeaux : Ces lâches ! 8
         Et de nos canons : Ils ont peur ! 8
         Plus de fierté ; plus d'espérance ; 8
         Sur l'histoire un suaire épais… — 8
55 Dieu, ne fais pas tomber la France 8
         Dans l'abîme de cette paix ! 8
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