HUG_9/HUG741
Victor Hugo
L'année terrible
1872
MAI
III
PARIS INCENDIÉ
         Mais donc ira-t-ondans l'horreur ? et jusqu' ? 6+6
         Une voix basse dit :Pourquoi pas ? et Moscou ? 6+6
         Ah ! ce meurtre effrayantest un meurtre imbécile ! 6+6
         Supprimer l'Agora,le Forum, le Poecile, 6+6
5 La cité qui résumeAthènes, Rome et Tyr, 6+6
         Faire de tout un peupleun immense martyr, 6+6
         Changer le jour en nuit,changer l'Europe en Chine, 6+6
         Parce qu'il fut un oursappelé Rostopschine ! 6+6
         Il faut brûler Paris,puisqu'on brûla Moscou ! 6+6
10 Parce que la Russieadora son licou, 6+6
         Parce qu'elle voulut,broyant sa ville en cendre, 6+6
         Chasser Napoléonpour garder Alexandre, 6+6
         Parce que cela plutau czar en son divan, 6+6
         Parce que, l'œil fixésur la croix d'or d'Yvan, 6+6
15 Un barbare a sauvéson pays par un crime, 6+6
         Il faut jeter la Franceétoilée à l'abîme ! 6+6
         Mais vous par qui les droitsdu peuple sont trahis, 6+6
         Vous commettez le crimeet perdez le pays ! 6+6
         Ce Rostopschine est grandde la grandeur sauvage ; 6+6
20 La stature qui peutrester à l'esclavage, 6+6
         Il l'a toute, et cet homme,une torche à la main, 6+6
         Rentre dans sa patrieet sort du genre humain ; 6+6
         C'est le vieux Scythe noir,c'est l'antique Gépide ; 6+6
         Il est féroce, il estsublime, il est stupide ; 6+6
25 On sait ce qu'il a fait,on ne sait s'il comprit ; 6+6
         Il serait un héross'il était un esprit. 6+6
         Les siècles sur leur cimeont quatre sombres flammes ; 6+6
         L'une brille altier, vil,roi des gloires infâmes, 6+6
         Le meurtrier d'Ephèseembouchant son clairon, 6+6
30 L'autre se dresse Omar,l'autre chante Néron ; 6+6
         Rostopschine est comme euxflamboyant dans l'histoire ; 6+6
         De ces quatre lueursla sienne est la moins noire. 6+6
         Mais vous, qui venez-vouscopier ?
         Vous pencher 6+6
         Sur Paris ! allumerun cinquième bûcher ! 6+6
35 Quoi ! l'on verrait Pariscomme la neige fondre ! 6+6
         Quoi ! vous vous méprenezà ce point de confondre 6+6
         La ville qui nuisaitet la ville qui sert ! 6+6
         Moscou fut la Babelsinistre du désert, 6+6
         L'antre la raison boite, la vérité louche, 6+6
40 Citadelle du moineet du boyard, farouche 6+6
         Au point que nul progrèsne put habiter là, 6+6
         Nid d'éperviers d' Pierre,un vautour, s'envola. 6+6
         Moscou c'était l'Asieet Paris c'est l'Europe. 6+6
         Quoi ! du même linceulinepte on enveloppe 6+6
45 Et dans la même tombeon veut faire tenir 6+6
         Moscou, le passé triste,et Paris, l'avenir ! 6+6
         Moscou de moins, qu'importe ?ôtez Paris, quelle ombre ! 6+6
         La boussole est perdueet le navire sombre ; 6+6
         Le progrès stupéfaitne sait plus son chemin. 6+6
50 Si vous crevez cet œilénorme au genre humain, 6+6
         Ce cyclope est aveugle,et, hors des faits possibles, 6+6
         Il marche en tâtonnantavec des cris terribles ; 6+6
         Du côté de la penteil va dans l'inconnu. 6+6
         Sans Paris, l'avenirntra reptile et nu. 6+6
55 Paris donne un manteaude lumière aux idées. 6+6
         Les erreurs, s'il les aseulement regardées, 6+6
         Tremblent subitementet s'écroulent, ayant 6+6
         En elles le rayonde cet œil foudroyant. 6+6
         Comme au-dessous du templeon retrouve la crypte, 6+6
60 Et comme sous la Grèceon retrouve l'Égypte, 6+6
         Et sous l'Égypte l'Inde,et sous l'Inde la nuit, 6+6
         Sous Paris, par les tempset les races construit, 6+6
         On retrouve, en creusant,toute la vieille histoire. 6+6
         L'homme a gagné Parisainsi qu'une victoire. 6+6
65 Le lui prendre à présent,c'est lui rendre son bât, 6+6
         C'est frustrer son labeur,c'est voler son combat. 6+6
         A quoi bon avoir tantlutté si tout s'effondre ! 6+6
         Thèbe, Ellorah, Memphis,Carthage, aujourd'hui Londre, 6+6
         Tous les peuples, qu'unitun vénérable hymen, 6+6
70 De la raison humaineet du devoir humain 6+6
         Ont créé l'alphabet,et Paris fait le livre. 6+6
         Paris règne. Paris,en existant, délivre. 6+6
         Par cela seul qu'il est,le monde est rassuré. 6+6
         Un vaisseau comme un sceptreétendant son beaupré 6+6
75 Est son emblème ; il faitla grande traversée, 6+6
         Il part de l'ignoranceet monte à la pensée. 6+6
         Il sait l'itinéraire ;il voit le but ; il va 6+6
         Plus loin qu'on ne voulut,plus haut qu'on ne rêva, 6+6
         Mais toujours il arrive :il cherche, il crée, il fonde, 6+6
80 Et ce que Paris trouveest trouvé pour le monde. 6+6
         Une évolutiondu globe tout entier 6+6
         Veut Paris pour pivotet le prend pour chantier, 6+6
         Et n'est universelleenfin qu'étant française ; 6+6
         Londre a Charles premier,Paris a Louis seize ; 6+6
85 Londre a tué le roi,Paris la royauté ; 6+6
         Ici le coup de hacheà l'homme est limité, 6+6
         Là c'est la monarchieénorme et décrépite, 6+6
         C'est le passé, la nuit,l'enfer, qu'il décapite. 6+6
         Un mot que dit Parisest un ambassadeur ; 6+6
90 Paris sème des loisdans toute profondeur. 6+6
         Sans cesse, à travers l'ombreet la brume malsaine, 6+6
         Il sort de cette forge,il sort de cette cène 6+6
         Une flamme qui parle ;il remplit le ciel bleu 6+6
         De l'éternel départde ses langues de feu. 6+6
95 On voit à chaque instantune troupe de rêves 6+6
         Sublimes, qui, portantdes flambeaux ou des glaives, 6+6
         S'échappe de Pariset va dans l'univers ; 6+6
         Dante vient à Parisfaire son premier vers ; 6+6
         Là Montesquieu construitles lois, Pascal les règles ; 6+6
100 C'est de Paris que prendson vol l'essaim des aigles. 6+6
         Paris veut que tout monteau suprême degré ; 6+6
         Il dresse l'idéalsur le démesuré ; 6+6
         A l'appui du progrès,à l'appui des idées, 6+6
         Il donne des raisonshautes de cent coudées ; 6+6
105 Pour cime et pour refugeil a la majesté 6+6
         Des principes remplisd'une altière clarté ; 6+6
         Le fier sommet du vrai,voilà son acropole ; 6+6
         Il extrait Mirabeaudu siècle de Walpole ; 6+6
         Ce Paris qui pour tousfit toujours ce qu'il put 6+6
110 Est parfois Sybariset jamais Lilliput, 6+6
         Par la méchancetént la hauteur cesse ; 6+6
         Avec la petitesseon fait de la bassesse, 6+6
         Et Paris n'est jamaispetit ; il est géant 6+6
         Jusque dans sa poussièreet jusqu'en son néant ; 6+6
115 Le fond de ses fureursest bon ; jamais la haine 6+6
         Ne trouble sa colèreauguste et ne la gène ; 6+6
         Le cœur s'attendrit mieuxlorsque l'esprit comprend, 6+6
         Et l'on n'est le meilleurqu'en étant le plus grand. 6+6
         De là la dignitéde Paris, sa logique 6+6
120 Souffrant pour l'homme avecune douceur tragique, 6+6
         Et la fraternitéqui gronde en son courroux. 6+6
         Les tyrans dans leurs camps,les hiboux dans leurs trous, 6+6
         Le craignent, car voulantla paix, il veut l'aurore. 6+6
         A la tendance humaine,obscure et vague encore, 6+6
125 Il creuse un lit, il fixeun but, il donne un sens ; 6+6
         Du juste et de l'injusteil connt les versants ; 6+6
         Et du côté de l'aubeil l'aide à se répandre. 6+6
         Certains problèmes sontdes fruits d'or pleins de cendre, 6+6
         Le fond de l'un est Tout,le fond de l'autre est Rien ; 6+6
130 On peut trouver le malen cherchant trop le bien ; 6+6
         Paris le sait ; Parischoisit ce qui doit vivre. 6+6
         Le droit parfois devientun vin dont on s'enivre ; 6+6
         Ayant tout éveilléParis peut tout calmer ; 6+6
         Sa grande loi Combattrea pour principe Aimer ; 6+6
135 Paris admet l'agapeet non la saturnale, 6+6
         Et c'est lui qui, soudain,de l'énigme infernale 6+6
         Souffle le mot célesteau sphinx déconcerté. 6+6
         le sphinx dit : Chaos,Paris dit : Liberté ! 6+6
         Lieu d'éclosion ! centreéclatant et sonore 6+6
140 tous les avenirstrouvent toute l'aurore ! 6+6
         O rendez-vous sacréde tous les lendemains ! 6+6
         Point d'intersectiondes vastes pas humains ! 6+6
         Paris, ville, esprit, voix !tu parles, tu rédiges, 6+6
         Tu décrètes, tu veux !chez toi tous les prodiges 6+6
145 Viennent se rencontrercomme en leur carrefour. 6+6
         Du paria de l'Indeau nègre du Darfour, 6+6
         Tout sent un tremblementsi ton pavé remue. 6+6
         Paris, l'esprit humaindans ton nid fait sa mue ; 6+6
         Langue nouvelle, droitsnouveaux, nouvelles lois, 6+6
150 Être français aprèsavoir été gaulois, 6+6
         Il te doit tous ces grandschangements de plumages. 6+6
         Non, qui que vous soyez,non, quels que soient vos mages, 6+6
         Vos docteurs, vos guerriers,vos chefs, quelle que soit 6+6
         Votre splendeur qu'au fondde l'ombre on apeoit, 6+6
155 O cités, fussiez-vousde phares constellées, 6+6
         Quels que soient vos palais,vos tours, vos propylées, 6+6
         Vos clartés, vos rumeurs,votre fourmillement, 6+6
         Le genre humain graviteautour de cet aimant, 6+6
         Paris, l'abolisseurdes vieilles mœurs serviles, 6+6
160 Et vous ne pourrez pasle remplacer, ô villes, 6+6
         Et, lui mort, consolerl'univers orphelin, 6+6
         Non, non, pas même toi,Londres, ni toi, Berlin, 6+6
         Ni toi, Vienne, ni toi,Madrid, ni toi, Byzance, 6+6
         Si vous n'avez ainsique lui cette puissance, 6+6
165 La joie, et cette forceétrange, la bonté ; 6+6
         Si, comme ce Parischarmant et redouté, 6+6
         Vous n'avez cet éclair,l'amour, et si vous n'êtes 6+6
         Océan aux ruisseauxet soleil aux planètes. 6+6
         Car le genre humain veutque sa ville ait au front 6+6
170 L'auréole et dans l'œille rire vif et prompt, 6+6
         Qu'elle soit grande, gaie,héroïque et jalouse, 6+6
         Et reste sa mtresseen étant son épouse. 6+6
         Et dire que cette œuvreauguste, que mille ans 6+6
         Et mille ans ont bâtie,industrieux et lents, 6+6
175 Que la cité héros,que la ville prophète, 6+6
         Dire, ô cieux éternels !que la merveille faite 6+6
         Par vingt siècles pensifs,patients et profonds, 6+6
         Qui créèrent la flamme nous nous réchauffons 6+6
         Et mirent cette villeau centre de la sphère, 6+6
180 Une heure folle auraitsuffi pour la défaire ! 6+6
         Sombre année. Épopéeen trois livres hideux. 6+6
         Les hommes n'ont rien vude tel au-dessus d'eux. 6+6
         Attila. Puis Caïn.Maintenant Érostrate. 6+6
         O torche misérable,abjecte, aveugle, ingrate ! 6+6
185 Quoi ! disperser la villeunique à tous les vents ! 6+6
         Ce Paris qui remplitde son cœur les vivants, 6+6
         Et fait planer qui rampeet penser qui végète ! 6+6
         Jeter au feu Pariscomme le pâtre y jette, 6+6
         En le poussant du pied,un rameau de sapin ! 6+6
190 Quoi ! tout sacrifier !quoi ! le grenier du pain ! 6+6
         Quoi ! la Bibliothèque,arche l'aube se lève, 6+6
         Insondable A Bbé Ccéde l'idéal, rêve 6+6
         Accoudé, le progrès,ce lecteur éternel, 6+6
         Porte éclatante ouverteau bout du noir tunnel, 6+6
195 Grange l'esprit de l'hommea mis sa gerbe immense ! 6+6
         Pour qui travaillez-vous ? va votre démence ? 6+6
         Deux faces ici-basse regardent, le jour 6+6
         Et la nuit, l'âpre Haineet le puissant Amour, 6+6
         Deux principes, le bienet le mal, se soufflettent, 6+6
200 Et deux villes, qui sontdeux mystères, reflètent, 6+6
         Ce choc de deux éclairsdevant nos yeux émus, 6+6
         Et Rome est Arimaneet Paris est Ormus. 6+6
         Rome est le mtre-autel les vieux dogmes fument 6+6
         Au sommet de Parisà flots de pourpre écument 6+6
205 En pleine éruptiontoutes les vérités, 6+6
         La justice, jetantdes rayons irrités, 6+6
         La liberté, le droit,ces grandes clartés vierges. 6+6
         En face de la Rome vacillent les cierges, 6+6
         Des révolutionsParis est le volcan. 6+6
210 Ici l'Hôtel-de-Villeet là le Vatican. 6+6
         C'est au profit de l'unqu'on supprimerait l'autre. 6+6
         Rome hait la raisondont Paris est l'apôtre. 6+6
         O malheureux ! voyez l'on vous entrna. 6+6
         Devant le lampionvous éteignez l'Etna ! 6+6
215 Il ne resterait plusque cette lueur vile. 6+6
         Le Vatican prospère meurt l'Hôtel-de-Ville. 6+6
         Deuil ! folie ! immolerl'âme au suaire noir, 6+6
         La parole au bâillon,l'étoile à l'éteignoir, 6+6
         La vérité qui sauveau mensonge qui frappe, 6+6
220 Et le Paris du peupleà la Rome du pape ! 6+6
         Le genre humain peut-ilêtre décapité ? 6+6
         Vous imaginez-vouscette haute cité 6+6
         Qui fut des nationsla parole, l'ouïe, 6+6
         La vision, la vieet l'âme, évanouie ! 6+6
225 Vous représentez-vousles peuples la cherchant ? 6+6
         On ne voit plus sa lampe,on n'entend plus son chant. 6+6
         C'était notre théâtreet notre sanctuaire ; 6+6
         Elle était sur le globeainsi qu'un statuaire 6+6
         Sculptant l'homme futurà grands coups de maillet ; 6+6
230 L'univers espéraitquand elle travaillait ; 6+6
         Elle était l'éternelle,elle était l'immortelle ; 6+6
         Qu'est-il donc arrivéd'horrible ? donc est-elle ? 6+6
         Vous les figurez-vouss'arrêtant tout à coup ? 6+6
         Quel est ce pan de murdans les ronces debout ? 6+6
235 Le Panthéon ; ce bronzeépars, c'est la colonne ; 6+6
         Ce marais l'essaimdes corbeaux tourbillonne, 6+6
         C'est la Bastille ; un coinfarouche tout se tait, 6+6
         rien ne luit, c'est làque Notre-Dame était ; 6+6
         La limace et le versouillent de leurs morsures 6+6
240 Les pierres, ossementsaugustes des masures ; 6+6
         Pas un toit n'est restéde toutes ces maisons 6+6
         Qui du progrès humainreflétaient les saisons ; 6+6
         Pas une de ces tours,silhouettes superbes ; 6+6
         Plus de ponts, plus de quais ;des étangs sous des herbes, 6+6
245 Un fleuve extravasédans l'ombre, devenu 6+6
         Informe, et s'en allantdans un bois inconnu ; 6+6
         Le vague bruit de l'eauque le vent triste emporte. 6+6
         Et voyez-vous l'effetque ferait cette morte ! 6+6
         Mais qui donc a jetéce tison ? Quelle main, 6+6
250 Osant avec le jourtuer le lendemain, 6+6
         A tenté ce forfait,ce rêve, ce mystère 6+6
         D'abolir la ville astre,âme de notre terre, 6+6
         Centre en qui respiraittout ce qu'on étouffait ? 6+6
         Non, ce n'est pas toi, peuple,et tu ne l'as pas fait. 6+6
255 Non, vous les égarés,vous n'êtes pas coupables ! 6+6
         Le vénéneux essaimdes causes impalpables, 6+6
         Les vieux faits devenusinvisibles vous ont 6+6
         Troublé l'âme, et leur ailea battu votre front ; 6+6
         Vous vous êtes sentisenivrés d'ombre obscure ; 6+6
260 Le taon vous poursuivaitde son âcre piqûre, 6+6
         Une rouge lueurflottait devant vos yeux, 6+6
         Et vous avez étéle taureau furieux. 6+6
         J'accuse la Misère,et je trne à la barre 6+6
         Cet aveugle, ce sourd,ce bandit, ce barbare, 6+6
265 Le Passé ; je dénonce,ô royauté, chaos, 6+6
         Tes vieilles lois d' sontsortis les vieux fléaux ! 6+6
         Elles pèsent sur nous,dans le siècle nous sommes, 6+6
         Du poids de l'ignoranceeffrayante des hommes ; 6+6
         Elles nous changent tousen frères ennemis ; 6+6
270 Elles seules ont faitle mal ; elles ont mis 6+6
         La torche inepte aux mainsdes souffrants implacables. 6+6
         Elles forgent les nœudsd'airain, les affreux câbles, 6+6
         Les dogmes, les erreurs,dont on veut tout lier, 6+6
         Rapetissent l'écoleet ferment l'atelier ; 6+6
275 Leur palais a ce guimisérable, l'échoppe ; 6+6
         Elles font le jour loucheet le regard myope ; 6+6
         Courbent les volontéssous le joug étouffant ; 6+6
         Vendent à la chaumièreun peu d'air, à l'enfant 6+6
         L'alphabet du mensonge,à tous la clarté fausse ; 6+6
280 Creusent mal le sillonet creusent bien la fosse ; 6+6
         Ne savent ce que c'estqu'enseigner, qu'apaiser ; 6+6
         Ont de l'or pour payerà Judas son baiser, 6+6
         N'en ont point pour payerà Colomb son voyage ; 6+6
         N'ont point, depuis les tempsde Cyrus, d'Astyage, 6+6
285 De Cécrops, de Moïseet de Deucalion, 6+6
         Fait un pas hors du lâcheet sanglant talion ; 6+6
         Livrent le faible aux forts,refusent l'âme aux femmes, 6+6
         Sont imbéciles, sontféroces, sont infâmes ! 6+6
         Je dénonce les fauxpontifes, les faux dieux, 6+6
290 Ceux qui n'ont pas d'amourset ceux qui n'ont pas d'yeux 6+6
         Non, je n'accuse riendu présent, ni personne ; 6+6
         Non, le cri que je pousseet le glas que je sonne, 6+6
         C'est contre le passé,fantôme encor debout 6+6
         Dans les lois, dans les mœurs,dans les haines, dans tout. 6+6
295 J'accuse, ô nos aïeux,car l'heure est solennelle, 6+6
         Votre société,la vieille criminelle ! 6+6
         La scélérate a faittout ce que nous voyons ; 6+6
         C'est elle qui sur l'âmeet sur tous les rayons 6+6
         Et sur tous les essorsposa ses mains immondes, 6+6
300 Elle qui l'un par l'autreéclipsa les deux mondes, 6+6
         La raison par la foi,la foi par la raison ; 6+6
         Elle qui mit au hautdes lois une prison ; 6+6
         Elle qui, fourvoyantles hommes, même en France, 6+6
         Créa la cécitéqu'on appelle ignorance, 6+6
305 Leur ferma la science,et, marâtre pour eux, 6+6
         Laissant noirs les esprits,fit les cœurs ténébreux ! 6+6
         Je l'accuse, et je veuxqu'elle soit condamnée. 6+6
         Elle vient d'enfantercette effroyable année. 6+6
         Elle égare parfoisjusqu'à d'affreux souhaits 6+6
310 Toi-même, ô peuple immenseet puissant qui la hais ! 6+6
         Le bœuf meurtri se dresseet frappe à coups de corne. 6+6
         Elle a créé la fouleinconsciente et morne, 6+6
         Elle a tout opprimé,tout froissé, tout plié, 6+6
         Tout blessé ; la rancuneest un glaive oublié, 6+6
315 Mais qu'on retrouve ; hélas !la haine est une dette. 6+6
         Cette sociétéque les vieux temps ont faite, 6+6
         Depuis deux mille ans règne,usurpe notre bien, 6+6
         Notre droit, et prend toutmême à ceux qui n'ont rien ; 6+6
         Elle fait dévorerle peuple aux parasites ; 6+6
320 La guerre et l'échafaud,voilà ses réussites ; 6+6
         Elle n'a rien laisséque l'instinct animal 6+6
         Au sauvage embusquédans la forêt du mal ; 6+6
         Elle répond de toutce que peut faire l'homme ; 6+6
         La bête fauve sortde la bête de somme, 6+6
325 L'esclave sous le fouetse révolte, et, battu, 6+6
         Fuit dans l'ombre, et demandeà l'enfer : Me veux-tu ? 6+6
         Étonnez-vous après,ô semeurs de tempêtes, 6+6
         Que ce souffre-douleursoit votre trouble-fêtes, 6+6
         El qu'il vous donne tortà tous sur tous les points ; 6+6
330 Qu'il soit hagard, fatal,sombre, et que ses deux poings 6+6
         Reviennent tout à coup,sur notre tragédie 6+6
         Secouer, l'un le meurtre,et l'autre l'incendie ! 6+6
         J'accuse le passé,vous dis-je ! il a tout fait. 6+6
         Quand il abrutissaitle peuple, il triomphait. 6+6
335 Il a Dieu pour fantômeet Satan pour ministre. 6+6
         Hélas ! il a créél'indigence sinistre 6+6
         Qui saigne et qui se vengeau hasard, sans savoir, 6+6
         Et qui devient la haine,étant le désespoir ! 6+6
         Qui que vous soyez, vousque je sers et que j'aime, 6+6
340 Souffrants que dans le malla main du crime sème, 6+6
         Et que j'ai toujours plaints,avertis, défendus 6+6
         O vous les accablés,ô vous les éperdus, 6+6
         Nos frères, repoussezcelui qui vous exploite ! 6+6
         Suivez l'esprit qui planeet non l'esprit qui boite ; 6+6
345 Montez vers l'avenir,montez vers les clartés : 6+6
         Mais ne vous laissez plusentrner ! résistez ! 6+6
         Résistez, quel que soitle nom dont il se nomme, 6+6
         A quiconque vous donneun conseil contre l'homme ; 6+6
         Résistez aux douleurs,résistez à la faim. 6+6
350 Si vous saviez combienon fut près de la fin ! 6+6
         Oh ! l'applaudissementdes spectres est terrible ! 6+6
         Peuple, sur ta cité,comme aux temps de la Bible, 6+6
         Quand l'incendie aux crinsde flamme se leva, 6+6
         Quand, ainsi que Niniveen proie à Jéhovah, 6+6
355 Lutèce agonisa,maison de la lumière ; 6+6
         Quand le Louvre prit feucomme un toit de chaumière, 6+6
         Avec mil huit cent trente,avec quatre-vingt-neuf ! 6+6
         Quand la Seine coularouge sous le pont Neuf ; 6+6
         Quand le Palais, école la justice épelle, 6+6
360 Soudain se détachantde la Sainte-Chapelle, 6+6
         Tomba comme un haillonqu'une femme découd ; 6+6
         Quand la destructionempourpra tout à coup 6+6
         Le haut temple Voltaireet Jean-Jacques dormirent, 6+6
         Et tout ce vaste amasque les peuples admirent, 6+6
365 Dômes, arcs triomphaux,cirques, frontons, pavois, 6+6
         D' partent des clartéset d' sortent des voix, 6+6
         Quand on crut un momentvoir la cité de gloire, 6+6
         D'espérance et d'azurchangée en ville noire, 6+6
         Et Paris en fuméeaffreuse dissipé ; 6+6
370 Ce flamboiement lugubre,ainsi que dans Tempé 6+6
         Avril vient doucementagiter les colombes, 6+6
         Réveilla dans l'horreursépulcrale les tombes ; 6+6
         Et l'horizon s'emplitde fantômes criant : 6+6
         O trépassés, venezvoir mourir l'Orient ! 6+6
375 Les méduses riaientavec leurs dents funèbres ; 6+6
         Le ciel eut peur, la joieinfâme des ténèbres 6+6
         Éclata, l'ombre vintinsulter le flambeau ; 6+6
         Torquemada sortitdu gouffre et dit : C'est beau. 6+6
         Cisneros dit : Voilàle grand bûcher de l'Homme ! 6+6
380 Sanchez grinça : L'abîmeest fait. Regarde, ô Rome ! 6+6
         Tout ce qu'on nomme droit,principes absolus, 6+6
         République, raisonet liberté, n'est plus ! 6+6
         Tous les bourreaux, depuisNéron jusqu'à Z