HUG_9/HUG776
Victor Hugo
L'année terrible
1872
ANNEXE
TALION
         Quoi ! parce que Vinoy, parce que Billioray 12
         Sont dans le faux, il sied que tout soit hors du vrai ! 12
         Il faut tuer Duval puisqu'on tua Lecomte ! 12
         A ce raisonnement vous trouvez votre compte, 12
5 Et cet autre argument vous parait sans rival : 12
         Il faut tuer Bonjean puisqu'on tua Duval ! 12
         On méprisait l'affreux talion ; on l'estime. 12
         Vil chez Moïse, il est chez Rigault légitime. 12
         On voue au meurtre un culte ; on laisse de côté 12
10 Ce qu'on glorifiait si haut, loi, liberté ; 12
         On prêche un nouveau dogme, on se fait néophyte 12
         De tous les attentats hideux dont on profite. 12
         Talion ! pour le peuple ici, là pour le roi. 12
         Vous arrêtez Chaudey, j'emprisonne Lockroy. 12
15 Ah ! vous êtes inepte, eh bien, je suis stupide. 12
         Ah ! vous niez le droit, eh bien, je le lapide ! 12
         Quoi ! parce que Ferré, parce que Galifet 12
         Versent le sang, je dois, moi, commettre un forfait ! 12
         On brûle un pont, je brûle une bibliothèque. 12
20 On tue un colonel, je tue un archevêque ; 12
         On tue un archevêque, eh bien, moi, je tuerai 12
         N'importe qui, le plus de gens que je pourrai. 12
         Quoi ! parce qu'un gredin fait fusiller un homme, 12
         J'en fais arquebuser trois cents, et ce qu'on nomme 12
25 Meurtre chez lui sera bonne action chez moi ! 12
         Dent pour dent. Par l'horreur je réplique à l'effroi. 12
         Vous frappez la patrie, eh bien, moi, je l'achève ! 12
         Ah ! vous lui faites, vous, l'effet d'un mauvais rêve, 12
         Eh bien, moi, je lui vais donner le cauchemar. 12
30 Vous êtes Érostrate, eh bien, je suis Omar ! 12
         O joute monstrueuse ? effroyables escrimes ! 12
         Avec des malfaiteurs se battre à coups de crimes ! 12
         Ils ont sabré, frappons ! ils ont volé, pillons ! 12
         Semons leur infamie en nos propres sillons. 12
35 Quoi ! notre œuvre et la leur germeront pêle-mêle ! 12
         Ensemble à la même auge, à la même gamelle, 12
         Abjects, nous mangerons le même opprobre, tous ! 12
         O ciel ! et l'on verra sortir d'eux et de nous 12
         Une épaisseur de honte horrible sur la France ! 12
40 Nos attentats auront assez de transparence 12
         Pour qu'on voie au travers nos principes déçus, 12
         La clémence dessous, l'assassinat dessus ! 12
         Nous, copier ces gueux, faire un échafaudage 12
         De notre banditisme avec leur brigandage, 12
45 De sorte que l'histoire un jour dise : Ombre et mort ! 12
         Qui donc avait raison et qui donc avait tort ? 12
         Sur notre propre droit verser tant de mensonge 12
         Et tant d'iniquité que tout n'est plus qu'un songe ! 12
         Les principes, qui sont dans l'âme des sommets, 12
50 S'effacent, et comment fera-t-on désormais 12
         Pour parler de progrès, d'équité, de justice ? 12
         Leur naufrage suffit pour que tout s'engloutisse. 12
         Témérités sans nom ! le bien au mal mêlé ! 12
         On voit couler, du haut de l'azur étoilé, 12
55 Un sang céleste après ces lâches hardiesses. 12
         Blesser les vérités, c'est blesser les déesses. 12
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