LAC_2/LAC115
Auguste Lacaussade
Poèmes et Paysages
1852
POÈMES ET PAYSAGES
LXXXIV
La Cascade Sainte-Suzanne
         C'était un lieu paisible où j'aimais à venir. 6+6
         La fraîche vision hante mon souvenir. 6+6
         Enclos de trois côtés par de hautes collines, 6+6
         Le val s'ouvre au couchant et descend vers la mer. 6+6
5 Une cascade, au fond, de ses eaux cristallines 6+6
         Baigne les rochers noirs, éparpillant dans l'air 6+6
         Sa poussière d'écume en blanches mousselines. 6+6
         Au pied des rocs abrupts, dans sa chute sans fin, 6+6
         L'eau tombe et s'élargit en un vaste bassin, 6+6
10 Où s'alimente et dort la rêveuse rivière 6+6
         Sainte-Suzanne, aux grands berceaux de cocotiers. 6+6
         Le soleil au zénith y darde sa lumière ; 6+6
         Mais, dans l'après-midi, les monts aux pics altiers 6+6
         Y versent les fraîcheurs d'une ombre hospitalière. 6+6
15 Des hauts bambous du bord quittant l'épais rideau, 6+6
         Sur la nappe d'azur nagent les poules d'eau ; 6+6
         Et, les frôlant du vol, la véloce hirondelle 6+6
         Autour des bleus nageurs s'ébat aux jeux de l'aile. 6+6
         Sur les marges de l'onde errent en liberté 6+6
20 Quelques bœufs indolents, et sur la rive herbeuse 6+6
         Promènent au hasard leur nonchalance heureuse. 6+6
         Plus loin un taureau blanc et de brun moucheté, 6+6
         Dans la brousse couché, humant la brise agreste, 6+6
         Les yeux à demi clos, rumine et fait la sieste. 6+6
25 Là-haut, entre les rocs rudement étagés, 6+6
         Hérissés de cactus, de lianes chargés, 6+6
         D'un pied nerveux et sûr que nul gouffre n'arrête, 6+6
         Grimpe la chèvre alerte aux bonds capricieux. 6+6
         Tout à coup on la voit qui, debout sur la crête 6+6
30 D'où tombe la cascade à flots vertigineux, 6+6
         Profile sur le ciel sa noire silhouette. 6+6
         Sur la rive opposée, à gauche du ravin, 6+6
         L'eau du tranquille étang court sur le sable fin 6+6
         Que borde un frais talus d'herbe tendre et de mousses. 6+6
35 Ici, les flancs du mont ont des rampes plus douces, 6+6
         Et les arbres à fruit au soleil exposés 6+6
         Épandent leurs berceaux sur les versants boisés : 6+6
         Dans l'obscure épaisseur de ses fortes ramures 6+6
         Le tronc noir du manguier montre ses grappes mûres ; 6+6
40 Le goyavier aux fleurs blanches, aux fruits dorés, 6+6
         La souple grenadille aux pétales pourprés, 6+6
         L'atte et le bibacier, pittoresque assemblage, 6+6
         Dans un même parfum confondent leur feuillage. 6+6
         L'oiseau bleu de la Vierge aux instincts familiers, 6+6
45 L'inoffensif oiseau des monts hospitaliers 6+6
         Se plaît dans cette ombreuse et tiède solitude : 6+6
         Furtif, il guette et suit les pas du voyageur 6+6
         Qui vient sur ces plateaux, indolent et songeur, 6+6
         Respirer des hauts lieux la vaste quiétude. 6+6
50 Des pentes du ravin, des monts, des bois épais, 6+6
         De toute part descend une ineffable paix, 6+6
         Le charme enveloppant d'un lumineux silence, 6+6
         De ce silence fait de bruits d'ailes et d'eaux 6+6
         Passant dans l'air, montant des joncs et des roseaux, 6+6
55 Et des bambous lustrés qu'un vent léger balance. 6+6
         O calme des sommets, calme du firmament, 6+6
         Qui dans les cœurs troublés versez l'apaisement, 6+6
         Calme des bois profonds où de la tourterelle 6+6
         Le roucoulement vague au chant des eaux se mêle ; 6+6
60 O ravine, ô cascade, ô murmure berceur, 6+6
         Des fleurs et du feuillage, ambiante douceur ; 6+6
         O repos émanant des choses, chaste ivresse 6+6
         Que connût autrefois ma pensive jeunesse 6+6
         Quand, promenant mon rêve en ces rochers déserts, 6+6
65 J'écoutais dans mon cœur chanter l'esprit des vers ; 6+6
         Solitude sereine et digne de la Muse, 6+6
         Faite de brise et d'ombre et de lueur diffuse ; 6+6
         Flottantes visions de mon pays lointain, 6+6
         Beaux lieux, ô lieux si doux à mon heureux matin, 6+6
70 Vallon, étang placide aimé de l'hirondelle, 6+6
         Qu'évoque avec amour le souvenir fidèle, 6+6
         Bercez dans mon esprit que la vie a blessé 6+6
         Les troubles du présent des calmes du passé ! 6+6
mètre profil métrique : 6+6
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