LAC_2/LAC36
Auguste Lacaussade
Poèmes et Paysages
1852
POÈMES ET PAYSAGES
V
Le Pic du Salaze
         Le Salaze a vu les orages, 8
         Cent fois, d'un vol impétueux, 8
         S'abattre du sein des nuages 8
         Sur son sommet majestueux. 8
5 Que lui fait leur rage inutile ! 8
         Le piton géant de notre île 8
         Bravait de sa crête immobile 8
         Le cyclone aux bonds furieux : 8
         Des autans vainqueur centenaire, 8
10 Il voyait passer leur colère, 8
         Ses pieds sûrs toujours dans la terre, 8
         Sa tête toujours dans les cieux ! 8
         Et quand la brise, et tiède et pure, 8
         Succédait aux vents irrités, 8
15 Il voyait flotter la verdure 8
         Des monts qu'il avait abrités. 8
         L'arbuste à la feuille éphémère, 8
         L'arbre à la tige séculaire, 8
         De leur mobile et frais mystère 8
20 Voilaient les rochers ombragés ; 8
         Et l'onde de ses larges veines, 8
         Tombant en cascades hautaines, 8
         Allait abreuver par les plaines 8
         Les champs qu'il avait protégés. 8
25 Pour ce sommet sans chevelure, 8
         Pour ce front haut et sans cimier 8
         Point de panache de verdure, 8
         Jamais de gracieux palmier. 8
         Mais qu'importe, ô piton sublime ! 8
30 Tes pieds dépassent toute cime ; 8
         De l'éther emplissant l'abîme, 8
         Ton ombre au loin couvre les mers ! 8
         Ta masse résiste aux orages, 8
         Et des monts à qui tu surnages, 8
35 Nul ne porte au sein des nuages 8
         Plus haut la tête dans les airs ! 8
         Que t'importe aussi qu'on t'oublie, 8
         Homme loyal au cœur altier ? 8
         Qu'importe à ta tête blanchie 8
40 De vieillir chauve de laurier ? 8
         N'abrites-tu pas de ton ombre 8
         La meute au regard louche et sombre, 8
         L'engeance aux rejetons sans nombre 8
         De l'Envie aux venins mortels ? 8
45 Des élus tu portes le signe ; 8
         Mais tu le sais, — justice insigne ! — 8
         Ce n'est jamais qu'au plus indigne 8
         Que l'homme élève des autels ! 8
         Aussi, paisible et grave, austère intelligence, 12
50 Tu ne t'en émeus pas en ta haute indulgence. 12
         Tu sais que l'homme oublie ; et, calme et satisfait, 12
         Ton cœur dans le passé voit le bien qu'il a fait. 12
         Goûtant au sein des bois et de la solitude 12
         De tes devoirs remplis la mâle quiétude, 12
55 Ta conscience heureuse aux stoïques vertus 12
         Se repose des jours mauvais et révolus… 12
         Après avoir donné ses parfums à la plaine, 12
         Ainsi la fleur s'endort dans sa dernière haleine. 12
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