LAC_2/LAC80
Auguste Lacaussade
Poèmes et Paysages
1852
POÈMES ET PAYSAGES
XLIX
Ma Fille
PREMIÈRE PARTIE
Le Berceau
         Fraîche plante à la fraîche haleine, 8
         Fleur éclose sur mon écueil ; 8
         O toi qui de la vie à peine 8
         Viens de franchir le triste seuil ; 8
5 Fragile enfant, jeune âme blanche, 8
         Premier bouton de mon été, 8
         Que Dieu suspendit à ma branche 8
         Pour en voiler l'aridité ; 8
         Douce ignorante de la vie, 8
10 Pur vase à la pure liqueur, 8
         Dans mon ombre aube épanouie 8
         Pour verser le jour à mon cœur ; 8
         Sœur des anges au blond visage, 8
         Qui demi-nus, aux bords du ciel, 8
15 Se bercent dans l'or d'un nuage 8
         Sur les toiles de Raphaël ; 8
         Esprit de quelque sphère heureuse, 8
         Qui sur les neiges de ton corps 8
         Gardes la trace lumineuse 8
20 Du monde inconnu d'où tu sors ; 8
         Toi qui de cette coupe amère 8
         Où l'homme puise et se nourrit, 8
         Ne sais que le lait dont ta mère 8
         Blanchit ta lèvre qui sourit ; 8
25 D'où vient, jeune âme à peine née, 8
         Qu'arbre penché sur l'arbrisseau, 8
         Sondant déjà ta destinée, 8
         Je rêve auprès de ton berceau ? 8
         D'où vient qu'à l'heure des étoiles, 8
30 Quand le sommeil est sur tes yeux, 8
         De ton sort entr'ouvrant les voiles, 8
         Je veille austère et soucieux ? 8
         Pourtant tout te sourit, tout fête, 8
         Enfant, ta bienvenue au jour ; 8
35 Pour baiser ta soyeuse tête 8
         Les anges quittent leur séjour. 8
         Ta joue a l'incarnat des roses, 8
         Tes yeux ont la couleur du ciel, 8
         Et tes cheveux, boucles écloses, 8
40 Sont doux et blonds comme le miel. 8
         Sais-tu pourquoi mon âme est sombre 8
         En évoquant ton avenir ? 8
         Pourquoi dans mes yeux baignés d'ombre 8
         Je sens presque des pleurs venir ? 8
45 C'est qu'à travers jeunesse et grâces, 8
         Moi qui sais la vie et ses pleurs, 8
         Je vois accourir sur tes traces 8
         L'essaim des humaines douleurs. 8
         Bientôt — peine cuisante et vive ! — 8
50 Tes dents de perle au frais émail 8
         Feront, en ouvrant ta gencive, 8
         Pâlir tes lèvres de corail. 8
         Faible, sur ta mère affaissée, 8
         Tu penches ton front abrité, 8
55 Comme une tige qu'a blessée 8
         Le dard brûlant d'un jour d'été. 8
         Contre le sort frêle et sans armes, 8
         De ton mal tu te plains à Dieu ; 8
         Et le flot cuisant de tes larmes 8
60 Ruisselle sur ta joue en feu. 8
         Ta mère, hélas ! la pauvre femme, 8
         Berce ton corps souffrant et cher ; 8
         Et moi je sens pleurer mon âme 8
         Et gémir la chair de ma chair. 8
65 Oh ! quel spectacle pour nos doutes, 8
         Nous qu'oppresse un poids étouffant, 8
         Que des larmes à larges gouttes 8
         Pleuvant des beaux yeux d'un enfant ! 8
         Dieu ! ta justice est un mystère ! 8
70 Les plantes, les oiseaux, les fleurs 8
         Ainsi que nous sur cette terre, 8
         Ne croissent point dans les douleurs. 8
         Tout est heureux dans la nature, 8
         Tout vient et s'en va sans souffrir ; 8
75 Et ta plus noble créature 8
         Souffre pour naître et pour mourir ! 8
         Pourquoi faire souffrir l'enfance ? 8
         Seigneur ! quel est ton but caché ? 8
         Cet âge est faible et sans défense, 8
80 Cet âge est blanc de tout péché ! 8
         Pourquoi dans un même anathème, 8
         Confondant nos jours désolés, 8
         Des pleurs infliger le baptême 8
         A ces beaux fronts immaculés ? 8
85 Hélas ! pourquoi te faire craindre ? 8
         Nés pour sourire et pour aimer, 8
         Ils sont sans force pour se plaindre, 8
         Comme sans voix pour blasphémer. 8
         Vêtus de leur sainte innocence, 8
90 D'un nimbe invisible embellis, 8
         Ils vivent nus en ta présence, 8
         Comme les anges et les lys. 8
         Lacs de céleste azur dont l'onde 8
         Réfléchit ta sérénité, 8
95 Ils sont encor dignes d'un monde 8
         Jamais perdu ni racheté. 8
         O souffrance ! breuvage austère, 8
         Coupe pleine de châtiment 8
         Que l'homme et l'enfant sur la terre 8
100 Doivent vider également ; 8
         Souffrance ! ta main est cruelle, 8
         Car tu frappes des mêmes coups 8
         Le plus robuste et le plus frêle, 8
         Le plus méchant et le plus doux ! 8
DEUXIÈME PARTIE
L'Enfance
105 Mais déjà plus souple et plus belle, 8
         La tige commence à grandir ; 8
         Brisant son écorce rebelle, 8
         Du bouton la fleur va sortir. 8
         O folle enfance ! ô tête blonde ! 8
110 Baisant tes yeux à leur réveil, 8
         En vain je boude, et je te gronde, 8
         Enfant, de courir au soleil ; 8
         Toi, t'envolant avec l'aurore, 8
         Par nos vallons pleins de douceurs, 8
115 Tu veux voir les bourgeons éclore, 8
         Avec les abeilles tes sœurs. 8
         Quand l'aube à la molle paupière, 8
         Aux yeux d'azur comme la mer, 8
         Des flots lactés de sa lumière 8
120 Blanchit le cristal bleu de l'air ; 8
         A l'heure où l'insecte qui rôde 8
         Sent le jour dorer ses habits, 8
         Où sur les feuilles d'émeraude 8
         Luisent les mouches de rubis ; 8
125 A l'heure des chastes délices, 8
         Où tout renaît pour embaumer, 8
         Où les âmes et les calices 8
         S'ouvrent pour vivre et pour aimer ; 8
         Joyeuse, avant nous tu t'éveilles, 8
130 Et tu vas au milieu des champs 8
         Mêler à toutes ces merveilles 8
         Ton âme, tes jeux et tes chants. 8
         Du gazon verdoyant et lisse 8
         Effleurant l'humide velours, 8
135 Fille de l'air et du caprice, 8
         Sans but, tu fuis, tu viens, tu cours. 8
         Ainsi qu'un papillon de soie 8
         Qui nage dans l'air transparent, 8
         Par la vallée où l'aube ondoie, 8
140 Je vois passer ton vol errant. 8
         L'herbe par le ciel arrosée, 8
         Et l'arbuste ami de tes jeux, 8
         Sèment leurs larmes de rosée 8
         Sur les fils d'or de tes cheveux. 8
145 Là, parmi les vertes ramées, 8
         Tu vois, sur des rameaux pendants, 8
         De belles grappes parfumées 8
         Qui font rire tes belles dents. 8
         Là, les bibaciers aux fleurs blanches, 8
150 Chargés des gouttes de la nuit, 8
         Laissent pour toi choir de leurs branches 8
         Les perles d'ambre de leur fruit. 8
         Là, tu bois une eau vive et fraîche, 8
         Qui reflète en ses flots moirés 8
155 Ton beau visage au teint de pêche 8
         Et tes yeux bleus aux cils dorés. 8
         Ici, splendide comme un rêve, 8
         La plaine au jour vient de s'ouvrir ; 8
         Plaine où toute aile qui s'élève 8
160 Semble t'inviter à courir. 8
         Ici, sur le bambou qui ploie, 8
         Roseau sonore et frémissant, 8
         Comme un cactus ardent, flamboie 8
         Le cardinal éblouissant. 8
165 Ici, l'arbre au superbe ombrage, 8
         Déployant ses larges rameaux, 8
         Berce au vent son vaste feuillage 8
         Où pendent des grappes d'oiseaux. 8
         Ainsi tout t'appelle et t'enchante, 8
170 Tout invite et séduit tes yeux, 8
         L'eau qui parle, le nid qui chante, 8
         Le soleil qui remplit les cieux. 8
         O joie ! ô fleurs ! ô mélodie ! 8
         Mais l'astre monte et, plus puissant, 8
175 Au ciel que sa marche incendie 8
         Roule son disque incandescent. 8
         Déjà dans les grands champs de cannes, 8
         Dans les déserts du firmament, 8
         Et sur les monts, dans les savanes, 8
180 Déjà tout n'est qu'embrasement. 8
         Nul vent, nul souffle qui balance 8
         L'oiseau gazouillant sur l'épi : 8
         Partout plane un ardent silence, 8
         L'ardent silence de midi ! 8
185 Sous le soleil, mornes et calmes, 8
         Les palmiers aux fronts panachés 8
         Laissent traîner leurs larges palmes 8
         Sur les bœufs à leurs pieds couchés. 8
         Cherchant l'ombre pour leurs paupières, 8
190 Aux rayons pleuvant du zénith 8
         Le lézard glisse entre les pierres, 8
         Le bengali vole à son nid. 8
         Dans l'arbre où sa voix se recueille, 8
         Le ramier n'a plus un soupir ; 8
195 L'herbe même ferme sa feuille, 8
         Se penche et semble s'assoupir. 8
         O poids du jour ! ô lassitude ! 8
         Pâtres et fleurs ont clos les yeux. 8
         Le soleil dans sa plénitude 8
200 Brûle immobile au fond des cieux ! 8
         Mais, tandis que la plante et l'homme, 8
         Courbés sous un ciel étouffant, 8
         Par ce soleil font un doux somme, 8
         Toi, que fais-tu, ma douce enfant ? 8
205 Assise au plus creux des ravines, 8
         Près de quelque source où tu bois, 8
         Tu goûtes ces fraîcheurs divines, 8
         Mystère des eaux et des bois. 8
         Du dôme épais que l'astre inonde, 8
210 Mobile et vivant parasol, 8
         Filtre une clarté molle et blonde 8
         Sur la mousse fine du sol. 8
         Toi, du pied frappant l'eau captive, 8
         Tu troubles de tes joyeux bonds 8
215 La poule d'eau bleue et furtive 8
         Qui sommeille au milieu des joncs. 8
         Folâtre, rieuse, éveillée, 8
         Glanant des fruits, cueillant des fleurs, 8
         Tu fais partir sous la feuillée 8
220 Le vol lourd des merles siffleurs. 8
         Fraîche oasis, tiède Élysée, 8
         Oh ! ne versez, arbres cléments, 8
         Qu'une lumière tamisée 8
         Sur cette tête aux jeux charmants ! 8
225 Cependant le soleil qui baisse 8
         De moins de flamme emplit les airs ; 8
         Chargé d'arôme et de mollesse, 8
         Un vent plus frais souffle des mers. 8
         Voici que le morne aux pics sombres, 8
230 Debout là-bas comme une tour, 8
         Étend ses gigantesques ombres 8
         Sur les savanes d'alentour. 8
         Voici que le Blanc des montagnes, 8
         Le Blanc, effroi du Noir marron, 8
235 Revient au loin par les campagnes 8
         Vers les palmiers de sa maison. 8
         Voici qu'aux feux crépusculaires, 8
         Des flots quittant les profondeurs, 8
         Vers les caps où pendent leurs aires 8
240 Revolent les oiseaux pêcheurs. 8
         Dans son lit de pourpre et de lame 8
         L'astre se couche, large et pur ; 8
         Avec lenteur son œil de flamme 8
         Ferme ses paupières d'azur. 8
245 Tel qu'un grand vol d'esprits funèbres, 8
         Sur la terre où s'éteint tout bruit, 8
         D'un bond s'abattent les ténèbres… 8
         C'était le jour, et c'est la nuit. 8
         Reine des soirs, vierge au front pâle, 8
250 Fuyant son humide prison, 8
         Dans sa nef de nacre et d'opale 8
         La lune monte à l'horizon. 8
         Salut à toi, beauté sereine, 8
         Rêveuse aux regards amollis ! 8
255 Verse-nous, verse, ô vierge-reine, 8
         Tes rayons blancs comme le lys ! 8
         Et le tableau s'éclaire et change, 8
         Et sous l'ambiante lueur 8
         Tout se confond, tout se mélange, 8
260 Ombre et contour, forme et couleur. 8
         Et telles que des pâquerettes, 8
         Filles du nocturne zéphyr, 8
         Mille étoiles s'ouvrent discrètes, 8
         Blanches sur un champ de saphir. 8
265 Et tout est repos et mystère, 8
         Et le silence est solennel, 8
         Et l'on sent respirer la terre, 8
         Et l'on voit sourire le ciel. 8
         Alors, à la chaste lumière 8
270 Des belles étoiles de Dieu, 8
         L'enfant au ciel fait sa prière, 8
         A son ange elle dit adieu, 8
         Et, loin de tout souffle profane, 8
         Elle dort, rose de santé, 8
275 D'un sommeil pur et diaphane 8
         Comme nos claires nuits d'été. 8
         Oh ! dors ton sommeil d'innocence, 8
         Ce pur sommeil des heureux jours ! 8
         Des bonheurs calmes de l'enfance, 8
280 Vois-tu, l'on se souvient toujours. 8
         Gerbes d'or ou gerbes fanées, 8
         Quelques épis qu'on glane ailleurs, 8
         Les épis des jeunes années, 8
         O ma fille ! sont les meilleurs. 8
285 Quand vient la vieillesse morose, 8
         Quand vient l'âge aux soucis rongeurs, 8
         Vers son enfance gaie et rose 8
         On se tourne les yeux en pleurs. 8
         Et l'on s'arrête avec envie 8
290 A cet âge aimé du Sauveur, 8
         Qui joue aux portes de la vie 8
         Sans se douter de son bonheur. 8
         Chante, oiseau ! ton jour vient d'éclore. 8
         Vis dans les champs ! vis dans les bois ! 8
295 Sois jeune ! il en est temps encore. 8
         L'homme, hélas ! ne l'est qu'une fois. 8
         Bientôt viendront les jours d'études 8
         Les jours d'école et de leçons. 8
         Adieu les vertes solitudes ! 8
300 Adieu la plaine et les buissons ! 8
         Alors, plus de jeux, plus de course ! 8
         Il te faudra, dès le matin, 8
         Porter ton esprit à la source 8
         D'où coule le savoir humain. 8
305 Buvant de cette veine austère 8
         Le flot lent et silencieux, 8
         Souvent à son eau salutaire 8
         Se mêlera l'eau de tes yeux. 8
         Mais, crois-moi, tous tant que nous sommes, 8
310 Nous fécondons avec nos pleurs ; 8
         Et le grain qui nourrit les hommes 8
         Ne mûrit que par nos sueurs. 8
         Va ! toute noble créature 8
         Du travail connut les rigueurs ; 8
315 Et l'étude est la nourriture 8
         Dont s'alimentent les grands cœurs. 8
         A sa clarté sereine et sûre 8
         Elle agrandit notre horizon. 8
         Du cœur elle endort la blessure 8
320 En s'adressant à la raison. 8
         Oh ! ne nous laissons point surprendre 8
         Par l'heure où rien ne peut germer. 8
         Il n'est qu'un âge pour apprendre, 8
         Comme il n'est qu'un temps pour semer. 8
TROISIÈME PARTIE
L'Adolescence
325 Mais voici venir un autre âge : 8
         Déjà la sève au jet puissant 8
         Éclate en gerbes de feuillage 8
         Au front de l'arbre adolescent. 8
         Déjà dans son nid qui chancelle 8
330 L'oiseau, que l'ombre aime à voiler, 8
         Sent, avec sa force et son aile, 8
         Venir le temps de s'envoler. 8
         Déjà la vierge humble et splendide, 8
         Cœur chaste au vent du ciel éclos, 8
335 Sort de son enfance candide 8
         Comme Vénus sortit des flots. 8
         Jeune arbuste de mon parterre, 8
         Trop frêle encor pour les hivers, 8
         A quelle brise de la terre 8
340 Ouvriras-tu tes rameaux verts ? 8
         Jeune oiseau que le ciel convie, 8
         Toi dont l'aile est si tendre encor, 8
         A quelle haleine de la vie 8
         Dois-tu confier ton essor ? 8
345 Vierge de grâces couronnée, 8
         Tête, mes plus saintes amours, 8
         A quel vent de la destinée, 8
         Dis-moi, vas-tu livrer tes jours ? 8
         Dans ton sort que je voudrais lire ! 8
350 Du travail subissant les lois, 8
         Est-ce l'aiguille, est-ce la lyre, 8
         Qui doit frémir entre tes doigts ? 8
         Oh ! que ce soit plutôt l'aiguille ! 8
         Borne ton vol et ton désir. 8
355 La Muse a pour vivre, ô ma fille ! 8
         Besoin d'air libre et de loisir. 8
         Son noble sein qui nous épanche 8
         Le lait de l'âme et des accords, 8
         Coupe où du beau la soif s'étanche, 8
360 N'apaise point la soif du corps. 8
         Si la tige qui nourrit l'âme 8
         Monte et fleurit en ses vallons, 8
         Le fruit que notre faim réclame 8
         Ne germe point en ses sillons. 8
365 Son arbre grandit solitaire, 8
         Rien ne croît sous son dais vainqueur : 8
         Du laurier l'ombre est délétère 8
         A toutes les plantes du cœur. 8
         Amante inquiète et jalouse, 8
370 Déesse et femme tour à tour, 8
         La Muse, à l'esprit qu'elle épouse, 8
         Demande un exclusif amour. 8
         Dès qu'à son culte sans mélange 8
         Un culte étranger veut s'unir, 8
375 Fière, elle ouvre ses ailes d'ange 8
         Et part pour ne plus revenir. 8
         Et l'esprit que son vol délaisse, 8
         Morne, au silence condamné, 8
         Se vêt de lierre et de tristesse, 8
380 Ainsi qu'un temple abandonné. 8
         Veuf et rêvant au divin hôte 8
         Dont il a reçu les adieux, 8
         Il sent que sa voûte est trop haute 8
         Pour qu'elle abrite de faux dieux. 8
385 La terre, où son labeur l'enchaîne, 8
         Lui prodigue en vain tout son miel ; 8
         Rien ne peut adoucir sa peine 8
         Ni lui faire oublier son ciel. 8
         Nouvel Adam après sa chute, 8
390 Pleurant un Paradis perdu, 8
         Sur ce sol d'angoisse et de lutte 8
         Il jette un regard éperdu ! 8
         Ah ! se plier, superbe athlète, 8
         Aux lois de la nécessité ! 8
395 Courber sa pensée et sa tête 8
         Au joug de la réalité ! 8
         Au char des choses de la terre 8
         Se voir forcément atteler ! 8
         Languir exilé de sa sphère ; 8
400 Ramper, quand on pourrait voler ! 8
         Savoir que l'on porte en son âme 8
         Un intarissable trésor, 8
         Et soi-même étouffer sa flamme, 8
         Tout perdre, faute d'un peu d'or ! 8
405 Assister à son agonie, 8
         Compter ses heures par ses maux, 8
         Et voir l'arbre de son génie 8
         S'ébrancher rameaux à rameaux ! 8
         Sacrifier plus que sa vie 8
410 Sur l'autel de la pauvreté : 8
         Abraham de la poésie, 8
         Immoler sa postérité ! 8
         Sentir sous des serres cruelles 8
         Mourir le dieu ! sentir et voir 8
415 Tomber les plumes de ses ailes 8
         Sous le froid ciseau du devoir ! 8
         Sentir au charbon du prophète 8
         S'ouvrir ses lèvres et ses yeux ; 8
         Se sentir créé pour le faîte 8
420 Et végéter loin des hauts lieux ! 8
         Et vivre avec de petits hommes ! 8
         Marcher dans leurs sentiers étroits ! 8
         Grand Dieu ! pour ce peu que nous sommes, 8
         C'est trop d'une aussi lourde croix ! 8
425 O ma fille ! ô ma bien-aimée, 8
         Blonde muse de ma maison, 8
         Au prisme de la renommée 8
         Ferme tes yeux et ta raison ! 8
         Si Dieu, — présent funeste et triste ! — 8
430 T'illuminant d'un jour nouveau, 8
         Du rêve étoilé de l'artiste 8
         Embrasait ton jeune cerveau ; 8
         Voilant les dons que Dieu te garde, 8
         Cache à tous tes nobles penchants ; 8
435 Et, la lèvre close, sois barde 8
         Par l'âme et non point par les chants ! 8
         Il est plus d'une voix profonde 8
         Qui dut s'éteindre sans échos ; 8
         Il est plus d'un cœur dont ce monde 8
440 N'a jamais connu les sanglots. 8
         Il est, il est bien des poètes, 8
         — Ce sont peut-être les meilleurs ! — 8
         Qui, brisant leurs plumes muettes, 8
         N'ont jamais écrit leurs douleurs. 8
445 Dédaigneux de se faire entendre 8
         A des cœurs stériles ou morts, 8
         Grands pour sentir et grands pour rendre, 8
         Ils ont étouffé leurs accords. 8
         Esprits qu'un souffle large anime, 8
450 Trop vrais pour un monde imposteur, 8
         Ils n'ont point à la foule infime 8
         Ouvert le livre de leur cœur. 8
         En vain le dieu de l'harmonie 8
         Dans leur sein grondait irrité, 8
455 Ils ont gardé sur leur génie 8
         Le sceau de la virginité. 8
         Et quand la tombe eut en ses voiles 8
         Endormi leurs têtes de feu, 8
         Dans le chœur sacré des étoiles 8
460 Ils sont allés chanter pour Dieu. 8
ENVOI
A Pierre Legras
         Ainsi, pendant que l'ombre amie 8
         Plane paisible sur nos murs, 8
         Auprès de ma fille endormie, 8
         Je songe à ses destins futurs. 8
465 Rêveur tendre aux promptes alarmes, 8
         Je la suis dans ses pas divers, 8
         Et chaque goutte de mes larmes 8
         Coule et se cristallise en vers. 8
         Mais dans quel sein, mais dans quelle urne, 8
470 Mais dans quelle âme jeune encor, 8
         Poète, de mon chant nocturne 8
         Verser l'harmonieux trésor ? 8
         Ami, que ce soit dans la vôtre, 8
         A vous qui, vivant à l'écart, 8
475 Portez dans votre sein d'apôtre 8
         L'amour de l'enfance et de l'Art. 8
         Votre nature exquise et tendre 8
         Des enfants comprend la candeur, 8
         Et chez vous le cœur sait entendre 8
480 Les vers qui jaillissent du cœur. 8
         Grand et simple, peu vous connaissent ; 8
         Mais moi, qui vous suis en tout lieu, 8
         Je sais qu'il est des lys qui naissent 8
         Et ne fleurissent que pour Dieu. 8
485 Votre âme sereine et voilée, 8
         A l'abri des vents importuns, 8
         Parmi ses sœurs de la vallée, 8
         Humble, est la plus riche en parfums. 8
         Mais sobre au sein de l'opulence, 8
490 Mais calme et clos dans sa pudeur, 8
         Votre esprit, amant du silence, 8
         Ne s'ouvre que pour le Seigneur. 8
         Oh ! gardez votre solitude, 8
         Oh ! gardez votre obscurité, 8
495 Modeste ami, sur qui l'étude 8
         Répand sa féconde clarté ! 8
         Dans l'infortune ou dans la joie, 8
         Restez toujours épris du beau ; 8
         Et pour éclairer votre voie, 8
500 Que l'Art vous serve de flambeau ! 8
         Aimez les livres et les roses, 8
         Aimez tout ce qui fait rêver, 8
         Les cieux, les bois, toutes ces choses 8
         Que l'on ne saurait trop aimer ! 8
505 Aimez l'homme pour sa tristesse, 8
         Et l'oiseau pour ses joyeux chants ; 8
         Mais plus que tout aimez sans cesse 8
         La poésie et les enfants ! 8
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CRISCO - Université de Caen Normandie