LAC_2/LAC91
Auguste Lacaussade
Poèmes et Paysages
1852
POÈMES ET PAYSAGES
LX
Les Soleils d'Avril
         Les bois vont refleurir. Des gouttes de verdure 6+6
         Déjà tremblent au bout des rameaux dépouillés, 6+6
         Et les bourgeons bientôt, voilant l'écorce dure, 6+6
         S'ouvriront au soleil, de sève encor mouillés. 6+6
5 D'un long sommeil la terre en souriant s'éveille ; 6+6
         Tout en elle est tiédeurs, rougeurs, troubles charmants. 6+6
         Les jours vont grandissant : de la saison vermeille 6+6
         On voit partout flotter de frais pressentiments. 6+6
         Les vents passent chargés de promesses secrètes ; 6+6
10 L'oiseau ne chante point encor ; sur les buissons 6+6
         Point de fleurs ; mais déjà rossignols et poètes 6+6
         Sentent monter en eux la sève des chansons. 6+6
         Des gais soleils d'avril voici l'heure première. 6+6
         Avril, c'est le printemps dans sa virginité. 6+6
15 L'air est d'un bleu profond, suave est la lumière ; 6+6
         Un sang jeune sourit au front de la beauté. 6+6
         Bientôt les bois naissants, les mousses, les fougères 6+6
         Feront un dais mobile au cours chantant des eaux ; 6+6
         Et les vents berceront sur leurs ailes légères 6+6
20 Dans les lilas en fleur l'hymne heureux des oiseaux. 6+6
         Bientôt se cueilleront les prémices des choses : 6+6
         L'alouette dans l'air dira les jeunes blés, 6+6
         Et le bouvreuil muet, caché parmi les roses, 6+6
         Couvera les œufs blonds sous sa plume assemblés. 6+6
25 Qu'un autre, après l'hiver, chante sa délivrance ! 6+6
         Qu'il dise, ô mois de Mai, ton retour souhaité ! 6+6
         Pour moi, je chante Avril ! Avril, c'est l'espérance, 6+6
         Avant qu'on ait souffert, avant qu'on ait douté ! 6+6
         Mois aimé, tu marquas dans ma verte jeunesse ; 6+6
30 Du bonheur je te dois les rêves infinis. 6+6
         Qu'importe que la vie ait trahi leur promesse ! 6+6
         Pour mes espoirs défunts, Avril, je te bénis ! 6+6
         Des plus chers souvenirs confidente fidèle, 6+6
         Muse ! puisque déjà la première hirondelle 6+6
35 De son vol printanier sillonne au loin l'azur, 6+6
         Veux-tu, par ce beau jour, et sous un ciel si pur, 6+6
         Veux-tu dans ce grand parc, asile aimé des mousses, 6+6
         Voir avec moi du sol monter les jeunes pousses, 6+6
         Voir sur les sables fins et dans les noirs rameaux, 6+6
40 L'aile ouverte au soleil, courir les passereaux ? 6+6
         Comme eux, au beau soleil, nos frileuses pensées 6+6
         Ouvriront en chantant leurs ailes nuancées, 6+6
         Et, pareils aux bourgeons éclos à la cime des bois, 14
         Sentant renaître en nous les rêves d'autrefois, 6+6
45 Assis sous quelque chêne à la branche encor noire, 6+6
         Muse ! nous nous dirons en vers ma douce histoire. 6+6
         C'était, il t'en souvient, dans cet âge charmant 6+6
         Où, pleine d'espérance et de vague tourment, 6+6
         D'un inconnu désir notre âme est inquiète : 6+6
50 L'âge de Roméo cherchant sa Juliette, 11
         L'âge où chacun de nous, dans ses vœux inconstants, 6+6
         Suit un songe aux doux yeux, un rêve aux plis flottants ; 6+6
         Où, semblable à l'amant tes roses éphémères, 6+6
         Le cœur, l'une après l'autre épousant ses chimères, 6+6
55 Quand il a respiré leur parfum virginal, 6+6
         Le réel effeuillé, revole à l'idéal. 6+6
         O bonheur de l'aimer ! ô félicité pure ! 6+6
         Son port est jeune et fier, sa bouche est belle et mûre. 6+6
         D'un cœur épanoui le frais enchantement 6+6
60 Répand sur son passage un doux rayonnement. 6+6
         Son charme est dans sa grâce, et cette grâce antique 6+6
         Rappelle, en la voyant, l'épouse du Cantique. 6+6
         Lorsque du jeune époux accusant les lenteurs, 6+6
         Le soir, le front baigné d'onctueuses senteurs, 6+6
65 Interrogeant des yeux les onduleuses lignes 6+6
         Des coteaux, pâle et svelte elle allait par les vignes, 6+6
         Par les bois odorants plantés de verts palmiers, 6+6
         L'attendre à la fontaine où boivent les ramiers. 6+6
         Absente comme lui, vois ! je t'attends comme elle. 6+6
70 Accours ! l'inquiétude à tant d'amour se mêle. 6+6
         Oh ! combien l'heure est longue ! Elle ne viendra pas. 6+6
         Silence ! Sous les bois j'ai reconnu son pas. 6+6
         C'est elle ! Trouble heureux, émotion divine, 6+6
         Vous ne me trompez point ! dans l'air je la devine. 6+6
75 De célestes parfums sur les brises venus 6+6
         Flottaient et révélaient ton approche, ô Vénus ! 6+6
         Dans ses parfums aussi c'est ma jeune immortelle ! 6+6
         Le feuillage a frémi, l'air enivre, c'est elle ! 6+6
         Éclats joyeux, baisers de silence suivis ! 6+6
80 Transports muets, regards prolongés et ravis ! 6+6
         Effusion des cœurs perdus dans leur tendresse ! 6+6
         Tristesse du bonheur, mélancolique ivresse ! 6+6
         Notre âme monte et rit à nos fronts radieux, 6+6
         Et les pleurs cependant débordent de nos yeux ! 6+6
85 Si je les fais couler, tes pleurs, c'est que je t'aime ! 6+6
         Je fus injuste et dur, je le sais, et moi-même 6+6
         J'en gémis. — Oh ! l'amour, ce bonheur tourmenté, 6+6
         S'il est fait de tendresse, est fait de cruauté ! 6+6
         Ivre d'amers soupçons, à sa folie en proie, 6+6
90 L'homme à se torturer trouve une sombre joie. 6+6
         Hélas ! pourquoi faut-il qu'un hasard inhumain 6+6
         M'ait en un jour fatal conduit sur ton chemin ? 6+6
         Pourquoi m'as-tu connu ? Ta vie au flot docile 6+6
         Eût loin de moi coulé douce et calme et facile. 6+6
95 Mais dans un lit d'azur et d'or, troublant leur cours, 6+6
         Funeste à ton repos, j'ai tourmenté tes jours !… 6+6
         Fuis-moi, fuis sans pitié, brise un rude esclavage, 6+6
         Sois libre ! — T'arrachant à mon humeur sauvage, 6+6
         Qu'un autre t'aime et donne a tes jours fortunés 6+6
100 Tous les bonheurs qu'hélas ! je ne t'ai point donnés… 6+6
         Un autre ! — Je te mens et me mens à moi-même ! 6+6
         Ah ! de la passion égoïsme suprême ! 6+6
         Connais-moi tout entier ! lis à nu dans mon cœur ! 6+6
         Un autre ! — Meurs plutôt ! je t'aime avec fureur ! 6+6
105 Sourdes explosions ! aveugles jalousies ! 6+6
         Heureux qui n'a jamais connu vos frénésies ! 6+6
         Heureux qui peut, nourri du pain de la beauté, 6+6
         Vivre sans trouble, aimer avec tranquillité ! 6+6
         Mais l'inquiet esprit, en ses ardeurs mobile, 6+6
110 L'âme fiévreuse, l'âme à se ronger habile, 6+6
         Celui qui dans sa veine, au lieu d'un flot vermeil, 6+6
         Sent bouillonner un sang brûlé par le soleil, 6+6
         Celui-là ne sait point être heureux ! cœur austère, 6+6
         Il ne sait que souffrir, se dévorer, se taire !… 6+6
115 Mais souffrir, c'est aimer ! et, dussé-je en mourir, 6+6
         De ce mal âpre et doux qui donc voudrait guérir ! 6+6
         A nos cœurs défaillants, à nos pâles faiblesses, 6+6
         Redouble si tu veux les coups dont tu nous blesses, 6+6
         Amour ! ô passion faite d'âme et de chair, 6+6
120 Ton culte à nos douleurs n'en sera pas moins cher ! 6+6
         Le sein encor saignant, je bénirai tes armes ! 6+6
         C'est toi qui m'enseignas la volupté des larmes ! 6+6
         Tu fais tout l'homme, ô toi par qui j'ai tout appris ! 6+6
         Oui ! dût de nos ferveurs la tombe être le prix, 6+6
125 Amour ! dieu jeune et fort, dieu dont le mal enivre, 6+6
         Dieu qui nous révélas comme il est doux de vivre, 6+6
         Dût ton souffle au tombeau précipiter nos pas, 6+6
         Notre âme en s'éteignant ne te maudira pas ! 6+6
         Des secrets souvenirs confidente fidèle, 6+6
130 Muse ! tandis qu'au loin la première hirondelle 6+6
         Trace les vifs sillons de son vol dans l'azur, 6+6
         Par un jour printanier si clair, un ciel si pur, 6+6
         J'ai voulu dans ce parc, asile aimé des mousses, 6+6
         Voir avec toi du sol monter les jeunes pousses, 6+6
135 Voir sur les sables fins et dans les noirs rameaux, 6+6
         L'aile ouverte au soleil, courir les passereaux. 6+6
         Comme eux, au beau soleil, nos frileuses pensées 6+6
         Ont ouvert en chantant leurs ailes nuancées, 6+6
         Et, pareils aux bourgeons à la cime des bois, 6+6
140 Sentant renaître en moi les rêves d'autrefois, 6+6
         Assis sous le vieux chêne à la branche encor noire, 6+6
         Muse ! je t'ai conté ma douce et triste histoire. 6+6
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