LAF_1/LAF35
Jules Laforgue
L'IMITATION DE NOTRE-DAME LA LUNE
1886
LA LUNE EST STÉRILE
         Lune, pape abortif à l'amiable, pape 12
         Des mormons pour l'art, dans la jalouse Paphos 12
         Où l'état tient gratis les fils de la soupape 12
         D'échappement des apoplectiques cosmos ! 12
5 C'est toi, léger manuel d'instincts, toi qui circules, 13
         Glaçant, après les grandes averses, les œufs 12
         Obtus de ces myriades d'animalcules 12
         Dont les simouns mettraient nos muqueuses en feu ! 12
         Tu ne sais que la fleur des sanglantes chimies ; 12
10 Et perces nos rideaux, nous offrant le lotus 12
         Qui constipe les plus larges polygamies, 12
         Tout net, de l'excrément logique des fœtus. 12
         Carguez-lui vos rideaux, citoyens de mœurs lâches ; 12
         C'est l'extase qui paie comptant, donne son ut 12
15 Des deux sexes et veut pas même que l'on sache 12
         S'il se peut qu'elle ait, hors de l'art pour l'art, un but. 12
         On allèche de vie humaine, à pleines voiles, 12
         Les Tantales virtuels, peu intéressants 12
         D'ailleurs, sauf leurs cordiaux, qui rêvent dans nos moelles. 13
20 Et c'est un produit net qu'encaissent nos bons sens. 12
         Et puis, l'atteindrons-nous, l'oasis aux citernes, 12
         Où nos cœurs toucheraient les payes qu'on leur doit ? 12
         Non, c'est la rosse aveugle aux cercles sempiternes 12
         Qui tourne pour autrui les bons chevaux de bois. 12
25 Ne vous distrayez pas, avec vos grosses douanes ; 13
         Clefs de fa, clefs de sol, huit stades de claviers, 12
         Laissez faire, laissez passer la caravane 12
         Qui porte à l'idéal ses plus riches dossiers ! 12
         L'art est tout, du droit divin de l'inconscience ; 12
30 Après lui, le déluge ! Et son moindre regard 12
         Est le cercle infini dont la circonférence 12
         Est partout, et le centre immoral nulle part. 12
         Pour moi, déboulonné du pôle de stylite 12
         Qui me sied, dès qu'un corps a trop de son secret, 12
35 j'affiche : celles qui voient tout, je les invite 12
         À venir, à mon bras, des soirs, prendre le frais. 12
         Or voici : nos deux cris, abaissant leurs visières, 12
         Passent mutuellement, après quiproquos, 11
         Aux chers peignes du cru leurs moelles épinières 12
40 D'où lèvent débusqués tous les archets locaux. 12
         Et les ciels familiers liserés de folie 12
         Neigeant en charpie éblouissante, faut voir 12
         Comme le moindre appel : c'est pour nous seuls ! Rallie 12
         Les louables efforts menés à l'abattoir ! 12
45 Et la santé en deuil ronronne ses vertiges, 12
         Et chante, pour la forme : " hélas ! Ce n'est pas bien, 12
         " par ces pays, pays si tournoyants, vous dis-je, 12
         " où la faim d'infini justifie les moyens. " 12
         Lors, qu'ils sont beaux les flancs tirant leurs révérences 12
50 Au sanglant capitaliste berné des nuits, 12
         En s'affalant cuver ces jeux sans conséquence ! 12
         Oh ! N'avoir à songer qu'à ses propres ennuis ! 12
         — Bons aïeux qui geigniez semaine sur semaine, 12
         Vers mon cœur, baobab des védiques terroirs, 12
55 je m'agite aussi ! Mais l'inconscient me mène ; 12
         Or, il sait ce qu'il fait, je n'ai rien à y voir. 12
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