LAF_1/LAF38
Jules Laforgue
L'IMITATION DE NOTRE-DAME LA LUNE
1886
NOBLES ET TOUCHANTES DIVAGATIONS
SOUS LA LUNE
         Un chien perdu grelotte en abois à la lune… 12
         Oh ! Pourquoi ce sanglot quand nul ne l'a battu ? 12
         Et, nuits ! Que partout la même âme ! En est-il une 12
         Qui n'aboie à l'exil ainsi qu'un chien perdu ? 12
5 Non, non ; pas un caillou qui ne rêve un ménage, 12
         Pas un soir qui ne pleure : encore un aujourd'hui ! 12
         Pas un moi qui n'écume aux barreaux de sa cage 12
         Et n'épluche ses jours en filaments d'ennui. 12
         Et les bons végétaux ! Des fossiles qui gisent 12
10 En pliocènes tufs de squelettes parias, 13
         Aux printemps aspergés par les steppes kirghyses, 12
         Aux roses des contreforts de l'Himalaya ! 12
         Et le vent qui beugle, apocalyptique bête 12
         S'abattant sur des toits aux habitants pourris, 12
15 Qui secoue en vain leur huis-clos, et puis s'arrête, 12
         Pleurant sur son cœur à sept-glaives d'incompris. 12
         Tout vient d'un seul impératif catégorique, 12
         Mais qu'il a le bras long, et la matrice loin ! 12
         L'amour, l'amour qui rêve, ascétise et fornique ; 12
20 Que n'aimons-nous pour nous dans notre petit coin ? 12
         Infini, d'où sors-tu ? Pourquoi nos sens superbes 12
         Sont-ils fous d'au delà les claviers octroyés, 12
         Croient-ils à des miroirs plus heureux que le verbe, 12
         Et se tuent ? Infini, montre un peu tes papiers ! 12
25 Motifs décoratifs, et non but de l'histoire, 12
         Non le bonheur pour tous, mais de coquets moyens 12
         S'objectivant en nous, substratums sans pourboires, 12
         Trinité de Molochs, le vrai, le beau, le bien. 12
         Nuages à profils de kaïns ? Vents d'automne 12
30 Qui, dans l'antiquité des Pans soi-disant gais, 12
         Vous lamentiez aux toits des temples heptagones, 12
         Voyez, nous rebrodons les mêmes anankès. 12
         Jadis les gants violets des révérendissimes 13
         De la théologie en conciles cités, 12
35 Et l'évêque d'Hippone attelant ses victimes 12
         Au char du Jaggernaut œcuménicité ; 12
         Aujourd'hui, microscope de télescope ! Encore, 13
         Nous voilà relançant l'ogive au toujours lui, 12
         Qu'il y tourne casaque, à neuf qu'il s'y redore 12
40 Pour venir nous bercer un printemps notre ennui. 12
         Une place plus fraîche à l'oreiller des fièvres, 12
         Un mirage inédit au détour du chemin, 12
         Des rampements plus fous vers le bonheur des lèvres, 12
         Et des opiums plus longs à rêver. Mais demain ? 13
45 Recommencer encore ? Ah ! Lâchons les écluses, 12
         À la fin ! Oublions tout ! Nous faut convoyer 12
         Vers ces ciels où, s'aimer et paître étant les muses, 12
         Cuver sera le dieu pénate des foyers ! 12
         Oh ! L'Éden immédiat des braves empirismes ! 13
50 Peigner ses fiers cheveux avec l'arête des 12
         Poissons qu'on lui offrit crus dans un paroxysme 12
         De dévouement ! S'aimer sans serments, ni rabais. 12
         Oui, vivre pur d'habitudes et de programmes, 12
         Pacageant mes milieux, à travers et à tort, 12
55 Choyant comme un beau chat ma chère petite âme, 12
         N'arriver qu'ivre-mort de moi-même à la mort ! 12
         Oui, par delà nos arts, par delà nos époques 12
         Et nos hérédités, tes îles de candeur, 12
         Inconscience ! Et elle, au seuil, là, qui se moque 12
60 De mes regards en arrière, et fait : n'aie pas peur. 12
         Que non, je n'ai plus peur ; je rechois en enfance ; 12
         Mon bateau de fleurs est prêt, j'y veux rêver à 12
         L'ombre de tes maternelles protubérances, 12
         En t'offrant le miroir de mes et cætera… 12
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