LAF_2/LAF74
Jules Laforgue
Les Complaintes
1885
COMPLAINTE DU PAUVRE CORPS HUMAIN
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         L'homme et sa compagne sont serfs 8
         De corps, tourbillonnants cloaques 8
         Aux mailles de harpes de nerfs 8
         Serves de tout et que détraque 8
5 Un fier répertoire d'attaques. 8
         Voyez l'homme, voyez ! 6
         Si ça n'fait pas pitié ! 6
         Propre et correct en ses ressorts, 8
         S'assaisonnant de modes vaines, 8
10 Il s'admire, ce brave corps, 8
         Et s'endimanche pour sa peine, 8
         Quand il a bien sué la semaine. 9
         Et sa compagne ! Allons, 6
         Ma bell', nous nous valons. 6
15 Faudrait le voir, touchant et nu 8
         Dans un décor d'oiseaux, de roses ; 8
         Ses tics réflexes d'ingénu, 8
         Ses plis pris de mondaines poses ; 8
         Bref, sur beau fond vert, sa chlorose. 8
20 Voyez l'Homme, voyez ! 6
         Si ça n'fait pas pitié ! 6
         Les Vertus et les Voluptés 8
         Détraquant d'un rien sa machine, 8
         Il ne vit que pour disputer 8
25 Ce domaine à rentes divines 8
         Aux lois de mort qui le taquinent. 8
         Et sa compagne ! Allons, 6
         Ma bell', nous nous valons. 6
         Il se soutient de mets pleins d'art, 8
30 Se drogue, se tond, se parfume, 8
         Se truffe tant, qu'il meurt trop tard ; 8
         Et la cuisine se résume 8
         En mille infections posthumes. 8
         Oh ! Ce couple, voyez ! 6
35 Non, ça fait trop pitié. 6
         Mais ce microbe subversif 8
         Ne compte pas pour la Substance, 8
         Dont les déluges corrosifs 8
         Renoient vite pour l'Innocence 8
40 Ces fols germes de conscience. 7
         Nature est sans pitié 6
         Pour son petit dernier. 6
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