LAF_2/LAF85
Jules Laforgue
Les Complaintes
1885
COMPLAINTE DU TEMPS ET DE SA COMMÈRE L'ESPACE
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         Je tends mes poignets universels dont aucun 12
         N'est le droit ou le gauche, et l'Espace, dans un 12
         Va-et-vient giratoire, y détrame les toiles 12
         D'azur pleines de cocons à fœtus d'Étoiles. 12
5 Et nous nous blasons tant, je ne sais où, les deux 12
         Indissolubles nuits aux orgues vaniteux 12
         De nos pores à Soleils, où toute cellule 12
         Chante : Moi ! Moi ! Puis s'éparpille, ridicule ! 12
         Elle est l'infini sans fin, je deviens le temps 12
10 Infaillible. C'est pourquoi nous nous perdons tant. 12
         Où sommes-nous ? Pourquoi ? Pour que Dieu s'accomplisse ? 12
         Mais l'Éternité n'y a pas suffi ! Calice 12
         Inconscient, où tout cœur crevé se résout, 12
         Extrais-nous donc alors de ce néant trop tout ! 12
15 Que tu fisses de nous seulement une flamme, 12
         Un vrai sanglot mortel, la moindre goutte d'âme ! 12
         Mais nous bâillons de toute la force de nos 12
         Touts, sûrs de la surdité des humains échos. 12
         Que ne suis-je indivisible ! Et toi, douce Espace, 12
20 Où sont les steppes de tes seins, que j'y rêvasse ? 12
         Quand t'ai-je fécondée à jamais ? Oh ! Ce dut 12
         Être un spasme intéressant ! Mais quel fut mon but ? 12
         Je t'ai, tu m'as. Mais où ? Partout, toujours. Extase 12
         Sur laquelle, quand on est le Temps, on se blase. 12
25 Or, voilà des spleens infinis que je suis en 12
         Voyage vers ta bouche, et pas plus à présent 12
         Que toujours, je ne sens la fleur triomphatrice 12
         Qui flotte, m'as-tu dit, au seuil de ta matrice. 12
         Abstraites amours ! Quel infini mitoyen 12
30 Tourne entre nos deux Touts ? Sommes-nous deux ? Ou bien 12
         (tais-toi si tu ne peux me prouver à outrance, 12
         Illico, le fondement de la connaissance, 12
         Et, par ce chant : Pensée, Objet, Identité ! 12
         Souffler le Doute, songe d'un siècle d'été) 12
35 Suis-je à jamais un solitaire Hermaphrodite, 12
         Comme le Ver solitaire, ô ma Sulamite ? 12
         Ma complainte n'a pas eu de commencement, 12
         Que je sache, et n'aura nulle fin ; autrement, 12
         Je serais l'anachronisme absolu. Pullule 12
40 Donc, azur possédé du mètre et du pendule ! 12
         Ô Source du Possible, alimente à jamais 12
         Des pollens des soleils d'exil, et de l'engrais 12
         Des chaotiques hécatombes, l'automate 12
         Universel où pas une loi ne se hâte. 12
45 Nuls à tout, sauf aux rares mystiques éclairs 12
         Des Élus, nous restons les deux miroirs d'éther 12
         Réfléchissant, jusqu'à la mort de ces Mystères, 12
         Leurs Nuits que l'Amour jonche de fleurs éphémères. 12
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