MND_1/MND1
Louis Ménard
Poëmes
1855
PROMÉTHÉE DÉLIVRÉ
PERSONNAGES
PROMÉTHÉE
PROMÉTHÉE
HARMONIA
IO
HÉRACLÈS
MANOU
ZOROASTRE
HOMÈRE
JÉSUS-CHRIST
CHŒUR DE MORTELS
ESPRITS DE LA NATURE
ANGES
PROMÉTHÉE
         Les astres d'or, roulant aux éternelles sphères, 12
         Achèvent lentement leur cours silencieux ; 12
         L'encens et la rumeur des plaintives prières 12
         Ont cessé de monter vers le tyran des cieux. 12
5 Je veille seul : il n'est pour moi ni nuit ni rêve, 12
         Et l'immortel vautour ne laisse pas de trêve 12
         À mes flancs déchirés que nourrit la douleur ; 12
         Depuis quatre mille ans sa rage me dévore, 12
         Mais les temps vont enfin s'accomplir, et l'aurore 12
10 Doit éclairer les pas de mon libérateur. 12
         Jadis, quand Zeus punie en moi le divin crime 12
         Du feu sacré porté chez les êtres d'un jour, 12
         Vaincu, je lui prédis qu'au fond du noir abîme 12
         Les dieux, chassés du ciel, tomberaient à leur tour. 12
15 Cependant, enivrés de l'encens de la terre, 12
         Ils s'endorment au fond de leur ciel solitaire ; 12
         Mais le matin verra mon oracle accompli : 12
         Sous le bras d'Héraclès quand tomberont mes chaînes, 12
         Déshérités enfin des prières humaines, 12
20 Les cultes oppresseurs périront par l'oubli. 12
LE CHŒUR
         O seul ami de l'homme ! ô toi qui sur la terre 12
         Descendis autrefois le feu sacré des cieux ! 12
         Toi qui, pour protéger notre vie éphémère, 12
         Osas seul affronter la colère des dieux ! 12
25 Pardonne si toujours à ta longue souffrance 12
         L'homme ingrat et timide a refusé ses pleurs. 12
         Il eût sur lui du ciel attiré la vengeance 12
         Sans pouvoir par sa mort soulager tes douleurs. 12
         Toi qui souffres pour lui, pardonne à sa faiblesse ; 12
30 Repoussé par les dieux, j'implore ton secours ; 12
         L'inflexible destin se rit de ma détresse, 12
         Et pour les suppliants, hélas ! les dieux sont sourds. 12
PROMÉTHÉE
         J'ai compté des soleils le retour monotone, 12
         J'ai vu passer les ans, les siècles, et toujours 12
35 Je t'attendis en vain pour charmer mes longs jours ; 12
         Oui, tu m'as oublié longtemps, mais je pardonne 12
         Aux enfants du néant, dont mon doigt créateur 12
         D'un limon trop fragile avait formé le cœur. 12
         De la terre et de toi viens me parler sans crainte. 12
40 Comme un soupir lointain, sur mon sommet glacé, 12
         Le vent de tes douleurs quelquefois a passé ; 12
         Et moi, je supportais mes tortures sans plainte, 12
         Craignant pour mon orgueil des échos indiscrets, 12
         Mais sur tes maux, mortel, bien souvent je pleurais. 12
LE CHŒUR
45 Que faire ? A la douleur quand Zeus livra le monde 12
         Pour le punir du don que tu nous avais fait, 12
         Faible et tremblant devant son tonnerre qui gronde, 12
         J'adorai : son orgueil ne fut pas satisfait. 12
         Alors, dans tous les lieux j'élevais ses images, 12
50 J'éveillais en priant l'écho dormant des bois, 12
         Et puis j'interrogeais mes prêtres et mes sages, 12
         Pour savoir si le ciel écouterait ma voix. 12
         Mais les rochers sacrés de Delphes, la divine, 12
         Sur les ailes des vents m'ont renvoyé ces mots : 12
55 « ô mortel ! que ton front se prosterne et s'incline ; 12
         Nul n'est pur.devant moi : supporte donc tes maux. 12
         Peut-être qu'en offrant chaque jour des victimes, 12
         Ma colère à la fin se laissera fléchir ; 12
         Mais ne demande pas, mortel, quels sont tes crimes : 12
60 Ton crime fut de naître : il faut vivre et souffrir. » 12
         Et mes sages m'ont dit : « Tes plaintes seraient vaines, 12
         Tes maux n'ont dans les cieux ni juge ni témoin. 12
         Marche, et porte le poids des misères humaines, 12
         Notre voix est si faible, et le ciel est si loin ! » 12
65 Alors, des fleurs d'un jour je couronnai ma tète ; 12
         Au milieu de l'orgie, en l'honneur des grands dieux, 12
         Le sang de mes taureaux coula dans chaque fête, 12
         Et, modérant ainsi leur fureur inquiète, 12
         J'invitai les dieux même à partager mes jeux. 12
70 Mais, dans son vol muet, la morne destinée, 12
         Changeait les vins sacrés en un amer poison ; 12
         Jetant la coupe d'or de fleurs environnée, 12
         Je foulai sous mes pas ma couronne fanée, 12
         Et sondai du regard le quadruple horizon. 12
75 Les épaisses vapeurs du sang et de l'orgie 12
         Voilaient comme un linceul le flambeau du soleil ; 12
         Comme un champ desséché la terre était sans vie. 12
         Et, sous le ciel d'airain, de l'aurore endormie 12
         Les peuples haletants imploraient le réveil. 12
80 Alors, sur un mont solitaire, 8
         Un astre éclatant se leva ; 8
         L'ombre s'évanouit : la terre, 8
         Dans un recueillement austère, 8
         Comme un dieu nouveau l'adora. 8
85 Cloué sur une croix sanglante, 8
         Un homme apparut à mes yeux ; 8
         Il parla : le monde en attente 8
         Crut dans sa parole vivante ; 8
         Sa voix était l'écho des cieux. 8
90 Sa mort était un sacrifice : 8
         Du ciel suspendant les arrêts, 8
         Il nous sauvait par son supplice, 8
         Et de la divine injustice 8
         Il subissait seul les décrets. 8
95 Il nous légua sa croix divine 8
         Pour éclairer tout l'univers, 8
         Comme au sommet de la colline 8
         Un phare brillant illumine 8
         Les horizons lointains des mers. 8
100 Et deux mille ans la terre entière 8
         Suivit ce fanal radieux ; 8
         Mais le symbole tutélaire 8
         Dans le ciel, qu'à peine il éclaire, 8
         Jette en mourant ses derniers feux. 8
PROMÉTHÉE
105 Laisse fuir le passé : l'avenir se déroule ; 12
         Grossi par chaque instant, le torrent des jours coule, 12
         Charriant les dieux morts et les trônes détruits. 12
         Les grands jours vont venir : l'éternité féconde 12
         Va de ses flancs profonds laisser sortir un monde 12
110 A l'heure où de mes fers tomberont les débris. 12
         Et toi, roi du passé, Tout-Puissant, Dieu suprême, 12
         Sous mille noms divers restant toujours le même, 12
         Qu'on t'appelle Brahma, Zeus, Jéhovah, Seigneur, 12
         O pouvoir inconnu ! quelque nom que tu prennes, 12
115 Moi, brisé par ta foudre et meurtri par tes chaînes, 12
         Moi, ton seul ennemi, je brave ta fureur. 12
         Non, tu n'as pas vaincu, car j'ignore la crainte, 12
         Et jamais de mon sein ne sortit une plainte. 12
         Tu voulais me voir seul, inconsolé, maudit, 12
120 Et malgré tes vautours, et malgré ton tonnerre, 12
         Ma triste solitude est peuplée, et la terre 12
         Par mille chants d'amour toujours me répondit. 12
VOIX DANS L'AIR
         Que sur la poitrine brûlante 8
         Voltige une brise odorante, 8
125 Et que son aile frémissante 8
         Caresse ton corps affaibli : 8
         Que le sommeil sur toi descende, 8
         Sur tes yeux divins qu'il étende 8
         Ses lacs transparents, et répande 8
130 Sa coupe d'or pleine d'oubli ! 8
         Brise, baigne en passant tes ailes 8
         Au calice des fleurs nouvelles ; 8
         Verse à ces neiges éternelles 8
         Les parfums de leur sein vermeil ; 8
135 Pendant que la nuit de son voile 8
         Déroule l'invisible toile, 8
         Où chaque perle est une étoile, 8
         Où chaque agrafe est un soleil. 8
PROMÉTHÉE
         Je reconnais ces voix : les Oréades blanches, 12
140 Les Nymphes ; les Zéphyrs balancés sur les branches, 12
         Souvent pleurent mes maux au tond des bois sacrés. 12
         Je vous entends souvent, jeunes Océanides, 12
         Gémir sur mes douleurs dans vos grottes humides 12
         Où l'écume d'argent baigne vos pieds nacrés. 12
145 J'entends ainsi vibrer comme un lointain murmure 12
         La voix des mille esprits qui peuplent la nature, 12
         J'aime leurs doux accords à l'heure de minuit ; 12
         Mais j'aime plus encor leur science immortelle ; 12
         Car au livre divin c'est par eux que j'épèle 12
150 Les secrets que voilait l'impénétrable nuit. 12
         Mais toi, leur reine, toi qui souvent me consoles, 12
         Muse de l'harmonie aux magiques paroles, 12
         Dors-tu sous les flots bleus ou sur l'herbe des bois ? 12
         Enchanteresse, ô toi dont la douce puissance 12
155 Dans les mains de Pandore enchaîna l'Espérance, 12
         Viens avec ta musique, avec ta douce voix. 12
HARMONIA
         J'abandonne pour loi mon palais de rosée 12
         Où le miroir des mers 6
         Reflète de mes fleurs la corolle irisée 12
160 Et les calices verts, 6
         Où les peuples légers de mes changeants royaumes, 12
         Les songes transparents, aériens fantômes, 12
         Me forment une cour ; 6
         Où, répondant aux chants de la sphère infinie, 12
165 L'air sonore lui-même, impalpable harmonie, 12
         Me berce tout le jour. 6
         Innombrables esprits des voûtes éthérées, 12
         Nymphes des mers, des bois, 6
         Souffles des vents, échos des cavernes sacrées, 12
170 Accourez à ma voix. 6
         Par mon pouvoir magique, esprits, je vous l'ordonne, 12
         Aux pieds de Prométhée apportez la couronne 12
         Et le sceptre enchanté. 6
         Sur vous mon règne dure encor, le sien commence : 12
175 Esprits de la nature, à lui votre science, 12
         A moi votre beauté ! 6
LES ASTRES
         Titan, lève les yeux vers la voûte profonde. 12
         De soleil en soleil, d'un monde à l'autre monde, 12
         Se croisent des appels sans fin ; le ciel s'inonde 12
180 De rayons et d'accords pendant l'éternité. 12
         Toi qui conquis la flamme, assiste à ces mystères, 12
         Titan ! nous t'apprendrons le langage des sphères, 12
         Tu sauras mesurer leurs courbes solitaires 12
         Et des champs bleus du ciel sonder l'immensité. 12
LES FORÊTS
185 Titan, suis le dédale où s'égare la vie, 12
         Chaîne aux mille anneaux d'or, trame immense et fleurie, 12
         Fleuve aux courants sans nombre, incessante harmonie 12
         Qui naît, qui meurt, qui monte et descend tour à tour. 12
         Dans les bois plantureux où chaque herbe frissonne 12
190 Au chaud soleil d'été, dans le ciel qui rayonne, 12
         Dans la mer aux flots noirs qui mugit et bouillonne, 12
         En tous lieux vois régner l'universel amour. 12
LES MONTAGNES
         Par des siècles sans nombre éteinte et refroidie, 12
         La terre, pour garder sa chaleur et sa vie, 12
195 Dans les déserts glacés de la voûte infinie, 12
         D'un manteau de granit couvre ses larges flancs. 12
         Mais sous les flots des mers, sous la plaine féconde, 12
         La lave sourdement mugit, bouillonne et gronde 12
         Pour sortir en volcan de sa prison profonde 12
200 Et s'ouvrir dans le roc des cratères brûlants. 12
LES NUAGES
         Les neiges des glaciers boivent la nue errante. 12
         Tantôt, flambeau du pôle, en frange vacillante, 12
         L'aurore boréale y va dresser sa tente ; 12
         Tantôt un reflet rouge en dore les contours, 12
205 L'éclair jaillit des flancs déchirés du nuage, 12
         La trombe rompt sa chaîne : au choc de son passage 12
         L'air ébranlé rugit ; mais ne crains pas l'orage, 12
         Tu peux dompter la foudre et diriger son cours. 12
PROMÉTHÉE
         Esprits divins, fécondez mon génie, 10
210 Et qu'à travers les cieux impénétrés 10
         J'entende enfin la mystique harmonie 10
         Des sphères d'or et des nombres sacrés. 10
         Ce roc en vain sur sa cime glacée 10
         M'enchaîne encor ; je suis, malgré les dieux, 10
215 Libre déjà comme l'aigle des cieux, 10
         Et sur le monde, au nom de ma pensée, 10
         Captif, brisé par ces chaînes de fer, 10
         Je puis régner, bravant Zeus, calme et fier. 10
         Voici mon corps : qu'il l'écrase et l'enchaîne. 10
220 Je l'abandonne en proie à ses vautours ; 10
         Il ne pourra me détruire, et ma haine 10
         Jusqu'en son ciel le poursuivra toujours. 10
         Toujours ! oh non ! son règne et mon supplice 10
         Avant le jour vont à jamais finir. 10
225 Oui, ma science a lu dans l'avenir ; 10
         Il faut qu'enfin l'oracle s'accomplisse : 10
         Vous m'allez voir régner, divins esprits, 10
         Sur l'univers que vous m'avez soumis. 10
         Par ma parole, esprits, votre science, 10
230 Chez les mortels pénétrant chaque jour, 10
         A d'Héraclès fécondé la puissance 10
         Pour qu'il brisât mes chaînes à sou tour. 10
         Mortel, les yeux verront avec l'aurore 10
         Mes fers tomber sous les puissantes mains 10
235 Du rédempteur promis à mes destins. 10
         Mortel, attends quelques heures encore, 10
         Et de la terre et du ciel je suis roi : 10
         Les dieux sont morts, car la foudre est à moi. 10
LE CHŒUR
         Pourriez-vous nous mentir, parfums, célestes brises, 12
240 Vents des terres promises, 6
         Rayons avant-coureurs, 6
         Mirages lumineux des aurores prochaines, 12
         Harpes éoliennes, 6
         Qui vibrez dans les cœurs ! 6
245 Un espoir inconnu dans mon âme fermente, 12
         Ma force défaillante 6
         S'appuie à ta vertu. 6
         Tu prédis le retour du soleil que j'implore, 12
         J'attends en paix l'aurore, 6
250 Et le doute est vaincu. 6
         Mais quelle ombre de loin se présente à ma vue ? 12
         Est-ce un mortel, un dieu qui porte ici ses pas ? 12
         Du Caucase il atteint déjà la cime nue, 12
         Et, comme s'il suivait une route connue, 12
255 Dans la nuit sans étoile il ne s'égare pas. 12
         C'est une jeune fille, et de son front pudique, 12
         Ceint d'un chaste bandeau, sur ses pieds à longs plis 12
         Tombe un voile de lin ; sur sa noire tunique 12
         Brille une croix : du Christ c'est l'épouse mystique 12
260 Qui vit dans les déserts de visions remplis. 12
PROMÉTHÉE
         O fille d'Inachos, vierge de Zeus chérie, 12
         Est-ce toi ?
IO
         Nomme-moi Magdeleine ou Marie,
         Car j'ai changé mon nom en épurant mon cœur, 12
         Et c'est pour t'éclairer que je suis revenue. 12
265 Depuis le premier jour qui m'offrit à ta vue, 12
         Par son céleste amour Dieu paya ma douleur. 12
         Tu me l'avais prédit : errante et vagabonde, 12
         Je m'égarai longtemps sur les confins du monde ; 12
         Un aiguillon fatal pressait partout mes pas ; 12
270 De fantômes sans nombre en tous lieux entourée, 12
         Aux ronces du chemin meurtrie et déchirée, 12
         Je me plaignais du Dieu qui ne se montrait pas. 12
         Et, d'un fatal amour maudissant la naissance, 12
         Loin du terme espéré, haletante, en démence, 12
275 Je m'assis, maudissant le destin et les dieux. 12
         Alors, d'une clarté céleste illuminée, 12
         Une croix m'apparut : tremblante et prosternée, 12
         J'entendis retentir des mots mystérieux : 12
         « Vous que l'amour divin embrase, 8
280 Jusqu'à l'hymen de Dieu vous pouvez parvenir, 12
         Mais par la pureté sachez le conquérir ; 12
         Que votre âme, abîmée en une sainte extase, 12
         Jette aux douleurs d'un jour ce corps qui doit périr. » 12
         À cet appel, pareils aux nuages sans nombre 12
285 Que l'aquilon ramasse aux quatre coins du ciel, 12
         Des hommes s'élançaient du sein de la nuit sombre 12
         Pour contempler l'éclat du symbole éternel. 12
         Quels cantiques d'amour, quels hymnes d'espérance 12
         Répondirent ensemble à cette voix de Dieu ! 12
290 Les anges à genoux contemplaient en silence 12
         Ces saints qui, fatigués de doute et de souffrance, 12
         Disaient au monde impie un éternel adieu. 12
         Et dans la solitude aride et désolée, 12
         Recueillis, à l'abri des orages du cœur, 12
295 Ainsi qu'un lac limpide à l'onde inviolée, 12
         Où le ciel réfléchit sa coupole étoilée, 12
         Ils créaient dans leur âme un monde intérieur. 12
         Moi, de ces pèlerins suivant la course errante, 12
         J'allai seule, pieds nus, un bâton à la main ; 12
300 Baisant d'un sang divin la trace encor récente, 12
         Et pour guide suivant la croix étincelante 12
         Qui, de la terre au ciel, me montrait le chemin 12
         Comme autrefois Jésus sur les saintes collines 12
         Vit deux fois sous sa croix son corps divin fléchir, 12
305 Que de fois je sentis au milieu des épines 12
         Mes genoux défaillir ! 6
         Que de fois, au milieu du désert, déchirée 12
         Par les cailloux aigus qui naissaient sous mes pas, 12
         Je cherchais un peu d'eau pour ma lèvre altérée 12
310 Et ne la trouvais pas ! 6
         Et je disais : Seigneur, est-ce assez de souffrance ? 12
         Les jours de ton amour ne vont-ils pas venir, 12
         Ou bien faut-il ici, lasse de l'espérance, 12
         M'arrêter pour mourir ? 6
315 O palmiers du désert ! champs de la Thébaïde, 12
         Qui répétiez alors le cri de mes douleurs, 12
         Brûlant soleil d'Égypte, et toi, poussière aride 12
         Qu'arrosèrent mes pleurs ! 6
         Lorsque seule, à genoux, d'un ci lice velue, 12
320 Je déchirais mon sein à des ongles de fer, 12
         Lorsque le tentateur présentait à ma vue 12
         Les démons de l'enfer ; 6
         Vous savez si jamais, du fond de ma misère, 12
         J'ai dit à Dieu : L'amour que tu m'avais promis, 12
325 S'il faut pour l'acheter tant souffrir sur la terre, 12
         Est trop cher à ce prix. 6
PROMÉTHÉE
         Pendant que tes genoux s'usaient dans la prière, 12
         Tu n'as pas vu les maux des enfants de la terre : 12
         Le monde allait mourir pendant que tu priais. 12
330 Tu chantais ta douleur solitaire et bénie, 12
         Mais de funèbres voix et des cris d'agonie 12
         Couvraient tes cantiques de paix. 8
         Mortel, songe à ces jours maudits, où dans tes plaines 12
         Partout mille tyrans rivaient les lourdes chaînes 12
335 Dont tes bras ont gardé le stigmate fatal ; 12
         Au mal originel quand Dieu livrant la terre 12
         Régnait seul dans son ciel, pâle et froid monastère, 12
         Donjon de ce Dieu féodal. 8
         Pourtant, dans ces longs jours, tu priais en silence, 12
340 Dans les déserts du ciel reléguant l'espérance, 12
         Et demandant à Dieu la force pour souffrir. 12
         Lève-toi ! Tes droits sont sacrés : qui se résigne 12
         A subir l'esclavage en silence en est digne. 12
         Brise tes fers : sois libre ou meurs ! 8
345 Le serpent disait vrai : la science était bonne ; 12
         Sa main va de vos fronts arracher la couronne, 12
         Élohim, nous voici pareils à l'un de vous. 12
         Vous vouliez, fils ingrats de la pensée humaine, 12
         Proscrire votre mère, enchaîner votre reine ; 12
350 Son sceptre se lève : à genoux ! 8
         Tous les dieux à leur tour ont eu dans leur église 12
         La vérité suprême et la terre promise, 12
         Gardant pour leur enfer ceux qui restaient dehors. 12
         Le monde quelque temps écoute leur promesse, 12
355 Mais, les voyant mentir, il suit sa route, et laisse 12
         Les morts ensevelir leurs morts. 8
         O Pensée ! ils paîront ta peine inexpiée ; 12
         Sur ton calvaire aussi, sainte crucifiée, 12
         Tu ressusciteras des morts après trois jours. 12
360 Les peuples prosternés chanteront ta victoire, 12
         Tes disciples chéris te verront dans ta gloire, 12
         Ton règne durera toujours. 8
         O Christ ! serait-il vrai ? les débris de ton temple 12
         Vont-ils donc s'écrouler sur tes derniers enfants ? 12
365 Le prêtre agenouillé qui prie et te contemple 12
         Va-t-il à tes autels refuser son encens ? 12
         Ton règne est-il fini ? Les jours qui vont éclore 12
         Verront-ils les rayons d'une nouvelle aurore 12
         Obscurcir ton soleil ? 6
370 Nos yeux vont-ils s'ouvrir, et cette foi profonde, 12
         Qui pendant deux mille ans enveloppa le monde, 12
         Était-ce un long sommeil ? 6
         Ta croix sainte, étendard des phalanges sacrées, 12
         Arche mystérieuse entre le ciel et nous, 12
375 Sublime piédestal d'où tes mains déchirées 12
         S'étendaient autrefois sur le monde à genoux ; 12
         La verrons-nous quitter notre terre flétrie, 12
         Comme un ange exilé qui revoit sa patrie 12
         Et vole radieux, 6
380 Comme l'âme d'un saint qui, du froid cimetière, 12
         La nuit s'échappe en vague et tremblante lumière 12
         Pour remonter aux cieux ? 6
         Le pèlerin penché dont la course s'achève 12
         N'aura-t-il plus d'espoir que dans ton lourd sommeil, 12
385 O gouffre du tombeau, nuit sans astre et sans rêve, 12
         Grande nuit du néant qui n'as pas de réveil ? 12
         O Dieu des anciens jours ! si ta foi de la terre 12
         Doit s'effacer ainsi, sans combat, sans colère, 12
         Sous le vent de l'oubli ; 6
390 Si le temps peut flétrir tout ce que l'homme adore, 12
         Si l'éternel soleil peut se lever encore 12
         Sur ton culte aboli ; 6
         Laisse-moi cependant, ô Dieu de l'Espérance ! 12
         T'adorer la dernière au milieu des mortels ; 12
395 Si quelque foi nouvelle en triomphe s'avance, 12
         Permets-moi de pleurer au pied de tes autels. 12
         J'irai mourir, ô Christ ! sur ta montagne sainte ; 12
         J'exhalerai mes jours comme la flamme éteinte 12
         Des lampes du saint lieu ; 6
400 Et, les regards tournés vers ta croix que j'adore, 12
         En mourant j'entendrai ta voix redire encore : 12
         Pardonne-leur, mon Dieu ! 6
CHŒUR D'ANGES ET DE VIERGES.
         Les crimes des mortels ont fait pleurer les anges ; 12
         Ma sœur, dis à la terre un éternel adieu. 12
405 Viens, nous te recevrons dans nos saintes phalanges, 12
         Viens, tes pieds glisseraient dans le sang de ton Dieu. 12
         Suis-nous, avant de voir la terre anéantie, 12
         Comme autrefois Sodome, au souffle du Seigneur. 12
         Retournons au ciel, ta patrie, 8
410 Car des mortels la race impie 8
         Pour la seconde fois immole son Sauveur. 12
         La foi, la charité, sont mortes sur la terre, 12
         La croix voile aux regards son éclat immortel ; 12
         Viens régner avec nous dans nos champs de lumière, 12
415 Viens écouter, ma sœur, la musique du ciel. 12
         Anges, remplissez l'air du parfum de vos ailes, 12
         Vierges, couronnez-la de lis et d'immortelles ; 12
         Longue nuit de l'exil, adieu : voici le jour. 12
         Prenez vos harpes d'or, chantons sa délivrance ; 12
420 Voyez, son doux regard que voilait la souffrance 12
         Rayonne d'espérance, 6
         D'espérance et d'amour. 6
HARMONIA
         Allez, beaux anges blancs, dans le pays du rêve ; 12
         Déjà chaque étoile pâlit, 8
425 Et le flambeau d'Éos à l'horizon se lève ; 12
         Anges, fuyez avec la nuit. 8
         Là-haut vous trouverez de sombres cathédrales, 12
         Des vitraux aux mille couleurs, 8
         Et les hymnes de l'orgue, et des saints sur les dalles, 12
430 Le front pâle et les yeux en pleurs. 8
         O beaux enfants ailés ! blonde mythologie, 12
         Nous pleurerons souvent, le soir, 8
         Vos mandolines d'or mêlant leur élégie 12
         A la vapeur de l'encensoir. 8
435 Et si parfois, au vent d'hiver, l'airain sonore 12
         Répand sa voix qui fait penser, 8
         Le poëte à genoux croira vous voir encore, 12
         Comme Job, sous ses yeux passer. 8
LE CHŒUR
         L'écho du ciel s'endort : leur aile diaphane, 12
440 Leur musique et leur chant, 6
         Glissent sur les rayons des astres du couchant. 12
         Dans les flots de l'éther leur blanc cortège plane ; 12
         Partout l'ombre les suit ; 6
         Hélas ! hélas ! partout le silence et la nuit. 12
PROMÉTHÉE
445 Non, non, voici le jour ! ô lumière sacrée ! 12
         Premier rayon jailli de la nue empourprée, 12
         L'univers te salue, et la terre enivrée 12
         Chante un hymne d'amour. 6
         Sous le manteau neigeux des monts que l'aube dore 12
450 Murmure des glaciers la profondeur sonore : 12
         Tel, Memnon, palpitant aux baisers de l'Aurore, 12
         Saluait son retour. 6
         Et, jetant sous ses pas sa pourpre triomphale, 12
         L'aube écoute ces chants, douce plainte qu'exhale, 12
455 Comme un vivant soupir, la terre virginale 12
         Aux caresses du jour. 6
         L'astre dans sa beauté s'avance, et chaque étoile 12
         Dans un de ses rayons s'enveloppe et se voile ; 12
         Les nocturnes terreurs passent dès qu'il a lui. 12
460 Héraclès, viens enfin, guidé par sa lumière, 12
         O vainqueur des lions ! héros, dieu de la terre, 12
         Comme lui bienfaisant, attendu comme lui. 12
HARMONIA
         Je vois à l'Occident une sombre rosée ; 12
         Tournoyant dans l'espace, un immense vautour 12
465 Tombe : de son sang noir, sur la terre arrosée, 12
         Naissent mille serpents à la clarté du jour. 12
LE CHŒUR
         Titan, voilà celui qu'attend ton espérance ! 12
         Déjà sa flèche d'or a percé dans les cieux 12
         D'une injuste vengeance 6
470 Le ministre odieux. 6
         Gloire immortelle à celui qui s'avance 10
         Pour réparer l'injustice des dieux ! 10
         Héraclès, ton bras fort a parcouru la terre, 12
         Laissant, pour protéger la sainte liberté, 12
475 L'égide tutélaire 6
         De ton nom redouté. 6
         Brise ces fers, à sa splendeur première 10
         Rends aujourd'hui le Titan indompté. 10
HÉRACLÈS
         Me voici ; tes jours d'esclavage, 8
480 Titan ! vont à jamais finir. 8
         Tombez, chaînes, restez sur ce rocher sauvage, 12
         Monument éternel qui montre à l'avenir 12
         Ce que coula, dans un autre âge, 8
         Le feu du ciel à conquérir. 8
PROMÉTHÉE
485 Je suis libre ! Salut, immortelle nature, 12
         Azur foncé du ciel, champs de l'immensité ! 12
         Salut, terre, salut, jour de la liberté ! 12
         Soleil, vivant flambeau, sources à l’onde pure, 12
         Prismes étincelants des monts cristallisés, 12
490 Où mire Tarc-en-ciel ses reflets irisés ! 12
         O mon libérateur, salut ! gloire éternelle 12
         A ton bras tout-puissant invoqué tant de fois ! 12
         Partage, dès ce jour, ma puissance nouvelle ; 12
         L'univers à jamais est soumis à mes lois. 12
HÉRACLÈS
495 Oui, c'est grâce à tes dons que j'ai conquis la terre, 12
         En tous lieux la science, invisible lumière, 12
         M'a conduit au milieu de cent périls divers. 12
         Par loi j'osai d'Hadès violer les ténèbres, 12
         Et je tirai du sein des profondeurs funèbres 12
500 Les fantômes sans nom que cachaient les enfers. 12
         L'Érèbe est sans terreur, et ta flamme sacrée 12
         Éclaire, astre vivant, la terre délivrée 12
         La science et la force ont conquis l'univers. 12
HARMONIA
         Symbole glorieux de la grandeur humaine, 12
505 De la raison proscrite et de la volonté, 12
         Sur le monde, ô Titan ! pendant l'éternité, 12
         Tu régneras, auprès des débris de ta chaîne. 12
         Mais, plus fort que ces dieux à jamais délaissés, 12
         Tu régneras aussi sur les siècles passés. 12
510 O vous, révélateurs, flambeau de l'ancien monde, 12
         Vous qui, de l'homme enfant guides mystérieux, 12
         Pour assurer ses pas le suspendiez aux cieux, 12
         Et qui dormez, depuis, dans cette nuit profonde 12
         Où vous alliez chercher, tremblants et prosternés, 12
515 La manne qui nourrit les peuples nouveau-nés ; 12
         Levez-vous, paraissez ! que mes accents magiques 12
         S'élancent, reflétés aux grands échos du ciel, 12
         Par delà les soleils et le vide éternel, 12
         Vers le monde invisible où vos ombres antiques 12
520 Gardent pour l'avenir les secrets oubliés 12
         Des symboles divins que vous nous révéliez. 12
         O prêtres du passé ! vos dieux vont disparaître : 12
         Ils ne régneront plus sur l'encens des mortels ; 12
         Leurs idoles partout sur d'antiques autels 12
525 Tremblent aux vents d'hiver. Venez tous reconnaître 12
         Le nouveau Dieu du monde, et remettre en ses mains 12
         Le bâton de pasteur qui conduit les humains. 12
LES RÉVÉLATEURS
         Une voix jusqu'à nous a vibré : que veut-elle ? 12
         Quel pouvoir inconnu vers ces moûts nous conduit ? 12
530 Nous ne pouvons plus rien pour la race mortelle, 12
         Quelle voix nous appelle 6
         Du fond de notre nuit ? 6
         C'est ici la montagne où Dieu parle à la terren 12
         Le Mérou, le Bordji, l'Olympe, le Sina. 12
PROMÉTHÉE
535 C'est ici le Caucase, où, bravant son tonnerre, 12
         J'insultai la colère 6
         Du dieu qui m'enchaîna. 6
LES RÉVÉLATEURS
         Un étrange blasphème a troublé nos prières ; 12
         Les échos l'ont porté jusqu'en notre séjour. 12
PROMÉTHÉE
540 C'est ma voix, libre enfin, qui crie aux éphémères : 12
         Des grands dieux de vos pères 6
         Voici le dernier jour. 6
LES RÉVÉLATEURS
         Nous avons aperçu les mers asiatiques 12
         Qui de cent peuples morts baignent les grands tombeaux ; 12
545 Nous avons salué les royaumes antiques 12
         Où nos voix prophétiques 6
         Ne trouvent plus d'échos. 6
         Pourquoi nous rappeler ? Laissez en paix nos ombres ; 12
         Laissez-nous, ô mortels ! loin du monde odieux, 12
550 Dans nos temples déserts, dans nos églises sombres, 12
         Errer sur les décombres 6
         Pour y pleurer nos dieux. 6
LE CHŒUR
         Je salue à genoux vos ombres vénérées, 12
         Sages des temps qui ne sont plus ; 8
555 Laissez-moi retrouver dans vos voix inspirées 12
         L'écho lointain des jours perdus. 8
         Prophètes qu'autrefois le pays de l'aurore 12
         Nourrit sous un ciel enchanté, 8
         Est-ce de l'Orient qu'il faut attendre encore 12
560 La lumière et la vérité ? 8
         Orient parfumé, tout peuplé de chimères, 12
         Ton soleil de pourpre est si doux, 8
         Ton ciel si pur, que Dieu va se choisir des mères 12
         Parmi tes vierges à genoux. 8
565 Peut-être en ce moment quelque Christ qui s'ignore, 12
         Aux soupirs du ruisseau natal, 8
         Repose en un lit d'ambre, attendant qu'on l'adore, 12
         Au fond d'un bosquet de santal. 8
         Prophètes d'Orient, l'avez-vous vu sourire, 12
570 Dans vos célestes visions ? 8
         Avez-vous vu porter l'or, l'encens et la myrrhe 12
         An nouveau-né des nations ? 8
         Ou bien, si l'avenir ne doit plus rien attendre, 12
         Si Dieu donna tout au passé, 8
575 O prophètes ! parlez, je veux encore entendre 12
         Les chants divins qui m'ont bercé. 8
MANOU
         L'éternel Brahm, serein dans sa grandeur suprême, 12
         Impénétrable et seul, se contemple lui-même. 12
         Il est tout, tout est lui, l'univers est son nom. 12
580 Comme un rêve divin, de sa vaste pensée 12
         La nature infinie un jour s'est élancée, 12
         Harmonie aux cent voix, mobile et nuancée, 12
         Relie ! toujours changeant, vivante illusion. 12
         Si Brahm n'incarnait pas ses paroles fécondes, 12
585 Tous les êtres sans nombre, et les dieux et les mondes 12
         Rentreraient au néant ; mais celui qui créa 12
         Pendant l'éternité conserve et renouvelle. 12
         Et vous, sages élus, saints à qui se révèle 12
         De ces divins secrets la lumière immortelle, 12
590 Cachez-les à jamais à l'impur paria. 12
PROMÉTHÉE
         Et qui donc t'a permis de séparer, ô sage ! 12
         Ceux que la raison sainte a toujours confondus ? 12
         Dans l'éternel banquet promis au nouvel âge, 12
         Tous seront appelés, et tous seront élus. 12
MANOU
595 Brahm les fit inégaux : qui l'oublie ou l'ignore, 12
         Sous mille corps divers naît, meurt, et naît encore. 12
         C'est par la vie, enfin, que tout crime est puni. 12
         Mais le sage, qui vit et meurt dans la prière, 12
         Immobile et les yeux fixés sur la lumière, 12
600 Oubliant et son âme et sa vie éphémère, 12
         Se confond et s'abîme au sein de l'infini. 12
HÉRACLÈS
         Prêtre des anciens jours, tu t'es trompé : le sage 12
         N'est pas cet inutile adorateur des dieux 12
         Qui jamais de leur ciel ne détourna les yeux, 12
605 Et qui, sur cette mer sans astre et sans rivage, 12
         Fatigué de ramer et de chercher un port, 12
         Ainsi qu'en un tombeau dans l'infini s'endort. 12
         La vertu, c'est la force ; et le sage doit suivre 12
         La route où marche aussi le troupeau des humains, 12
610 Mais pour guider leurs pas et frayer les chemins. 12
         Notre vie est un jour ; mais l'homme qui veut vivre 12
         Saisit ce jour, foulé par deux éternités, 12
         Pour en faire jaillir d'immortelles clartés. 12
         La lutte le grandit, la vie est sa conquête : 12
615 Le repos, c'est la mort. Fût-il toujours vaincu, 12
         Il est vivant du moins, car il a combattu. 12
         Il délivre, il redresse, et jamais ne s'arrête, 12
         Et ses pieds sur le sol n'osent se reposer 12
         Tant qu'il y reste encore une chaîne à briser. 12
ZOROASTRE
620 Qui parle de lutte et de guerre ? 8
         N'est-ce pas là ce qu'autrefois 8
         Aux mortels enseignait ma voix ? 8
         Où sont les fils de la lumière ? 8
         Iran n'a-t-il plus ses grands rois ? 8
625 Ahriman, le roi des ténèbres, 8
         Couvre-t-il de voiles funèbres 8
         La sainte terre des vivants ? 8
         Feu pur, feu sacré que j'adore, 8
         Ton flambeau n'a-t-il pas encore 8
630 Purifié tous les Darvands ? 8
         Prions donc : à notre prière, 8
         Ormuzd, le roi de la lumière, 8
         Combattra pour nous, et la terre 8
         Renaîtra comme au premier jour. 8
635 J'aperçois cette heure suprême : 8
         Alors, ni sanglot ni blasphème, 8
         Tout renaît, et le mal lui-même 8
         Se fond dans l'éternel amour. 8
PROMÉTHÉE
         Fils de l'antique Arie, ô toi, le premier sage 12
640 Qui prononça le grand mot de pardon, 10
         Honneur à toi ! l'homme bénit ton nom ! 10
         Mais, le temps est passé pour la prière, ô mage ! 12
         L'homme a sondé les abîmes voilés 10
         Des cieux, jadis d'épouvante peuplés. 10
645 Dieux impuissants et sourds, celui qui vous implore 12
         Est-il plus grand que l'orgueil invaincu 10
         Qui cherche en soi sa force et sa vertu ? 10
         Rentrez dans le chaos ! Du ciel muet encore 12
         Tous les échos bientôt répéteront 10
650 Ma grande voix qui dit : Les dieux s'en vont ! 10
LE CHŒUR
         Mais, dans la brise qui soupire, 8
         On murmure divin a paru s'envoler. 12
         Réponds, vieillard aveugle, est-ce un chant de la lyre ? 12
         Non, c'est sa voix : silence ! il va parler. 10
HOMÈRE
655 Qui donc m'a fait d'Hadès quitter les rives sombres, 12
         Où, depuis si longtemps, je reposais en paix, 12
         Où, parmi les héros du royaume des ombres, 12
         Comme autrefois, la lyre à la main, je chantais ? 12
         Pourquoi les immortels m'ont-ils donc fait renaître ? 12
660 Vais-je errer sur la terre et mendier encor ? 12
         Mais, pour payer mon pain, l'homme aujourd'hui, peut-être, 12
         Au lieu de chants divins, demandera de l'or. 12
         Car tes jours sont finis, Hellas aux plaines blondes, 12
         Où germaient autrefois des peuples de héros, 12
665 Et tu ne mires plus, aux flots des mers profondes 12
         Tes temples, tes cités et tes mille vaisseaux. 12
         Et toi seule, pourtant, toi seule, ô ma patrie ! 12
         Adoras l'art sacré, la sainte poésie, 12
         Et la beauté divine, enfant des immortels. 12
670 Les dieux et les héros qui naissaient sous ma lyre, 12
         Tu les chantas toi-même, et, dans un saint délire, 12
         Eu les voyant si beaux, leur dressas des autels. 12
         O Zeus, fils de Kronos, assembleur de nuages, 12
         Dont le sourcil froncé faisait trembler les cieux ! 12
675 Héré, déesse auguste aux bras blancs, aux grands yeux ; 12
         Athéné, Poseidon, destructeur des rivages, 12
         Et toi, dieu protecteur de la sainte Ilion, 12
         Dieu dont l'arc est d'argent, ô Sminthée-Apollon ! 12
         Arès au casque d'or, Aphrodité la blonde, 12
680 Dont l'artiste pieux adore la beauté, 12
         Quand un marbre divin, par le temps respecté, 12
         Te montre, humide encor des caresses de l’onde ; 12
         Thétis aux pieds d'argent, Artémis au carquois, 12
         Grands dieux de mon Olympe, entendez-vous ma voix ? 12
685 Ah ! peut-être aujourd'hui, dans le fond du Tartare, 12
         Près du Styx à l'eau noire, avec les Titans morts, 12
         Vous subissez l'arrêt de nouveaux dieux plus forts, 12
         Et, sous les neuf replis du fleuve à l'onde avare, 12
         Vous qu'Hellas caressa de ses jaunes soleils, 12
690 Pleurez vos autels d'or et vos marbres vermeils. 12
         Pourtant qu'aviez-vous fait, mes dieux et mes déesses ? 12
         Ce peuple d'hommes forts élevé par vos mains 12
         N'a-t-il pas bien rempli l'attente des destins ? 12
         Comment aurait-il pu mentir à ses promesses ? 12
695 Sous votre plus beau ciel vos soins l'avaient placé, 12
         Et dans ses premiers jours mes chants l'avaient bercé. 12
         O mes Olympiens ! sur la rive inféconde 12
         Où tous les dieux vieillis dorment d'un lourd repos, 12
         En avez-vous trouvé de plus forts, de plus beaux ? 12
700 La poésie est morte avec vous dans le monde ; 12
         Ses temples sont muets, son culte est déserté ; 12
         L'homme a brisé la lyre et proscrit la beauté. 12
HARMONIA
         Non, la beauté n'est pas proscrite sur la terre, 12
         Aveugle demi-dieu, saint et sublime Homère ! 12
705 Pour elle l'avenir a des temples encor. 12
         Homère, sois son prêtre, et transmets d'âge eu âge, 12
         A ses adorateurs, l'immortel héritage 12
         Du laurier toujours vert et de la lyre d'or. 12
LE CHŒUR
         Et toi, qui donc es-tu, grande et sainte figure 12
710 Qui marches le front triste et le regard baissé ? 12
         Quel est ton nom, image austère, la plus pure 12
         Des ombres que nous rend l'immuable passé ? 12
JÉSUS-CHRIST
         Je suis l'Agneau divin, fils de la Vierge mère, 12
         Qu'adora deux mille ans l'univers à genoux ; 12
715 Je suis le bon Pasteur, le Sauveur de la terre. 12
         O vous pour qui mon sang coula sur le Calvaire, 12
         Me reconnaissez-vous ? 6
         Maintenant la science a brisé ma couronne, 12
         Aux quatre vents du ciel mon nom est blasphémé ; 12
720 Mes saints même ont douté, le monde m'abandonne ; 12
         Pour la seconde fois je meurs et le pardonne, 12
         Mon peuple bien aimé. 6
         Que t'avais-je donc fait ? Sur cette froide terre, 12
         En tous lieux du plus fort régnait la dure loi. 12
725 J'ai dit au faible : Heureux celui qui pleure ! Espère, 12
         Prie et souffre en silence, et là-haut de mon Père 12
         Le royaume est à toi. 6
         L'homme voulait sonder la divine puissance. 12
         Aux sages orgueilleux j'ai dit : Prosternez-vous ; 12
730 Le doute est le seul fruit de l'arbre de science ; 12
         Pour arriver à Dieu, soyez comme l'enfance, 12
         Humbles, chastes et doux. 6
         La superbe vertu des heureux de la terre 12
         Voulait des flots de sang pour laver une erreur : 12
735 Du pécheur contristé j'ai béni la prière, 12
         Et je n'ai demandé de la femme adultère 12
         Qu'une larme du cœur. 6
         Partout régnait l'orgueil, partout le vice immonde : 12
         Les peuples s'endormaient dans leur iniquité. 12
740 J'ai fait briller ma croix dans cette nuit profonde, 12
         J'ai lavé dans mon sang les souillures du monde, 12
         Et je l'ai racheté. 6
         Et cependant, Seigneur, dans le fond du calice 12
         Si ma lèvre a laissé quelques gouttes de fiel, 12
745 Si pour les racheter c'est trop peu d'un supplice, 12
         Je puis encor, Seigneur, m'offrir en sacrifice 12
         Pour leur ouvrir ton ciel. 6
         Mais non, tout est fini : l'âge nouveau commence. 12
         Adieu, divine foi ! l'homme a fermé son cœur ; 12
750 Il a sacrifié l'amour à la science. 12
         Autrefois il croyait, et maintenant il pense : 12
         Le serpent est vainqueur. 6
         Sagesse humaine, ô toi qu'à ma place je laisse ! 12
         Est-ce toi qui diras : Enfants, venez à moi ? 12
755 Non, ton dieu, c'est l'orgueil : il proscrit la faiblesse. 12
         Je rentre dans la nuit incréée, ô sagesse ! 12
         Sans fléchir devant toi. 6
PROMÉTHÉE
         Et tu le peux, ô Christ ! Dans son pèlerinage, 12
         Emporté par le temps vers un nouveau rivage, 12
760 Le monde à tes genoux tombe avant de partir. 12
         Bénis-le, Saint des saints, pour qu'il suive sa route. 12
         Il est passé le temps du blasphème et du doute : 12
         Christ, bénis l'avenir ! 6
         Les dieux peuvent mourir, car les dieux sont d'argile ; 12
765 Mais toi, tu n'étais pas de ce limon fragile 12
         Dont le prêtre pétrit l'idole du saint lieu. 12
         Les dieux veulent du sang : tu voulais des prières. 12
         Tu nous aimas, Jésus, tu mourus pour tes frères, 12
         Tu n'étais pas un dieu. 6
PREMIER DEMI-CHŒUR
770 Christ, vas-tu nous quitter ? Christ, vois notre misère ! 12
         Qui nous consolera de l'exil de la terre, 12
         Si tu fermes ton ciel ? 6
DEUXIÈME DEMI-CHŒUR
         Adieu, Christ ! avec toi que le néant reprenne 12
         Cet abîme où devait tomber la race humaine, 12
775 Ton enfer éternel. 6
PREMIER DEMI-CHŒUR
         Élus du ciel, enfants, vierges immaculées, 12
         Ne conduirez-vous plus, phalanges étoilées, 12
         Les chœurs du paradis ? 6
DEUXIÈME DEMI-CHŒUR
         Les chants de tes élus, dont seul tu sais le nombre, 12
780 Suffiront-ils, ô Christ ! pour étouffer dans l'ombre 12
         La plainte des maudits ? 6
PREMIER DEMI-CHŒUR
         Seigneur, quand serons-nous réunis sous tes ailes ? 12
         Quand verrons-nous s'ouvrir les portes éternelles 12
         De la rite de Dieu ? 6
DEUXIÈME DEMI-CHŒUR
785 Trop de mères suivraient leurs enfants dans les flammes 12
         De ton enfer, ô Christ ! Tu sépares les âmes : 12
         Reprends ton ciel, adieu ! 6
LE CHŒUR ENTIER
         Mais laissons aux vieux jours leur ombre et leur lumière. 12
         Marchons sans regarder ce qui reste en arrière ; 12
790 Car, dans chaque repli 6
         De son manteau, le temps cache des dieux sans nombre. 12
         Quel œil pourrait sonder ce que voile ton ombre, 12
         Panthéon de l'oubli ? 6
         Laissons dormir les morts. Lorsque le dieu s'envole, 12
795 Irons-nous dans la nuit déterrer son idole 12
         Pour fléchir les genoux ? 6
         A de plus jeunes dieux réservons nos prières, 12
         Retirons-nous : Tau tel qu'ont ébranlé nos pères 12
         S'écroulerait sur nous. 6
800 Mon espoir n'est pas là. C'est en vain que les sages 12
         Des dieux de ma jeunesse évoquent les images : 12
         Je n y puis revenir. 6
         Titan, faut-il dresser l'autel d'un nouveau maître ? 12
         Mais qui vais-je adorer ? Quand verrai-je paraître 12
805 Le dieu de l'avenir ? 6
PROMÉTHÉE
         O mortel ! tu l'as dit, dans le corps de l'idole 12
         L'âme du dieu n'est plus, l'oracle est sans parole. 12
         Cherche la vérité, ne l'attends pas du ciel. 12
         La sagesse n est plus au fond du sanctuaire. 12
810 Ne va donc plus, courbant ton front dans la poussière, 12
         Aux terreurs de tes nuits élever un autel. 12
         Comme le voyageur qui voit dans un nuage 12
         Briller sur certains monts sa gigantesque image, 12
         Ainsi, voyant passer, dans le désert des cieux, 12
815 Aux clartés de la foudre, un grand fantôme sombre, 12
         Timide et n'osant pas reconnaître ton ombre, 12
         Tu te pris à trembler, et tu baissas les yeux. 12
         Relève enfin la tête, et soudain en fumée 12
         Sous ton souffle fuira la larve inanimée. 12
820 Les temps sont maintenant accomplis : Zeus est mort. 12
         L'Idéal est en toi : voila le dieu suprême ; 12
         Oui, le temple, le prêtre et le dieu, c'est toi-même. 12
         Contemple ta grandeur : te voilà seul, mais fort. 12
         De cet orgueil divin je t'ai donné l'exemple : 12
825 La science est le dieu dont mon âme est le temple. 12
         Par delà l'horizon où s'arrêtent tes yeux, 12
         Tu peux, sur les sentiers que fraya mon audace, 12
         Dans un monde inconnu t'élancer sur ma trace, 12
         Et rapporter, vainqueur, le feu sacré des cieux. 12
830 Ton âme, en traversant et l'espace et les âges, 12
         Verra s'évanouir, comme de vains mirages, 12
         Ces fantômes de dieux, sombres fils du chaos, 12
         Reculés chaque jour aux confins du possible, 12
         Dans un infini vide, obscur, inaccessible, 12
835 Empire sans soleil, sans vie et sans échos. 12
         Sages des temps passés, votre tâche est remplie : 12
         Vous avez déchiré, devant l'humanité. 12
         Un pan du voile noir cachant la vérité. 12
         Tous, vous avez versé la parole de vie 12
840 A l'homme, qui ne vit pas seulement de pain. 12
         La manne des esprits naissait sous votre main. 12
         Maintenant l'homme est fort : il s'élance et s'envole, 12
         Porté par sa pensée ; au jeune aigle pareil, 12
         Il cherche la lumière et veut voir le soleil. 12
845 La science a brisé l'entrave du symbole, 12
         Et l'homme, que vos mains guidèrent tour à tour, 12
         Par vous peut aujourd'hui marcher seul au grand jour. 12
HÉRACLÈS
         Mortel, à l'œuvre donc ! ta route est grande et belle. 12
         L'astre de la science éclairera tes pas. 12
850 Son feu vivifiant, qui déborde et ruisselle, 12
         Va pénétrer ton être et diriger ton bras. 12
         Rien ne peut t'asservir si lu restes toi-même. 12
         La pensée est ton dieu, l'idéal est ta loi ; 12
         La vertu n'est qu'un hymne et le crime un blasphème : 12
855 Tu portes ton enfer et ton ciel avec toi. 12
         Dans une œuvre éternelle incarne ta pensée, 12
         Imprime sur l'airain la trace de tes pas : 12
         Tu te verras grandir, et ton âme, bercée 12
         Par les chants de la mort, ne s'endormira pas. 12
HARMONIA
860 Héraclès, c'est ainsi que tu domptas la terre ; 12
         Celui qui te suivra 6
         Trouvera, comme toi, la vie encor derrière 12
         Les flammes de l'Œta. 6
         Car, si l'homme n'a pas adoré ce qui passe, 12
865 Du monde et du destin, du temps et de l'espace 12
         S'il a su s'affranchir, 6
         Quand la mort le transforme, il trouve une patrie. 12
         La lutte est éternelle et l'arène infinie. 12
         Il a créé son être, il a conquis la vie : 12
870 Il ne peut plus mourir. 6
         Chante donc, ô mortel ! de la nouvelle aurore 12
         L'éclat limpide et pur. 6
         Vois, la terre sourit, et la brise sonore 12
         Caresse un ciel d'azur. 6
875 Un murmure a glissé dans l'air couleur de rose, 12
         Tendre comme le chant d'une sirène éclose 12
         Sur le flot de cristal. 6
         Un nuage d'argent plane sur la vallée, 12
         Et la terre, des pleurs de la nuit emperlée, 12
880 Réfléchit comme un lac l'image immaculée 12
         Du soleil matinal. 6
LE CHŒUR
         Oui, je sens dans mon cœur reverdir l'espérance. 12
         Sans haine et sans regret, je regarde en silence 12
         Fuir mon rêve d'hier, par la nuit emporté. 12
885 Je sens, comme autrefois dans Hellas la divine, 12
         Battre dans ma poitrine 6
         Un cœur vivant et pur, au cri de liberté. 12
         Oui, je suis jeune encor ; du ciel et de la terre 12
         Je veux lever le voile et sonder le mystère. 12
890 L'avenir étale à mes yeux 8
         Le mobile trésor de ses mille conquêtes ; 12
         Car l'astre qui m'éclaire est l'astre des prophètes : 12
         J'entrevois des secrets cachés sous d'autres cieux. 12
         Salut à l'aurore nouvelle ! 8
895 Salut à ce grand jour qui ne doit pas finir ! 12
         Soleil des temps qui vont venir, 8
         Ton flambeau divin nous révèle 8
         Encore un mot du livre où chaque siècle épèle. 12
         Salut à l'aurore éternelle 8
900 Qui conduit le jeune avenir ! 8
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