MUS_2/MUS102
Alfred de Musset
POÉSIES NOUVELLES
1836-1852
SOUVENIR DES ALPES
         Fatigué, brisé, vaincu par l'ennui, 10 a
         Marchait le voyageur dans la plaine altérée, 6+6 b
         Et du sable brûlant la poussière dorée 6+6 b
         Voltigeait devant lui. 6 a
5 Devant la pauvre hôtellerie, 8 a
         Sous un vieux pont, dans un site écarté, 4+6 b
         Un flot de cristal argenté 8 b
         Caressait la rive fleurie. 8 a
         Deux oisillons, dans un pin d'Italie, 4+6 a
10 En sautillant s'envoyaient tour à tour 4+6 b
         Leur chansonnette ailée, où la mélancolie 6+6 a
         Jasait avec l'amour. 6 b
         Pendant qu'une mule rétive 8 a
         Piétinait sous le pampre où rit le dieu joufflu, 6+6 b
15 Sans loucher aux fleurs de la rive, 8 a
         Le voyageur monta sur le pont vermoulu. 6+6 b
         Là, le cœur plein d'un triste et doux mystère, 4+6 a
         Il s'arrêta silencieux, 8 b
         Le front incliné vers la terre ; 8 a
20 L'ardent soleil séchait les larmes de ses yeux. 6+6 b
         Aveugle, inconstante, ô fortune ! 8 a
         Supplice enivrant des amours ! 8 b
         Ôte-moi, mémoire importune, 8 a
         Ôte-moi ces yeux que je vois toujours ! 6+4 b
25 Pourquoi, clans leur beauté suprême, 8 a
         Pourquoi les ai-je vus briller ? 8 b
         Tu ne veux plus que je les aime, 8 a
         Toi qui me défends d'oublier !… 8 b
         Comme après la douleur, comme après la tempête, 6+6 a
30 L'homme supplie encore et regarde le ciel, 6+6 b
         Le voyageur, levant la tête, 8 a
         Vit les Alpes debout dans leur calme éternel, 6+6 b
         Et, devant lui, le sommet du mont Rose, 4+6 a
         Où la neige et l'azur se disputaient gaîment. 6+6 b
35 Si parmi nous tu descends un moment, 4+6 b
         C'est là, blanche Diane, où ton beau pied se pose. 6+6 a
         Les chasseurs de chamois en savent quelque chose, 6+6 a
         Lorsque, sans peur, mais non pas sans danger, 4+6 b
         A travers la prairie au matin fraîche éclose, 6+6 a
40 On les voit, l'arme au poing, dans ces pics s'engager. 6+6 b
         Pendant que le soleil, paisible et fort à l'aise, 6+6 a
         Brûle, sans la dorer, la cité milanaise, 6+6 a
         El dans cet horizon, plein de grâce et d'ennui, 6+6 b
         S'endort de lassitude à force d'avoir lui, 6+6 b
45 La montagne se montre : — A vos pieds est l'abîme, 6+6 a
         L'avalanche au-dessus. — Ne vous effrayez pas ; — 6+6 b
         Prenez garde au mulet qui peut faire un faux pas. 6+6 b
         L'œil perçant du chamois suspendu sur la cime, 6+6 a
         Vous voyant trébucher, s'en moquerait tout bas. 6+6 b
50 Un ravin tortueux conduit à la montagne. 6+6 a
         Le voyageur pensif prit ce sentier perdu ; 6+6 b
         Puis il se retourna. — La plaine et la campagne, 6+6 a
         Tout avait disparu. 6 b
         Le spectre du glacier, dans sa pourpre pâlie, 6+6 a
55 Derrière lui s'était dressé. 8 b
         Les chansons et les pleurs et la belle Italie 6+6 a
         Devenaient déjà le passé. 8 b
         Un aigle noir, planant sur la sombre verdure 6+6 a
         El regardant au loin, tout chargé de souci, 6+6 b
60 Semblait dire au désert : Quelle est la créature 6+6 a
         Qui vient ici ? 4 b
         Byron, dans sa tristesse altière, 8 a
         Disait un jour, passant par ce pays : 4+6 b
         « Quand je vois aux sapins cet air de cimetière, 6+6 a
65 » Cela ressemble à mes amis. » 8 b
         Ils sont pourtant beaux, ces pins foudroyés, 4+6 a
         Byron, dans ce désert immense, 8 b
         Quand leurs rameaux morts craquaient sous les pieds, 4+6 a
         Ton cœur entendait leur silence. 8 b
70 Peut-être en savent-ils autant et plus que nous, 6+6 a
         Ces vieux êtres muets attachés à la terre, 6+6 b
         Qui, sur le sein fécond de la commune mère, 6+6 b
         Dorment dans un repos si superbe et si doux. 6+6 a
mètre profils métriques : 8, 4÷6, 6+6, 6
forme globale type : suite périodique
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