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Gérard de Nerval
ÉLÉGIES NATIONALES ET SATIRES POLITIQUES
1826
ÉLÉGIES NATIONALES
La Russie
I
         Arrête, esprit sublime ! arrête ! 8
         Du sort crains de braver les lois ! 8
         Dieu qui commande à la tempête 8
         L’agite sur le front des rois ; 8
5 Son bras pourra réduire en poudre 8
         Ton laurier, qu’on croit immortel,… 8
         Et tu t’approches de la foudre, 8
         En t’élançant aux champs du ciel. 8
         Silence ! La Nuit veille encore, 8
10 Les arrêts du Destin ne sont pas révolus : 6+6
         Mais à l’ombre qui fuit succédera l’aurore,… 6+6
         Et celle d’Austerlitz ne reparaîtra plus ! 6+6
         Dans le palais des Czars, Napoléon repose : — 6+6
         Sans doute un songe heureux, sur ses ailes de rose, 6+6
15 D’héroïques tableaux vient bercer son espoir : — 6+6
         Il est là ! dans Moscou soumis à son pouvoir !… 6+6
         Mais ce n’est pas assez : quand pour lui tout conspire, 6+6
         Quand d’un nouvel éclat tout son astre a relui, 6+6
         Un destin plus brillant a de quoi le séduire 6+6
20 Cet empire dompté… Qu’ai-je dit ? Un empire ! 6+6
         Le monde entier, le monde… et c’est bien peu pour lui. 6+6
II
         Mais, qu’il rêve d’éclat ! qu’il rêve de conquête ! 6+6
         Il ne dormira plus d’un semblable sommeil : 6+6
         Près du chevet royal où repose sa tête, 6+6
25 Le malheur est debout,… et l’attend au réveil ! 6+6
         Le malheur ! il grandit à la faveur de l’ombre ; 6+6
         Bientôt le sol gémit sous son colosse affreux, 6+6
         Son œil rouge étincèle au sein de la nuit sombre, 6+6
         Et sur son front cadavéreux, 8
30 Qu’un sanglant nuage environne, 8
         Brille de longs éclairs, une horrible couronne. 6+6
         Il vomit l’incendie ; aux traces de ses pas, 6+6
         De sang noir un fleuve bouillonne, 8
         Et ses bras sont chargés de neige et de frimats. 6+6
35 Il s’élance ! — On s’éveille, on voit,… on doute encore ! 6+6
         D’un premier jour de deuil épouvantable aurore, 6+6
         Quelle clarté soudaine a frappé tous les yeux ? 6+6
         La flamme à longs replis s’élance vers les cieux, 6+6
         Gronde, s’étend, s’agite, environne et dévore. 6+6
40 Oh ! de quelle stupeur Bonaparte est frappé, 6+6
         Quand devant lui Moscou s’écroule, enveloppé 6+6
         De l’incendie affreux, que chaque instant rallume ! 6+6
         Qu’un triste sentiment doit ; alors l’émouvoir !… 6+6
         C’est son triomphe, hélas ! ses projets, son espoir, 6+6
45 Qu’emporte la fumée, et que le feu consume ! 6+6
III
         Son front s’est incliné : d’un brillant souvenir 6+6
         Il veut en vain flatter sa pensée incertaine 6+6
         Mais le passé n’est plus qu’une image lointaine 6+6
         Qui s’abîme dans l’avenir ! 8
50 Peut-être d’autres temps lui présentaient naguères 6+6
         Du pouvoir des humains les splendeurs passagères, 6+6
         Des sceptres, des bandeaux, sublimes attributs ; 6+6
         Hélas ! au jour du deuil tout souvenir s’efface ; 6+6
         Quand l’avenir est là, qui gronde, qui menace, 6+6
55 L’image du bonheur n’est qu’un tourment de plus ! 6+6
         Cet avenir,… ô France ! ô ma noble patrie ! 6+6
         Toute sa profondeur bientôt se déroula : 6+6
         Quelle est la nation qui n’en fut attendrie ? 6+6
         Quel est l’homme qui n’en trembla ? 8
60 Et tel fut le destin dont tu tombas victime, 6+6
         Que l’on ignore encor si, du fond de l’abîme, 6+6
         Jalouse de ta gloire, et croyant la ternir, 6+6
         La haine de l’enfer amoncela l’orage,… 6+6
         Ou, du trop de grandeur dont tu fis ton partage, 6+6
65 Si l’équité du ciel prétendit te punir ! 6+6
IV
         Dans cette héroïque retraite, 8
         Qui des guerriers français a moissonné la fleur, 6+6
         L’enfer ou le ciel fut vainqueur…. 8
         Mais nul pouvoir humain n’eut part à leur défaite. — 6+6
70 C’est en vain que du Nord les hideux bataillons, 6+6
         Palpitans d’une horrible joie, 8
         Fondaient sur les mourans en épais tourbillons, 6+6
         Comme des corbeaux sur leur proie : — 8
         Ardens, ils s’élançaient : mais, au bruit de leurs pas, 6+6
75 De quelque arme usée ou grossière 8
         L’agonie un instant armait son faible bras, 6+6
         Par un dernier effort, s’arrachait à la terre, 6+6
         Que de morts elle allait couvrir… 8
         Et dans cette couche guerrière 8
80 Exhalait le dernier soupir ! 8
         O gloire ! A cet aspect de la mort ranimée, 6+6
         Des preux, dont le trépas semble encor menacer, 6+6
         L’ennemi dans ses rangs vient de laisser passer 6+6
         Les lambeaux de la Grande Armée : 8
85 Tant qu’il reste des bras pour soutenir son poids, 6+6
         La bannière voltige à l’entour de sa lance, 6+6
         L’aigle triomphateur dans les airs se balance, 6+6
         Et sa menace encor fait tressaillir les rois ! 6+6
         O Russes, déjà fiers des triomphes faciles 6+6
90 Que votre espoir s’était promis, 8
         Il ose à vos regards surpris 8
         Passer, toujours debout sur ses appuis mobiles ! — 6+6
         Mais, hélas ! contre lui si vos efforts sont vains, 6+6
         Bientôt votre climat vengera votre injure, 6+6
95 Rassurez-vous : celui qui vainquit les humains 6+6
         Est sans pouvoir sur la nature ! 8
V
         Eh bien ! c’en est donc fait !… Nos compagnons sont morts, 6+6
         Ils dorment aux déserts de la froide Russie, 6+6
         La neige des hivers sur eux s’est épaissie, 6+6
100 Et, comme un grand linceul, enveloppe leurs corps ! 6+6
         Bien peu furent sauvés : mais combien la patrie ! 6+6
         Dut réveiller d’amour en leur âme attendrie ! 6+6
         Ils avaient vu sur eux tant de ciels étrangers, 6+6
         Supporté tant de maux, couru tant de dangers, 6+6
105 Qu’ils durent bien sentir, en revoyant la France, 6+6
         Si la terre natale est douce après l’absence ! — 6+6
         Mais leur enchantement fut bientôt dissipé, 6+6
         La haine, la discorde agitaient nos provinces, 6+6
         D’autres temps en nos murs amenaient d’autres princes, 6+6
110 Et le présent payait les dettes du passé. 6+6
mètre profils métriques : 8, 6+6
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