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Gérard de Nerval
ÉLÉGIES NATIONALES ET SATIRES POLITIQUES
1826
SATIRES
Le Cuisinier d’un Grand Homme
Satire Dramatique
PERSONNAGES
M. Dentscourt aîné
Cuisinier
Son Frère cadet
Un gros Monsieur
Le Sous-chef de cuisine
Troupe de Cuisiniers et de Fournisseurs
Le théâtre représente une grande cuisine ; au-dessus de la porte est inscrit BUREAUX CULINAIRES, PREMIÈRE DIVISION. La scène est remplie de cuisiniers, marmitons, etc. M. Dentscourt est assis, le noble bonnet de coton en tête ; deux fourneaux brûlent auprès de lui en guise de cassolettes. Les fournisseurs, chargés de vivres, défilent devant lui. — Magnifique exposition dans le genre de celle du premier acte de Léonidas.
SCÈNE PREMIÈRE
M. DENTSCOURT, SON FRÈRE CADET
LE SOUS-CHEF, CUISINIERS,
FOURNISSEURS, MARMITONS, ETC.
LE SOUS-CHEF
         Puisque l’astre éclatant qui nous donne le jour 12
         D’un repas solennel annonce le retour, 12
         Chef, nous venons en toi présenter notre hommage 12
         Au ministre puissant dont ta gloire est l’image. 12
M. DENTSCOURT
5 Cuisiniers, fournisseurs, je suis content de vous : 12
         Nos affaires vont bien, en dépit des jaloux ; 12
         Et d’excellens dîners, remèdes efficaces, 12
         De nos derniers échecs ont effacé les traces ; 12
         Quelques mauvais esprits ont en vain prétendu 12
10 Que nous dévorons tout, que l’État est perdu, 12
         Que notre pot au feu cuit aux dépens des autres, 12
         Et bientôt cuira seul ; qu’hormis nous et les nôtres, 12
         Tous les Français rentiers, perdant leurs capitaux, 12
         Iront, vides de sang, garnir les hôpitaux : 12
15 Quelle horreur !… Cependant, qu’ont les Français à craindre ? 12
         De mauvais procédés ils n’ont point à se plaindre : 12
         De tous leurs envoyés nous nous sommes chargés ; 12
         Ne sont-ils pas nourris, et quelquefois logés ? 12
         Et n’avons-nous pas même, en mainte circonstance, 12
20 Offert de les blanchir, s’ils ne l’étaient d’avance ? 12
         Qui, comme nous encor, avec un tel succès, 12
         À su faire fleurir le commerce français ? 12
         Ces vins que la province en nos celliers envoie, 12
         Ces produits de Strasbourg, de Bayonne et de Troie, 12
25 De toute autre cuisine orgueilleux ornemens, 12
         Ne sont de nos valets que les vils alimens. 12
         Des mets plus délicats à nos palais conviennent ; 12
         Du Périgord jaloux les fruits nous appartiennent. 12
         Ces fruits, que le gourmet sait priser aujourd’hui, 12
30 L’étranger voudrait bien les emporter chez lui : 12
         Mais il ne l’aura point, cette plante chérie, 12
         Ce précieux produit du sol de la patrie ! 12
         Français ! gardons nos droits, frustrons-en nos voisins ; 12
         C’est assez qu’on leur donne et nos blés et nos vins : 12
35 Non, ces mets délicats, que nous offre la terre, 12
         N’iront point engraisser les porcs de l’Angleterre : 12
         Les nôtres désormais en auront le régal ; 12
         Montrons que nous avons l’esprit national ! 12
         Ces bienfaits éclatans, qu’à peine on apprécie, 12
40 Contre notre puissance ont éveillé l’envie ; 12
         De nos bruyans amis l’héroïque valeur, 12
         Devant tant d’ennemis, sent glacer son ardeur : 12
         Monseigneur au lever m’a fait, avec prudence, 12
         Dans son appartement admettre en sa présence ; 12
45 Et maîtrisant à peine un trop juste courroux : 12
         « Il est temps, m’a-t-il dit, de frapper les grands coups 12
         » De plus puissans, efforts sont enfin nécessaires ; 12
         » Assemble, ce matin, mes bureaux culinaires : 12
         » Je veux, désappointant mes nombreux ennemis, 12
50 » D’un splendide repas réveiller mes amis. 12
         » Tu sais, ainsi que moi, que ces messieurs du centre 12
         » Sont des gens de tout cœur, mais ont le cœur au ventre 12
         » Trop long-temps, par un mets à grands frais acheté, 12
         » Nous avons cru flatter leur sensualité : 12
55 » Leurs palais sont usés ; leur goût blasé sommeille, 12
         » Il nous faut inventer un mets qui le réveille. 12
         » Il m’est venu, Dentscourt, un singulier projet : 12
         » Je ne redoute point d’en gonfler mon budget ; 12
         » Je m’appauvrirais peu par de telles vétilles : 12
60 » Le mets qu’il faut offrir, c’est… — Eh quoi ? — Des lentilles ! 12
         — « Des lentilles ! grand Dieu ! repris-je, tout surpris. 12
         » — Oui, Dentscourt ; tous diront que le mets est exquis ; 12
         » Mais les montrer à nu serait une imprudence : 12
         » Il faut adroitement en sauver l’apparence. 12
65 — « Je comprends, monseigneur, ai-je alors répondu : 12
         » Je vais me signaler, et tout n’est pas perdu ; 12
         » On verra si mon art brave les destinées, 12
         » Ou si,dans les fourneaux, j’ai perdu trente années ! » 12
         Cuisiniers, fournisseurs, l’honneur en est à nous : 12
70 Votre zèle m’annonce un triomphe bien doux. 12
         Trop long-temps dans nos murs a régné l’anarchie, 12
         Ces temps-là reviendraient ; sauvons la monarchie ! 12
         Et que notre bourgeois, grandi par nos succès, 12
         Soit le restaurateur du royaume français. 12
75 De nos amis, qu’arrête une indigne épouvante, 12
         Gorgeons la conscience affamée et béante ; 12
         Et comme au triple chien qui garde les damnés, 12
         Jetons-lui les gâteaux au sommeil destinés. 12
(Ils sortent.)
SCÈNE II
M. DENTSCOURT, SON FRÈRE CADET.
LE CADET
         Mon frère, embrassez-moi ; pour mon cœur quelle fête 12
         De vous revoir ici, quand si longtemps…
M. DENTSCOURT
80 Arrête !
         Chapeau bas, mon cadet, devant ton frère aîné ! 12
         Tu vois de quels honneurs je marche environné. 12
LE CADET
         Il est vrai : quel éclat ! quelle magnificence ! 12
         Jusqu’où d’un cuisinier peut aller la puissance ! 12
85 Mon frère, est-ce bien vous que je vis autrefois, 12
         Maigre subordonné d’un cuisinier bourgeois, 12
         Récurer les chaudrons et laver les assiettes ?… 12
         Les temps sont bien changés !
M. DENTSCOURT
         Ignorant que vous êtes !
         Dans l’état où jadis le sort m’avait jeté, 12
90 Un cuistre comme vous serait toujours resté ; 12
         Moi, j’en ai su bientôt laver l’ignominie, 12
         Il n’est point d’état vil pour l’homme de génie ; 12
         Afin de s’élever, il faut ramper, dit-on : 12
         On devient cuisinier, mais on naît marmiton. 12
95 Long-temps je végétai dans cette classe obscure, 12
         Où, comme en un creuset, me jeta la nature ; 12
         Mais un feu, plus ardent que celui des fourneaux, 12
         Vint épurer en moi des sentimens nouveaux : 12
         Nous étions dans un temps où de nobles cuisines 12
100 Effrayèrent les yeux de leurs vastes ruines. 12
         Voyant de possesseurs tant de tables changer, 12
         Le peuple qui jeûnait crut avoir à manger : 12
         Mais les nouvelles dents n’étaient pas moins actives : 12
         Ces grandes tables-là sont pour peu de convives ; 12
105 Ce sont de gros gaillards, ayant bon appétit, 12
         L’un tient la poêle à frire, et puis le peuple cuit. 12
         Alors on nous disait que les hommes sont frères, 12
         Que les distinctions ne sont qu’imaginaires, 12
         Et que, si le destin l’environne d’éclat, 12
110 L’homme le doit à soi, mais non à son état. 12
         Et je me dis : « Il faut que je sois quelque chose ; 12
         » Et de peur qu’à ma gloire un obstacle s’oppose, 12
         » Je transporte en un lieu plus propre à mon emploi, 12
         » Les dieux de mon foyer, mon art sublime et moi. 12
115 » Je pars de la Gascogne, et… » Mais ma vie entière 12
         Serait à te compter une trop longue affaire : 12
         Qu’il me suffise donc de te dire qu’enfin, 12
         Quelquefois malheureux, mais bravant le destin, 12
         Et sans être jamais du parti qu’on opprime, 12
120 Je changeai de ragoûts ainsi que de régime. 12
         Mais après la journée où certain grand brouillon, 12
         Pour l’avoir trop chauffé, but un mauvais bouillon, 12
         Un noble personnage où j’étais fort à l’aise, 12
         Se sentant prêt à cuire, et les pieds sur la braise, 12
125 Sans rien dire à ses gens, s’enfuit à l’étranger, 12
         Me laissant lourd de graisse, et d’argent fort léger. 12
         Alors, je m’accostai d’un homme à maigre trogne, 12
         Tout récemment encor arrivé de Gascogne, 12
         Audacieux, fluet, médiocre et rampant, 12
130 Toujours grand ennemi du premier occupant, 12
         Très-vide de vertu, mais gonflé d’espérance, 12
         Qui sur sa route avait laissé sa conscience, 12
         Comme un poids incommode à qui fait son chemin. 12
         Le poids n’était pas lourd, il est vrai ; mais enfin, 12
135 À ravoir son paquet comme il pouvait prétendre, 12
         Bientôt, grâce à mes soins, il en eut à revendre. 12
         Je ne te dirai pas nos immenses succès, 12
         Si de notre destin nous sommes satisfaits, 12
         Si nous savons flatter les appétits des hommes : 12
140 Lève les yeux, cadet, et vois ce que nous sommes ! 12
         Jusqu’au faîte élevé, par mes nobles travaux, 12
         Monseigneur a dompté ses plus fameux rivaux. 12
         L’un d’eux, plus rodomont, voulait faire le crâne ; 12
         Mais nous avons prouvé que ce n’était qu’un âne : 12
145 Et, comme il refusait d’aller à sa façon, 12
         Monseigneur l’a chassé comme un petit garçon. 12
         Puis, étouffant enfin d’audacieux murmures, 12
         Nous avons en tous lieux semé nos créatures : 12
         Comme nos spectateurs ne battaient pas des mains, 12
150 Nous avons au parterre envoyé des Romains. 12
         En vain quelques railleurs attaquaient notre empire, 12
         Nous les avons, sous main, muselés sans rien dire. 12
         Rien ne peut maintenant borner notre crédit ; 12
         Sur le ventre fondé, nourri par l’appétit, 12
155 L’appétit, roi du monde, et d’autant plus terrible 12
         Qu’il cache au fond des cœurs sa puissance invisible. 12
LE CADET
         Je conviens qu’un tel sort peut avoir des appas ; 12
         Mais un abîme s’ouvre, et bâille sous vos pas : 12
         La France trop long-temps a tremblé sous un homme ; 12
         Son pouvoir abattu…
M. DENTSCOURT
160 Mais il faudra voir comme.
LE CADET
         Eh bien, nous le verrons ; il n’est pas très-aimé ; 12
         Le peuple, contre lui dès long-temps animé, 12
         Portant au pied du trône une plainte importune… 12
M. DENTSCOURT
         Et comptes-tu pour rien César et sa fortune ? 12
165 Me comptes-tu pour rien moi-même ? et nos amis, 12
         À nos moindres désirs ne sont-ils pas soumis ? 12
LE CADET
         Ne vous y fiez pas, si le sort vous traverse. 12
         Amis du pot-au-feu, tous fuiront, s’il renverse. 12
         Tremblez qu’un grand échec n’abaisse votre ton, 12
170 Car… plus d’un grand ministre est mort à Montfaucon. 12
M. DENTSCOURT
         Il faut faire une fin ; et pour nous quelle gloire, 12
         Quand la postérité lira dans notre histoire : 12
         « Ces deux héros sont morts ; la France les pleura ; 12
         » L’un fut grand diplomate, et l’autre… » !
LE CADET
         Et cætera.
175 L’histoire sur son compte en aurait trop à dire : 12
         Pensons-le seulement, gardons-nous de l’écrire. 12
M. DENTSCOURT
         Qu’entendez-vous par là ? Pas tant de libertés, 12
         Cadet : on n’aime point toutes les vérités ; 12
         Vous avouerez pourtant que sa digne excellence 12
180 Sait fort bien travailler un royaume en finance : 12
         On se plaint qu’en ses mains, sans s’en apercevoir, 12
         Le monarque trompé laisse trop de pouvoir : 12
         Mais on sait que jadis sur un autre rivage, 12
         De l’art d’administrer il fit l’apprentissage ; 12
         Ainsi…
LE CADET
185 Je sais fort bien que ton maître autrefois
         Fit la traite des Noirs, ou leur donna des lois : 12
         Belle preuve !
M. DENTSCOURT
         Oh ! très-belle : il est homme de tête ;
         Pourtant en ce moment ce sont les blancs qu’il traite : 12
         Et l’on peut demander à tous nos invités 12
190 Si je ne suis qu’un cuistre, et s’ils sont bien traités. 12
LE CADET
         Mais le peuple l’est mal ; et bientôt sa misère 12
         Demandera du pain aux gens du ministère ; 12
         Ou dans son désespoir, pour recouvrer son bien, 12
         Il fera voir les dents…
M. DENTSCOURT
         Nous ne redoutons rien.
195 Par nos soins rétabli, Montrouge nous protège ; 12
         Montrouge protégé par le sacré collège ; 12
         Montrouge triomphant, et qui, malgré vos cris, 12
         Envahit pied à pied le pavé de Paris ; 12
         Ce grand ordre, qu’à peine on a senti renaître, 12
200 Dans nos murs étonnés s’élève et rentre en maître ; 12
         Et bientôt ses enfans, armés de nouveaux fers, 12
         Vont dévorer Paris, la France et l’univers ! 12
         Ignobile vulgus, tremblez !
LE CADET
         Tremblez vous-même !
         On a long-temps souffert votre insolence extrême ; 12
205 Mais on vous montrera de la bonne façon, 12
         Qu’une majorité n’a pas toujours raison ; 12
         Et le peuple à vos gens fera bientôt connaître 12
         Que celui qui les paie à droit d’être leur maître. 12
M. DENTSCOURT
         Ceci ne peut se faire au temps où nous voila ; 12
210 Si vous voulez crier, les gendarmes sont là ! 12
         Des mouchards décorés, ou portant des soutanes, 12
         Empoignent, dans leur vol, les paroles profanes. 12
         Nous irons droit au but que nous nous proposons : 12
         D’ailleurs, nous vous donnons les meilleures raisons ; 12
215 Dans notre coffre-fort, si nous serrons vos pièces, 12
         C’est pour vous enseigner le mépris des richesses ; 12
         Car le bon temps revient, les bons pères aussi, 12
         Gare à vos esprits forts ! ils sentent le roussi. 12
         À tout pela d’ailleurs l’esprit public se prête : 12
220 La canaille, il est vrai, comme dit la Gazette, 12
         Fait quelquefois du bruit, et veut montrer les dents : 12
         Mais, nous avons pour nous tous les honnêtes gens. 12
         Une dame a marché pieds nus ; une seconde 12
         À voulu l’imiter… Hein ? voilà du grand monde ! 12
225 Nous avons vu passer un illustre baron, 12
         De la nef d’une église en celle de Caron ; 12
         Et, dans chaque soirée, il est de bienséance 12
         D’entendre, avant le bal, sermon et conférence . 12
         Écrivez maintenant, messieurs les beaux-esprits : 12
230 Il est certain endroit, dans un coin de Paris, 12
         Où, par arrêt de cour, quand ils ont beau ramage, 12
         Nous savons faire entrer les oiseaux dans la cage. 12
LE CADET
         Ne vous en vantez point : la cour n’est pas pour vous ; 12
         L’équité la conduit, et non votre courroux ; 12
235 Déjà, plus d’une fois, sa justice prudente 12
         À détruit les projets que l’artifice enfante ; 12
         Le Tartufe puissant compta sur son appui, 12
         Mais les efforts du vice ont tourné contre lui : 12
         Et nous avons vu tous que, bravant vos caprices, 12
240 La cour rend des arrêts, mais non pas des services ! 12
M. DENTSCOURT
         Je n’ai rien à répondre à cette raison-là, 12
         Mais nous… ;
SCÈNE III
M. DENTSCOURT, SON FRÈRE, LE SOUS-CHEF
LE SOUS-CHEF
         Monsieur le chef, nos invités sont là !
M. DENTSCOURT
         Déjà ? La cinquième heure à peine au château sonne ; 12
         À cette heure jamais nous n’attendons personne… 12
LE SOUS-CHEF
245 C’est vrai, monsieur le chef ; mais nos nobles amis 12
         Attendaient ce repas, depuis long-temps promis ; 12
         Et même tel d’entr’eux que l’appétit réveille, 12
         Pour y mieux faire honneur, n’avait rien pris la veille : 12
         Vous jugez qu’Un discours sur l’impôt des cotons 12
250 N’avait nul intérêt pour des gens si profonds ; 12
         Non plus qu’un autre encor sur les toiles écrues. 12
         Ensuite un monnayeur a parlé de sangsues ; 12
         — Lesquelles ? a-t-on dit. — Là-dessus, grands éclats ! 12
         Tous ont dit : La clôture ! à demain les débats ! 12
255 Ces débats cependant promettaient des merveilles ; 12
         Mais un ventre affamé, dit-on, n’a point d’oreilles ; 12
         Tous ont fui jusqu’ici.
M. DENTSCOURT
         Eh bien, tout est prévu ;
         On ne nous prendra pas, du moins, au dépourvu… 12
         Les lentilles ?…
LE SOUS-CHEF
         C’est prêt : on a mis en purée
260 Celles que ce matin vous aviez préparées. 12
M. DENTSCOURT
         On n’attend plus personne ? Ils sont tous arrivés ? 12
         Le potage est sur table ?
LE SOUS-CHEF
         Oui, tout est prêt.
M. DENTSCOURT, à la cantonnade
         Servez !
(Le sous-chef sort.)
SCÈNE IV
M. DENTSCOURT, SON FRÈRE.
M. DENTSCOURT
         Mon triomphe s’apprête, et ma gloire s’achève : 12
         On verra si nos plans ne sont point un vain rêve ; 12
265 Le projet cependant était audacieux ; 12
         Le sort en a trahi de moins ambitieux ; 12
         La roche Tarpéienne…
LE CADET
         Est près du Capitole.
M. DENTSCOURT
         Mais, si l’on tombe aussi… c’est du ciel !
LE CADET
         Ça console.
M. DENTSCOURT
         Ah bah ! ne craignons rien, nous sommes dans le port ! 12
(Il rêve un moment.) !
270 Écoute, mon cadet ; je veux te faire un sort ; 12
         Car, quoique parvenu, je suis encor bon frère ; 12
         Je te reçois ici… comme surnuméraire. 12
LE CADET
         Où cela conduit-il ?
M. DENTSCOURT
         A de bons résultats :
         C’est comme qui dirait cadet dans les soldats. 12
LE CADET
         Il n’en existe plus.
M. DENTSCOURT
275 Nous en verrons encore.
         Les aînés n’étaient plus : Monseigneur les restaure. 12
         Ah ! messieurs les cadets, tremblez, vous n’aurez rien ! 12
         Mais plutôt, soyez gais, car c’est pour votre bien ; 12
         Le monde a, voyez-vous, un attrait bien perfide ; 12
280 Mais la religion vous prend sous son égide. 12
         Vous avez faim ? L’église engraisse ses enfans. 12
         Vous n’avez point d’asile ? Allez dans les couvens ; 12
         C’est là que vous pourrez mener vie agréable, 12
         Prier le ciel pour nous qui nous donnons au diable… 12
LE CADET
285 Comment, mon frère aîné ? voici bien du nouveau ! 12
M. DENTSCOURT
         Oui, pourquoi t’étonner d’un projet aussi beau ? 12
         Il prendra : tu verras si ma nouvelle est fausse ; 12
         Monseigneur l’a fait cuire, et j’en ai fait la sauce ; 12
         Le dîner, qu’aux ventrus nous offrons aujourd’hui 12
290 À notre noble cause assure leur appui : 12
         Oh ! nous avons compris les besoins de l’époque ? 12
LE CADET
         On rira, c’est absurde.
M. DENTSCOURT
         Ah ! parbleu ! qu’on s’en moque…
         Que nous importe, à nous ? Les rieurs pleureront : 12
         Comme a dit Mazarin : Ils chantent, ils pairont ! 12
SCÈNE V
M. DENTSCOURT, SON FRÈRE, LE SOUS-CHEF.
M. DENTSCOURT
         Ciel ! qu’as-tu donc, sous-chef ? quel trouble !
LE SOUS-CHEF
295 O destinée !…
         O trop malencontreuse et fatale journée ! 12
M. DENTSCOURT
         Assieds-toi, conte-nous…
LE SOUS-CHEF, d’un ton tragique
         Infandum !…sed… quanquam …
         Meminisse horret… luctu… — Incipiam ! 12
         La soupe n’était plus… et les bouches bourrées 12
300 Avaient, sans dire un mot, envahi les entrées ; 12
         Tout-à-coup, Monseigneur se lève avec éclat, 12
         Et, d’un bras intrépide… Il découvre le plat ; 12
         On sert — Qu’est-ce ? — On l’ignore, et chacun d’un air louche, 12
         Porte, en la flairant bien, la cuiller à la bouche. 12
305 Des lentilles ! — Grand Dieu ! — Tout ce monde à ce mot 12
         Frémit. « Nous offre t-on la fortune du pot ? 12
         M Se sont-ils écriés. Quelle horrible imposture ! 12
         » Nous ont-ils invités pour nous faire une injure ? »— 12
         Monseigneur est confus ; ses illustres amis 12
310 Regardent l’assemblée avec des yeux surpris ; 12
         L’un oppose à ce bruit, que chaque instant redouble, 12
         Un air indifférent qu’a démenti son trouble ; 12
         Un marin, l’œil fixé sur les deux précédens, 12
         Reste, la bouche ouverte, et la cuiller aux dents ; 12
315 Pendant qu’un autre encor, sentant la conséquence, 12
         S’appuyait sur son Turc, et fumait d’importance ; 12
         Enfin, c’est un tumulte !… on se lève en jurant… 12
         Presque tous sont partis… Monsieur l’Indifférent 12
         Fait pour les retenir un effort inutile ; 12
320 Et lui-même, en pleurant, suit la foule indocile. 12
         L’après-dînée en vain promettait à la fois 12
         Lecture édifiante et le prince iroquois ; 12
         Tout s’enfuit… Resté seul, Monseigneur est perplexe, 12
         Et veut…
SCÈNE VI
LES PRÉCÉDENTS, UN GROS MONSIEUR.
LE MONSIEUR
         Eh ! cuisiniers, suis-je un homme qu’on vexe !
325 Croit-on qu’un orateur, qu’on place entre deux feux, 12
         Quand il a bien parlé, n’ait pas le ventre creux ? 12
         Lorsque j’ai mal dîné, ma voix en est aigrie ; 12
         Comme mon estomac, ma conscience crie : 12
         Qui pourra l’apaiser ?… Est-ce pour de tels mets, 12
330 Que j’ai de tout Paris bravé les quolibets ; 12
         Que, séduit par l’espoir d’un repas aussi mince, 12
         J’ai trompé tous les vœux que formait ma province ! 12
         Et sur tant de sujets pour calmer mon effroi, 12
         Corbleu ! monsieur le chef, des lentilles à moi ! 12
335 On ne m’aurait pas fait une pareille injure 12
         Bans les obscurs dîners d’une sous-préfecture. 12
         Quand, nourrissant l’espoir d’un dîner bien complet, 12
         J’avais, avant d’entrer, desserré mon gilet, 12
         À de pareils affronts aurais-je dû m’attendre ? 12
(A M. Dentscourt, qui veut sortir.)
340 Restez, monsieur le chef, restez ! Il faut m’entendre ! 12
         Quoique mauvais chrétien, par l’odeur excité, 12
         J’avais dit hautement mon bénédicité ! — 12
         Et ces dîners encor, qu’aidé de ses complices, 12
         Monseigneur, l’autre jour, rogna de deux services !… 12
345 N’est-ce pas conspirer contre notre estomac ? 12
         Nous avons trop long-temps supporté ce micmac : 12
         De sorte que, pour prix d’un généreux courage, 12
         Nous nous voyons réduits à trois, pour tout potage. 12
         Les choses désormais n’en iront point ainsi : 12
350 Et, pour n’y plus rentrer, je m’arrache d’ici. 12
         Il est en cor des gens non séduits par le ventre, 12
         Peu nombreux, il est vrai, mais placés loin du centre… 12
         Je m’en vais, dans un coin, prendre place avec eux, 12
         On y dîne un peu moins, mais on y parle mieux ! 12
(Il sort.)
SCÈNE VII ET DERNIÈRE
M. DENTSCOURT, SON FRÈRE, LE SOUS-CHEF.
LE CADET
355 Eh bien ! tout est flambé ; qu’en dites-vous, mon frère ? 12
M. DENTSCOURT
         Quel déchet !
LE SOUS-CHEF
         Monseigneur est en grande colère ;
         De son mauvais succès c’est à vous qu’il se prend. 12
M. DENTSCOURT
         Et voilà ce que c’est que de servirun grand ! 12
         Qu’une vaste entreprise échoue ou réussisse, 12
360 Nous en avons les coups, ou lui le bénéfice. 12
LE SOUS-CHEF
         Redoutez les effets de son premier courroux, 12
         Il sera moins terrible en pesant sur nous tous. 12
M. DENTSCOURT
         Oui, vous le dompterez toujours par la famine. 12
LE SOUS-CHEF
         Très-bien ! mais s’il allait supprimer la cuisine ? 12
M. DENTSCOURT
         Non, non.
LE SOUS-CHEF
365 Je l’aperçois… où fuir ? où vous cacher ?
M. DENTSCOURT, d’un ton tragique.
         Dans les bureaux… Crois-tu qu’il m’y vienne chercher ? 12
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