NOA_1/NOA106
Anna de Noailles
Les Vivants et les Morts
1913
III
LES ÉLÉVATIONS
LE DESTIN DU POÈTE
«O Perséphone donne-nous un courage invincible.»
ESCHYLE.
         C'était un matin chaud, | serein, religieux, 6+6
         Dans cette ombre bleuâtre | l'homme nt ; les dieux 6+6
         Tenaient entre leurs mains | une âme qui tressaille, 6+6
         Qui s'éveille et s'émeut. | Les dieux disaient : «Qu'elle aille, 6+6
5 Luttant contre les vents | et le nuage obscur, 6+6
         Dans l'azur et toujours | plus avant dans l'azur ! 6+6
         Qu'errante, mais encore | à nos cieux retenue, 6+6
         Elle vive les bras | étendus vers la nue, 6+6
         Ne pouvant oublier | et ne pouvant saisir 6+6
10 Le souvenir épars | de l'immortel plaisir ; 6+6
         Qu'elle aille, épi de blé | que l'univers va moudre, 6+6
         S'attachant au soleil, | s'attachant à la foudre ; 6+6
         Qu'innocente, et croyant | à la bonté du jour, 6+6
         Elle répande en vain | son ineffable amour, 6+6
15 Et que toute sa joie, | enivrée, abattue, 6+6
         Retombe sur son cœur | comme un fardeau qui tue ! 6+6
         Qu'aucun baiser ne soit | assez âpre et puissant 6+6
         Pour celle dont le sang | veut rejoindre du sang ; 6+6
         Ivre d'effusion | et d'ardeur fraternelle, 6+6
20 Que les mots qu'elle dit | ne soient compris que d'elle. 6+6
         Quand la clarté des nuits | étend l'ombre des ifs, 6+6
         Que tous ses désirs soient | allongés, excessifs, 6+6
         Et qu'elle porte alors, | comme un poids qui l'écrase, 6+6
         Les souhaits, le plaisir, | le regret et l'extase ! 6+6
25 Qu'un matin, dédaignant | les douceurs de l'été, 6+6
         N'aimant plus que l'orgueil | et que l'éternité, 6+6
         Elle aille, se blessant | d'un véhément coup d'aile ; 6+6
         Qu'elle soit morte enfin, | et qu'il ne reste d'elle 6+6
         Que quelques chants plaintifs, | dont le tremblant éclat 6+6
30 Touche moins que l'odeur | vivante des lilas, 6+6
         Que les cris des oiseaux | dans les nuits sanglotantes, 6+6
         Que les pleurs des jets d'eau, | que les brises errantes, 6+6
         Et qu'ainsi les humains, | dont le cœur faible et dur, 6+6
         Ignore nos desseins | enfermés dans l'azur, 6+6
35 Qui croient que leur bonheur | est notre complaisance, 6+6
         Voyant cette âme lasse | et lourde de souffrance, 6+6
         Ne puissent pas savoir, |— secret profond des dieux, — 6+6
         Que c'était celle-là | que nous aimions le mieux… 6+6
mètre profil métrique : 6+6
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