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Anna de Noailles
Les Vivants et les Morts
1913
IV
LES TOMBEAUX
L'ABÎME
         Je vais partir, mon cœur se brise, puisque toi 12
         Tu ne peux plus choisir l'arrêt ou le voyage, 12
         Et que la sombre mort me cache ton visage 12
         Sous le bois et le plomb de ton infime toit. 12
5 Je viens, dans la cité pierreuse du silence, 12
         Rêver près de ta tombe, interroger encor 12
         La place aride et creuse où l'on a mis ton corps, 12
         Et connaître par toi ta triste indifférence. 12
         Ainsi je vois les cieux, limpides, arrondis ; 12
10 Le feuillage léger des tombeaux est vivace ; 12
         Lampe exaltante et gaie, à l'heure de midi 12
         Le soleil vient chauffer ton étroite terrasse. 12
         Et tu dors à jamais ! Le passé, l'avenir 12
         De leurs fortes parois te pressent et t'enclavent, 12
15 Tu ne te défends plus, ô mon timide esclave, 12
         Et tu n'as pas été, puisque tu peux finir. 12
         Tu vivais. Et, moi qui, dès ma pensive enfance, 12
         N'avais pas accepté les durs défis du sort, 12
         J'ai dû te voir entrer, craintif et sans défense, 12
20 Dans le sombre accident quotidien de la mort ; 12
         Tu dors, mon emmuré, et mon regard qui plonge 12
         Jusqu'à ton front détruit, à jamais cher pour moi, 12
         Ne peut plus t'apporter cette part de mes songes 12
         Qui te plaisait ainsi qu'un mutuel exploit. 12
25 — Puisque je n'ai pas pu empêcher ces désastres, 12
         Nature ! moi qui fus leur conseil et leur sœur, 12
         Puisque je ne peux pas réveiller la torpeur 12
         Des jeunes corps dormant dans l'étrange moiteur 12
         De vos froids souterrains aux ténébreux pilastres, 12
30 Que du moins ma tristesse et son étonnement, 12
         Comme un reproche ardent, flotte éternellement 12
         Entre les tombeaux et les astres ! 8
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