NOA_1/NOA123
Anna de Noailles
Les Vivants et les Morts
1913
IV
LES TOMBEAUX
PUISQU'IL FAUT QUE L'ON VIVE…
         Puisqu'il faut que l'on vive, ayant de tout souffert : 12
         Puisqu'on est, sous les coups du muet univers, 12
         Le stoïque marin d'un persistant naufrage ; 12
         Puisque c'est à la fois l'instinct et le courage 12
5 D'avancer, en laissant tomber à ses côtés 12
         Tous les lambeaux du rêve et de la volupté, 12
         Et, qu'ayant moins de force, on se prétend plus sage ; 12
         Puisque, sans accepter, il faut pourtant subir, 12
         Et que, songeur aveugle, on dépasse l'obstacle 12
10 Comme des morts vivants glissant vers l'avenir ; 12
         Puisqu'on est tout à coup surpris par le miracle 12
         Du printemps qui revient comme un apaisement : 12
         Arc-en-ciel jaillissant des sombres fondements ; 12
         Puisqu'on sent circuler de la terre à la nue 12
15 L'entrain mystérieux par qui tout continue, 12
         Et qu'on voit, sur l'azur, les lilas lourds d'odeur 12
         Balancer mollement des archipels de fleurs, 12
         Je pourrais croire encor que la vie est auguste, 12
         Qu'un sûr pressentiment, obscur et solennel, 12
20 Fixe au cœur des humains le sens de l'éternel, 12
         Que le labeur est bon, que la souffrance est juste, 12
         Malgré l'essor sans but des méditations, 12
         Malgré l'inerte espace où les soleils fourmillent, 12
         Malgré les calmes nuits où froidement scintille 12
25 Le blanc squelette épars des constellations, 12
         Malgré les mornes jours, dont chaque instant ajoute 12
         A la somme des pleurs, des regrets et des doutes 12
         Rués contre nos cœurs comme des ennemis, 12
         Si je n'avais pas vu leur visage endormi… 12
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