NOA_1/NOA49
Anna de Noailles
Les Vivants et les Morts
1913
II
LES CLIMATS
DANS L'AZUR ANTIQUE
Espérances des humains, légères déesses…
DIOTIME D'ATHÈNES.
         Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort, 12
         Où chaque fragment d'air fascine comme un disque, 12
         Rome, lourde d'été, avec ses obélisques 12
         Dressés dans les agrès luisants du soleil d'or, 12
5 Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port 12
         Pour voguer, pavoisé de ses mâts à ses cryptes, 12
         Vers l'amour fabuleux de la reine d'Égypte. 12
         Les buis des vieux jardins, comme un terne miroir 12
         Tendaient au pur éther leur cristal vert et noir. 12
10 Un cyprès balançait mollement sous la brise 12
         Sa cime délicate, entr'ouverte au vent lent, 12
         Et un jet d'eau montait dans l'azur jubilant 12
         Comme un cyprès neigeux qu'un vent léger divise… 12
         J'errais dans les villas, où l'air est imprégné 12
15 Du solennel silence où rêve Polymnie : 12
         Je voyais refleurir les temps que remanie 12
         La vie ingénieuse, incessante, infinie ; 12
         Et, comme un messager antique et printanier, 12
         De frais ruisseaux couraient sous les mandariniers. 12
20 Dans un jardin romain, un vieux masque de pierre 12
         M'attirait : à travers ses lèvres, ses paupières 12
         On voyait fuir, jaillir l'azur torrentiel ; 12
         Et ce masque semblait, avec la voix du ciel, 12
         Héler l'amour, l'espoir, les avenirs farouches. 12
25 Une même clameur s'élançait de ma bouche, 12
         Et, pleine de détresse et de félicité, 12
         Je m'en allais, les bras jetés vers la beauté !… 12
         — J'ai vu les lieux sacrés et sanglants de l'Histoire, 12
         Les Forums écroulés sous le poids clair des cieux, 12
30 La nostalgique paix des Arches des Victoires 12
         Où l'azur fait rouler son char silencieux. 12
         J'ai vu ces grands jardins où le palmier qui rêve, 12
         Élancé dans l'éther et tordu de plaisir, 12
         Semble un ardent serpent qui veut tendre vers Ève 12
35 Le fruit délicieux du douloureux désir. 12
         Les soirs de Sybaris et la mer africaine 12
         Prolongeaient devant moi les baumes de mon cœur ; 12
         L'Arabie en chantant me jetait ses fontaines, 12
         Les âmes me suivaient à ma suave odeur. 12
40 Comme l'âpre Sicile, épique et sulfureuse, 12
         Je contenais les Grecs, les Latins et les Francs, 12
         Et ce triangle auguste, en ma pensée heureuse, 12
         Brillait comme un fronton de marbre et de safran ! 12
         Un jour l'été flambait, le temple de Ségeste 12
45 Portait la gloire d'être éternel sans effort, 12
         Et l'on voyait monter, comme un arpège agreste, 12
         Le coteau jaune et vert dans sa cithare d'or ! 12
         Le blanc soleil giclait au creux d'un torrent vide ; 12
         Des chevaux libres, fiers, près des hampes de fleurs 12
50 S'ébrouaient ; les parfums épais, gluants, torrides 12
         Mettaient dans l'air comblé des obstacles d'odeurs. 12
         Des lézards bleus couraient sur les piliers antiques 12
         Avec un soin si gai, si chaud, si diligent, 12
         Que l'imposant destin des pierres léthargiques 12
55 Semblait ressuscité par des veines d'argent ! 12
         Des insectes brûlants voilaient mes deux mains nues : 12
         Je contemplais le sort, la paix, l'azur si long, 12
         Et parfois je croyais voir surgir dans la nue 12
         La lance de Minerve et le front d'Apollon. 12
60 Devant cette splendeur sereine, ample, équitable, 12
         Où rien n'est déchirant, impétueux ou vil, 12
         Je songeais lentement au bonheur misérable 12
         De retrouver tes yeux où finit mon exil… 12
* * *
         Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d'Euterpe, 12
65 Dont j'ai fait retentir l'azur universel 12
         Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe, 12
         Quand mon blanc Orient brillait comme du sel ! 12
         Je quitte les regrets, la volonté, le doute, 12
         Et cette immensité que mon cœur emplissait, 12
70 Je n'entends que les voix que ton oreille écoute, 12
         Je ne réciterai que les chants que tu sais ! 12
         Je puiserai l'été dans ta main faible et chaude, 12
         Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants 12
         Que tu croiras sentir, dans ton ombre où je rôde, 12
75 Des frelons enivrés qui goûtent à ton sang ! 12
         Car, quels que soient l'instant, le jour, le paysage, 12
         Pourquoi, doux être humain, rien ne me manque-t-il 12
         Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage 12
         Comme un tissu divin dont je compte les fils ?… 12
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