NOA_1/NOA76
Anna de Noailles
Les Vivants et les Morts
1913
II
LES CLIMATS
UN SOIR EN FLANDRE
         Ah ! si d'ardeur ton cœur expire, 8
         Si tu meurs d'un rêve hautain, 8
         Descends dans le calme jardin, 8
         Ne dis rien, regarde, respire ; 8
5 Le parfum des pois de senteur 8
         Ouvre ses ailes et se pâme ; 8
         Le ciel d'azur, le ciel de flamme, 8
         Est sombre à force de chaleur ! 8
         Demeure là, les mains croisées, 8
10 Les yeux perdus à l'horizon, 8
         A voir luire sur les maisons 8
         Les toits aux pentes ardoisées. 8
         Des coqs, chantant dans le lointain, 8
         Soupirent comme des colombes, 8
15 Sous la chaleur qui les surplombe. 8
         Le soir semble un brumeux matin. 8
         Douceur du soir ! le hameau fume, 8
         La rue est vive comme un quai 8
         Où le poisson est débarqué ; 8
20 Un pigeon flotte, blanche écume. 8
         Vois, il n'y a pas que l'amour 8
         Sur la profonde et douce terre ; 8
         Sache aimer cet autre mystère : 8
         L'effort, le travail, le labour ; 8
25 Des corps, que la vie exténue, 8
         S'en viennent sur les pavés bleus ; 8
         Les bras, les visages caleux 8
         Sont emplis de joie ingénue. 8
         Un homme tient un arrosoir ; 8
30 Ce plumage d'eau se balance 8
         Sur les choux qui, dans le silence, 8
         Goûtent aussi la paix du soir. 8
         Il se forme au ciel un nuage ; 8
         Regarde les bonds, les sursauts, 8
35 De quatre tout petits oiseaux, 8
         Qui volent sur le ciel d'orage ! 8
         Un œillet tremble, secoué 8
         D'un coup vif de petite trique, 8
         Quand le lourd frelon électrique 8
40 A sa tige reste cloué. 8
         Par la vapeur d'eau des rivières 8
         Les prés verts semblent enlacés ; 8
         Le soir vient, les bruits ont cessé ; 8
         — Étranger, mon ami, mon frère, 8
45 Il n'est pas que la passion, 8
         Que le désir et que l'ivresse, 8
         La nature aussi te caresse 8
         D'une paisible pression ; 8
         Les rêves que ton cœur exhale 8
50 Te font gémir et défaillir ; 8
         Éteins ces feux et viens cueillir 8
         Le jasmin aux quatre pétales. 8
         Abdique le sublime orgueil 8
         De la langueur où tu t'abîmes, 8
55 Et vois, flambeau des vertes cimes, 8
         Bondir le sauvage écureuil ! 8
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