PON_1/PON1
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
PRÉAMBULE
         Il me paraît incontestable, 8
         Après mûre réflexion, 8
         Que des seuls plaisirs de la table 8
         Vient la Civilisation. 8
5 Ainsi, quand à nos bons ancêtres 8
         Le mystère fut révélé, 8
         Du vin suave, aussi du blé, 8
         Ils en firent des dieux champêtres ; 8
         Les adorèrent tant et plus 8
10 Sous les noms dé Cérès, Bacchus… 8
         Et voilà, sans le moindre doute, 8
         La première religion. 8
         Elle en vaut d’autres, somme toute, 8
         Et j’en suis à l’occasion. 8
15 Les hommes, allant à la chasse, 8
         Les femmes — la petite classe — 8
         Cuisinaient, comme de raison 8
         Si l’on peut dire… à la maison. 8
         Et quand ils en rencontraient une, 8
20 D’une habileté peu commune 8
         À préparer les aliments, 8
         Ils l’épousaient dans le moment, 8
         Après un discret fleuretage. 8
         Et voilà pour le mariage. 8
25 Puis, de jour en jour, nos aïeux 8
         Devenant plus ingénieux, 8
         Ils imaginèrent la cave, 8
         Pour conserver le vin au frais. 8
         La cuisine vint tôt après, 8
30 D’un intérêt tout aussi grave. 8
         Pour quant à la chambre à coucher, 8
         Ils ne songeaient à l’ébaucher. 8
         À cet âge d’or dont je parle, 8
         On… dormait partout, mon vieux Charle. 8
35 C’est donc, qui pourrait le nier ? 8
         Par la cuisine et le cellier 8
         Que débuta l’Architecture. 8
         Plus tard, grandissant en culture, 8
         L’enthousiasme des festins 8
40 Inspira le chant, l’éloquence, 8
         Et la poésie et la danse. 8
         Ceux doués de quelques instincts 8
         Artistiques, d’un doigt agile, 8
         Se mirent à pétrir l’argile, 8
45 En s’inspirant, par lui séduits, 8
         Du galbe des fleurs et des fruits : 8
         Ils firent, pour le vin, des coupes,… 8
         Des vases pour cuire les soupes ; 8
         Les ornèrent de tons flambards… 8
50 C’est l’origine des Beaux-Arts. 8
         Et, comme l’heure de la table 8
         Leur semblait la plus agréable, 8
         Pour en calculer le retour, 8
         Ils étudièrent le cours 8
55 Mystérieux et l’eurythmie 8
         Des astres. D’où l’Astronomie. 8
         Puis, lassés des mêmes menus, 8
         Ils partirent, à l’aventure, 8
         Vers des patelins inconnus, 8
60 Pour varier leur nourriture. 8
         Ils passèrent les monts, les mers, 8
         Connurent des climats divers 8
         Ainsi que des cités nouvelles ; 8
         Des peuplades avec lesquelles 8
65 Ils échangèrent leurs produits, 8
         Leurs bêtes, leurs femmes, leurs fruits. 8
         De là la marine, les routes, 8
         Le commerce et ses banqueroutes, 8
         Les codes, les conventions, 8
70 Les rapports entre nations, 8
         Et l’industrie et les sciences, 8
         La monnaie et les alliances, 8
         Et les guerres, bien entendu… 8
         Sans quoi tout progrès est foutu. 8
75 Enfin, je veux qu’on m’assassine, 8
         Si ce n’est, en l’occasion, 8
         La première indigestion 8
         Qui nous valut la Médecine. 8
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